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samedi 9 octobre 2021

POUR AUTRUI

TU ACCOUCHERAS DANS LA DOULEUR


Pauline Bureau avait jusqu'à présent fait un sans-faute en abordant au travers de son théâtre des sujets d'actualité avec force et conviction, qu'il s'agisse du scandale du médiator (Mon cœur), le procès de Bobigny (Hors la loi) ou de la place des femmes dans le sport (Féminines). Alors quand elle s'attaque à la question de la GPA on se dit que le spectacle va être enrichissant. Hélas on sort de la salle déçu par un traitement maladroit de cette question de société.

Tout commence comme une belle histoire d'amour. Liz, cheffe de chantier dans des projets environnementaux, rencontre Alex, marionnettiste, un soir de neige qui bloque les vols au départ d'un aéroport en Allemagne. Le trajet en voiture va sceller leur avenir. Mais leur belle histoire marque le pas le jour où Liz fait une fausse couche tardive qui révèle qu'elle a un cancer. Pas d'autre choix que de subir une hystérectomie et de devoir faire le deuil de la maternité, à 35 ans. Mais par chance la sœur de Liz, sage-femme dans un hôpital de Californie, a une collègue qui a déjà deux enfants et qui rêve d'être mère porteuse. Alex et Liz pourront avoir cet enfant qu'ils désirent tant.

Que de maladresse dans ce conte de fées. Comme elle en a l'habitude Pauline Bureau a écrit en se basant sur des témoignages. On regrette ici l'angélisme de l'histoire. Et la simplicité du traitement. Tout se passe presque trop bien une fois le diagnostic posé et la décision de la GPA prise : pas besoin de chercher la mère porteuse, elle est là spontanément et elle a le profil idéal. Pas de problème d'argent qui ne soit réglé par un rapide coup de fil au banquier (l'achat de l'appartement attendra). Aucun problème pendant la grossesse, jusqu'à l'enfant qui a le bon goût d'attendre que ses parents débarquent de l'avion en Californie pour pointer le bout de son nez. Sans compter la miraculeuse acceptation par la grand-mère au départ si critique, et un passage assez gnangnan réunissant trois générations autour du bain du bébé.

Le texte montre beaucoup de faiblesses, ne faisant qu'effleurer certaines questions (la motivation de la mère porteuse, la marchandisation du corps de la femme), voir les éludant totalement (comme le ressenti des enfants qui ont accompagné la grossesse d'un petit frère ou d'une petite sœur qu'ils ne connaîtront pas). Les personnages manquent d'épaisseur : Liz (Marie Nicolle) à qui le micro donne une voix froide, monotone, distante, sauf furtivement quand elle traverse une dépression post-opératoire ; Alex (le très bon Nicolas Chupin) qui a peu d'espace pour exprimer ses ressentis, sauf quand il parle de ce désir d'enfant face au fonctionnaire qui refuse de transcrire l'acte de naissance de sa fille Océane ; le père de Liz ombre d'une femme caricaturée à l'extrême pour atteindre le ridicule  (Martine Chevalier), Rose (Maria Mc Clurg), la future mère porteuse, dont les motivations sont hésitantes. Si Pauline Bureau ne veut pas prendre parti ni faire de ce spectacle un théâtre documentaire, elle prend parfois des parti pris de mise en scène, de texte ou de direction d'acteur qui peuvent donner une vision très critique ou trop simple des sujets douloureux qui sont évoqués. Quant au choix de la profession de marionnettiste pour Alex, inclut-il une notion subliminale de manipulation ?

Le beau et imposant décor concourt au sentiment de longueur qui pèse sur tout le spectacle. Près d'une heure avant d'arriver à parler de la GPA, une fin sur un monologue d'Océane, la fille de Liz et d'Alex, enfant à haut potentiel, qui part dans un discours new âge totalement hors sujet. Le lent mouvement du plateau modulaire casse empêche la fluidité du passage d'une scène à l'autre, figeant les comédiens, multipliant les noirs. La direction d'acteur s'en ressent aussi. On a souvent du mal à être en empathie avec le couple Liz / Alex tant les longueurs mettent de la distance entre le spectateur et leur histoire.

Il y a pourtant quelques beaux moments, trop rares, lorsque la poésie ou le rêve s'emparent du plateau, comme la danse de Rose enceinte, la fusion des corps des deux mères, le désir d'enfant du père. 

En bref : Faux pas pour Pauline Bureau qui nous avait habitués à plus de rigueur et de profondeur dans ses créations. Reste un spectacle qui interpelle et suscite le questionnement de chacun sur la question du désir d'enfants et de la GPA.

