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vendredi 3 juillet 2026

HUBRIS

ORGEUIL ET PASSION

*****



On croit tout savoir de l’Iliade. Et puis arrive une jeune troupe, qui nous offre une version claire, dense et nous laisse voir les héros d’Homère sous un angle différent, celui du regard des femmes.

L’hubris, nous dit le dictionnaire, se traduit par la démesure. Dans la Grèce antique, ce terme désignait les sentiments et attitudes extrêmes au premier rang desquels la passion et l’orgueil.

Le spectacle s’ouvre sur un décor imposant : une grande tente blanche avec au centre en fond de scène un tambour posé sur un drap imbibé de sang. Le décor est planté. Thétis, déesse marine et mère d’Achille, tente de persuader son fils de ne pas suivre les grecs et de ne pas aller au-devant d’une mort certaine comme l'a annoncé la prophétie. Mais Achille, le meilleur des grecs, préfère la gloire éternelle du guerrier mort au combat à la vie tranquille mais anonyme.

La suite nous est contée dans une réécriture moderne de l'Iliade. Outre Thétis, ce sont Briséis et sa sœur Chryséis qui sont à l’honneur. Trophée de guerre, la première est attribuée à Achille, l’autre à Agamemnon. Elles seront esclaves avec tout ce que cela comporte d’avilissement.

Rarement la mythologie grecque aura été racontée avec autant de clarté. Même le plus néophyte y retrouvera dans ces généalogies souvent compliquées. Cette version nous donne à voir des héros plus humain que dieu, dans ce qu'ils ont de meilleur, de bon, mais aussi de de plus cruel et de plus sombre.

L’action est appuyée par une mise en lumière inventive, qui se fait intimité ou violence. L’accompagnement sonore est tout aussi réussi. La mise en scène est toujours pertinente, parfois subtile, nous offrant des moments d'une grande intensité visuelle et émotionnelle. L'ensemble joue intelligemment des contrastes. 

Les cinq comédiens sont tous aussi justes.  Cécile Garnier est une mère aimante, refusant le sacrifice de son fils. Chryséis (Léa Michelot) et Briséis (Clara Jauvar-Lacoste) sont touchantes, émouvantes, bouleversantes, montrant les déchirements des deux sœurs. Mathéo Krzyzik-Braud est un Achille d'abord gamin, aspirant à l'héroïsme, transformé par dix années de guerre et par la mort de son ami Patrocle (formidable Corentin Gérold). 

En bref : une ré-visite de l'Iliade avec clarté et force, portée par une troupe de jeunes comédiens magnifiques.

Hubris, de Clara Jauvar-Lacoste d'après l'Iliade, mise en scène de l'auteure, avec Adrien Bensmaine en alternance avec mmathéo Krzyzyk-Brand, Cécile Garnier, Corentin Gerold, Clara Jauvart-Lacoste, Léa Michelot, Direction artistique Ugo Bussi, collaboration artistique Renato Ribeiro

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
La Factory - Roseau Teinturiers
Rue des Teinturiers - Avignon
Du 3 au 25juillet 2026 - 14h55 - durée 1h20
Relâche 9 - 16  23


lundi 11 octobre 2021

LES DEMONS

DISPOSITIF DEMONIAQUE


Quel pari que de monter "Les démons" de Fiodor Dostoïevski, plus connu en France sous le titre "Les possédés". Albert Camus s'y était frotté en 1959 et plus récemment Sylvain Creuzevault en 2018 à l'Odéon. Un texte complexe et foisonnant, peuplé d'une foultitude de personnages. Guy Cassiers en donne une version très sophistiquée qui ne manque pas de belles images.

La scénographie de Tim Van Steenbergen couplée à la mise en scène de Guy Cassiers est déroutante. Sur scène 3 écrans suspendus. Dans le très beau décor d'époque les comédiens évoluent sans communiquer directement. Filmés par 3 caméras (une en fond de scène à jardin, une en avant-scène également à jardin, la troisième au milieu à cour) c'est l'ordonnancement de la projection sur les écrans qui fait le lien entre les comédiens. Ainsi, alors qu'ils se tournent le dos sur scène, ils se font face à l'écran ou bien alors qu'ils semblent s'éloigner, à l'écran ils vont dans la même direction. Parfois des élèves de l'Académie servent de main ou de bras pour faire le lien entre les personnages sur les écrans. Dommage que la mise en scène abuse un peu du procédé. Pour ne pas être perdu le spectateur n'a pas d'autre choix que de délaisser la scène pour se concentrer sur les écrans. Est-ce toujours du théâtre se demanderont certain ? C'est en tout cas une vision perturbante qui, personnellement, m'a perdue par la distanciation que cela crée entre les comédiens et le public, comme un cinquième mur. Si l'esthétique et la recherche de mise en scène font leur effet, cela est au détriment de l'émotion pour le spectateur qui regarde un film plus qu'il ne voit incarnés les personnages de Dostoïevski.

Au-delà de ce dispositif qui occupe les 4/5e du spectacle, la troupe du Français, merveilleuse troupe on ne le dira jamais assez, réalise une prestation remarquable. On imagine aisément toute la difficulté de jeu que le dispositif scénique représente pour chacun, cantonné à jouer dans une zone étroite en largeur, sans lire directement sur le visage ou la gestuelle de son partenaire l'effet du texte ou de l'action. Mais c'est sans compter avec le talent de chacun d'eux. Dans ce récit de bascule d'une époque, la jeunesse remet en cause, par le verbe et par le geste, les enseignements et le monde des anciens. Parmi eux, citons Hervé Pierre (Stéphane Trofimovitch Verkhovenski) mène avec brio et bonhommie le groupe des anciens, et forme un solide duo avec Dominique Blanc (Varvara Stavroguina), son amie et mécène. Du côté des jeunes Christophe Montenez n'en finit pas de séduire par son talent qui à nouveau éclate dans le rôle de Nikolaï, le mélancolique héros malgré lui qui traîne avec lui ses démons intérieurs. Claïna Clavaron est la révélation de ce spectacle. Elle incarne Dacha la fille adoptive de Varvara, avec une vivacité et une luminosité remarquable.