Pour autrui, texte et mise en scène Pauline Bureau, avec Yann Burlot Martine Chevallier, Nicolas Chupin, Rebecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Maria Mc Clurg, Marie Nicolle, Anthony Roullier, Maximilien Seweryn

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre de la Colline
15 Rue Malte Brun 75020 Paris
du 21 septembre au 17 octobre 2020
puis en tournée en France jusqu'en avril 2022

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lâge

dimanche 2 juin 2019

HORS LA LOI - Comédie Française

BRISEUSES DE CHAINES
****


Il y quelques années Pauline Bureau s'emparait du scandale du Médiator et créait le bouleversant "Mon cœur". Dans la continuité de ce théâtre documentaire qui dénonce les injustices elle s'attaque cette fois-ci au droit à l'avortement. Alors que ce droit est menacé ou toujours en quête de reconnaissance dans le monde "Hors la loi" est une pièce nécessaire.


LA PETITE HISTOIRE DANS LA GRANDE HISTOIRE

La pièce est construite en deux parties : la première est centrée sur l'histoire de Marie-Claire Chevalier et de sa mère, la seconde sur leur procès dit "Procès de Bobigny". Marie-Claire à 15 ans en 1971. Sa mère est seule pour l'élever ainsi que sa sœur cadette. Comme toute adolescente elle est sensible au charme des garçons, surtout s'ils ont une voiture. Et innocente. Cet été là celui-ci pour lequel bat son cœur va la violer. Honteuse elle ne dira rien. Quelques semaines plus tard les vomissements matinaux commencent. Elle est enceinte. Contre la position de sa mère Marie-Claire ne veut pas garder l'enfant. Sa mère, employée à la RATP, va se mettre en quête d'une faiseuse d'ange, car elle ne peut pas payer les 4.500 F que demande le gynécologue. Deux mois plus tard la mère, la fille, l'amie qui a donné le nom et la faiseuse d'ange sont arrêtées. Dénoncées par le violeur qui échappe ainsi à une peine de prison pour vol de voiture, les 4 femmes seront jugées pour non respect de la loi de 1920 qui fait de l'avortement un crime. Aidées par l'association Choisir elles seront défendues par Gisèle Halimi. Le procès de Bobigny posera les premières pierres qui conduiront à la loi Veil de 1974 qui dépénalisera l'avortement.

LE CHOIX DE L'INTIME

C'est sur un décor résolument réaliste que s'ouvre le spectacle. Une cuisine d'un modeste appartement. Des meubles en formica. Une mère de famille, modeste employée, qui élève seule ses deux filles. Une vie tranquille, rythmée par l'école et les horaires de travail, les repas et la simplicité des jours qui coulent lentement. L’aînée est bien un peu rebelle du haut de ses 15 ans mais c'est le calme, l'ordre et le respect qui animent cette famille. 

Pauline Bureau nous place dans l'intimité de cette famille simple, et dans l'intimité du drame qui va transformer leur vie et celle de toutes les femmes française (et peut-être au-delà). Leur histoire est introduite par Marie-Claire devenue grand-mère. Elle a 60 ans mais cet été 1971 l'a marquée pour toujours. Elle revoie l'adolescente qu'elle était. Pendant toute cette première partie nous voyons Marie-Claire adolescente revivre son histoire sous les yeux de la femme qu'elle deviendra.

UN PROCÈS POLITIQUE

Cette intimité on la retrouve dans le procès à huis-clos qui constitue la seconde partie. Le procès de Bobigny. Sous l'impulsion de Gisèle Halimi qui transformera ce procès d'une sous-disante filière d'avortement en procès politique. Nous sommes plongés au cœur des débats qui se tirent à huis-clos. Comme pour "Mon coeur" Pauline Bureau se place du côté des victimes.  Elle nous fait ressortir les émotions qui les traversent, de l'innocence de l'adolescente à la colère de l'adulte en passant par la dignité de la mère et la lâcheté des hommes (ou de la plupart). Elle met l'accent sur la différence que la justice d'alors faisait entre les femmes modestes et celles qui ne l'étaient pas. Lorsque s'affiche les noms des signataires du Manifeste des 343, comment ne pas être saisi(e) d'émotion, notamment lorsque s'inscrivent ceux de Danièle Lebrun, présente sur scène, interprétant Simone de Beauvoir, également signataire de ce manifeste.

Ecrit sur la base des récits de Marie-Claire et sur des recherches historique approfondies "Hors la loi" s'inscrit pleinement dans le théâtre documentaire de qualité. En replaçant le cadre historique, sociétale et économique dans lequel se sont inscrit les prémices de la loi Veil Pauline Bureau nous rappelle combien il faut rester vigilant et combien les droits des femmes restent fragiles, en France comme dans le monde entier. Et qu'on peut regretter qu'il n'y ait pas dans le monde plus de Delphine Seyrig, de Michel Rocard, de Jacques Monod, de Simone de Beauvoir, de Gisèle Halimi pour que partout les femmes soient les seules à décider de ce qu'elles font de leur corps.


PORTRAITS DE FEMMES

Dans une distribution réussie deux comédiennes se détachent. Martine Chevalier est la touchante Marie-Claire devenue adulte, et la savoureuse Madame Bambuck, faiseuse d'ange par nécessité. Coraly Zahonero est éclatante de dignité dans le rôle de la mère et admirable dans celui de Delphine Seyrig venue témoigner à la barre de ses actions pour l'avortement, image de cette tranche de la société qui n'est alors par inquiétée pour ces mêmes faits reprochés à Marie-Claire et sa mère. Françoise Girard porte avec force le combat de Gisèle Halimi. Claire de la Rüe du Can est la fragile Marie-Claire adolescente, au regard parfois tellement perdu qu'elle semble ne plus habiter son corps. Alexandre Pavloff est quant à lui un étonnant Michel Rocard.

En bref : avec Hors la loi Pauline Bureau offre une leçon d'histoire. Brandissant haut et fort le droit des femmes à disposer de leur corps elle met en scène de façon intimiste l'histoire personnelle qui devient la grande histoire. Un spectacle nécessaire alors que les droits des femmes sont constamment remis en cause ici et ailleurs. Un immanquable de cette fin de saison.


Hors la loi, mise en scène Pauline Bureau, avec Martine Chevalier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de la Rüe du Can, Sarah Bannens, Bertrand de Roffignac

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 Rue du Vieux Colombier 75006 Paris
Du 24 mai au 7 juillet 2019

Crédit photo @Brigitte Enguerand

vendredi 13 juillet 2018

BOHEME, NOTRE JEUNESSE - Opéra Comique

TROP COURTE JEUNESSE !
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Pauline Bureau est l'une des jeune et prometteuses metteure en scène du spectacle vivant en France. On l'a surtout remarquée pour "Mon coeur" où elle parlait du scandale du Médiator. Avec la complicité de Marc Olivier Dupin elle adapte "La Bohème" de Puccini pour en donner à l'Opéra Comique une version resserrée qui offre une jolie entrée en matière pour découvrir le monde de l'opéra.

EMBLÉMATIQUE OEUVRE DE PUCCINI

"La bohème" est un opéra "à la frontière du conte de fées et du drame social" dit Pauline Bureau. C'est effectivement l'ambiance que l'on retrouve dans la mise en scène, les très beaux décors d'Emlanuelle Ray habillés des lumières de Bruno Brinas et des vidéos de Nathalie Cabrol. Nous sommes dans le Paris de 1889. Eiffel érige sa tour tandis que sous les toits la jeunesse populaire et artiste se gèle et crie famine. Dans cet univers gris naît l'amour entre Rodolphe et Mimi. Le poète et la fleuriste tentent de vivre leur amour gâché par la jalousie du jeune homme et la maladie de l'aimée. En pendant de ce couple sage il y a la joyeuse et libre Musette et ses amours tumultueuses avec Marcel.

Certes je n'ai pas toutes les références pour émettre un jugement sur l'opéra en tant que quel et donc je m'en garderai bien. J'en resterai sur mon ressenti. Il me semble que l'esprit de l'opéra de Puccini est là. L'orchestre Les frivolités parisiennes dirigé par Alexandra Cravero nous offre une belle interprétation de cette version retravaillée. La voie cristalline de Sandrine Buendia se glisse avec bonheur dans les espoirs et les désarrois de Mimi. Marie-Eve Munger est une Musette énergique, libre, pétulante. Quant à Kevin Amiel il ébloui avec une interprétation sensible de Rodolphe.

Pourtant il m'a manqué quelque chose, un petit supplément d'âme, pour être émue. Ramené à à peine 1h30 cette adaptation met surtout l'accent sur la dramatique histoire d'amour. Mimi et Rodolphe tombent amoureux tellement vite qu'on a tout juste eu le temps de voir la flèche de Cupidon les frapper. La maladie de Mimi arrive elle aussi très vite. Et c'est déjà la fin de l'opéra et nous avons à peine eu le temps de nous attacher à cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la pauvreté. A trop vouloir resserrer l'histoire on y perd en développement des personnages et des situations.

Il n'en demeure pas moins que l'on ne boudera pas notre plaisir. La beauté de la scénograhie et des voix, la simplicité et la poésie de la mise en scène et de l'intrigue font de cet "Bohème, notre jeunesse" une excellente introduction a l'opéra qu'il faut venir voir en famille.

En bref : une adaptation raccourcie de La Bohême de Puccini dans une mise en scène poétique et romantique, qui offre une belle opportunité de découvrir cette oeuvre phare du répertoire. Avec les très belles voix, entre autres, de Kevin Amiel et Marie-Eve Munger.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Opéra Comique
Place  75002 Paris
Les 9, 11, 13 et 17 juillet à 20h / le 15 juillet à 15h
Et la saison prochaine au théâtre Montansier de Versailles