Le reste de la distribution est toujours aussi juste, que ce soit Jennifer Decker, la jeune intellectuelle séduite par Nicolaï dont la mort est une des belles images de cette mise en scène, Suliane Brahim (Maria), mystique et fortement perturbée, ou encore Jerémy Lopez (Piotr) et Stéphane Varupenne (Chatov), deux visages de la révolution dans la violence.

Mention particulière pour la beauté des costumes créés par Tim Van Steenbergen assisté de Anna Rizza et la qualité des lumières de Fabiana Piccioli assistée de Fraonçois Thouret.

En bref : au-delà des réelles qualités de mise en scène, de scénographie et d'interprétation, le spectateur se trouve pris au piège de tant de sophistication dans le dispositif scénique. Restent quelques très belles images mais aussi la sensation d'être restée à côté du texte et d'avoir laissé passer ces démons sans bien les appréhender.

Les démons, d'après Fiodor Dostoïevski, traduction Marie Hooghe, adaptation Erwin Mortier, mise en scène Guy Cassiers, avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jeremy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifeer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron, et les comédiennes et comédiens de l'académie de la Comédie Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jeremy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Comédie Française - Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 22 septembre 2021 au 1 janvier 2022

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage

dimanche 19 avril 2020

VANIA

UN VANIA PUR ET BOULEVERSANT
****



Pour sa première mise en scène pour la Comédie Française Julie DELIQUET donne au Vieux Colombier une lecture limpide d'Oncle Vania d'Anton Tchekhov, magnifiée par la remarquable interprétation d'une troupe au sommet de son art.

LA NOSTALGIE D'UN FIN DE SIÈCLE

Dans Oncle Vania Anton Tchekhov fait la peinture d'une société en mutation. Dans la salle commune de cette maison campagnarde, Vania (Laurent Stocker), qui se dit vieux malgré ses 40 ans à peine dépassés, se plaint au docteur Astrov (Stéphane Varupenne) du séjour estival du professeur Sérébiakov (Hervé Pierre) et de sa jeune et belle épouse Elena (Florence Viala)

Julie DELIQUET a choisi un dispositif bi-frontal. Entre deux séries de gradins la scène a pour centre une grande table campagnarde. Elle instaure ainsi une grande proximité entre les comédiens et les spectateurs, nous plongeant au cœur de cette histoire de famille, nous permettant d'approcher de plus près toutes les rancœurs, les jalousies, les frustrations ressenties par tous les personnages et de les voir sous toutes leurs faces tout en gardant leur part de mystère. Tous nous touchent par leurs qualités et leurs défauts, leur souffrance intérieure, leurs bonheurs possibles exposés dans cette succession d'instants de vie, bonheurs qui se croisent sans jamais pouvoir se trouver.

UN VANIA COMIQUE ET PATHÉTIQUE

Les comédiens s'adressent continuellement à nous malgré la disposition. Bien que réduit le texte garde toute son essence. La mise en scène de Julie Deliquet et la direction d'acteur font ressortir toute la dimension comique de Tchekhov tout en donnant une existence forte à chacun des personnages. Autour de Vania, celui qui s'est sacrifié pour cette terre (génial Laurent Stocker, à la fois comique et pathétique), Elena (Florence Viala) séduit les hommes mais mélancoliquement ne sait que faire de sa vie tandis qu'autour de la table la douce brutalité du médecin (Stéphane Varupenne) ne voit pas l'amour de Sonia (bouleversante Anna Cervinka), qui elle-même n'est guère sensible à l'attention que lui porte le mutique Illia (Noam Morgensztern, subtil, drôle). Dans un rôle à contre-emploi Dominique Blanc est la mère de Vania, celle qui veille sur cet intellectuel qui a abandonné ses rêves pour reste avec elle. Enfin Hervé Pierre est lui aussi magistral dans le rôle du Professeur, seul personnage insouciant dans cette pièce qui nous montre le tragique de la condition humaine.   

En bref : un "Vania" très réussi, qui touche au cœur et à l'âme. Porté par une troupe toujours au sommet il nous parle de la vie, qui ne va pas toujours comme on le voudrait, avec ses joies et ses déceptions. Un spectacle émouvant.

"Notre vie sera magnifique. Nous travaillerons, nous ferons tout ce qu'il faut. Et nous nous reposerons, nous nous reposerons..."


"Vania d'après "Oncle Vania" de Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anne Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre du Vieux Colombier (Comédie Française)
Jusqu'au 6 novembre 2016

Vu Octobre 2016
Crédit photo @Simon Gosselin

dimanche 5 janvier 2020

LA PUCE A L'OREILLE - Comédie Française

LA PUCE FAIT MOUCHE
*****



Alors que Feydeau séduit toujours plus les metteurs en scène et que ses pièces se multiplient dans les programmations, la Comédie Française présente une Puce à l'oreille relookée par Lilo Baur. Un spectacle des plus réjouissants.

Ceux qui me connaissent ou qui me suivent depuis plus ou moins longtemps savent que les histoires d'amant dans le placard et les portes qui claquent ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Il faut donc tout le talent de la troupe du français, la vision scénique de Lilo Baur et le pouvoir de persuasion de mes comparses de Radio Mortimer pour me convaincre de prendre une place pour ce spectacle que je n'avais pas retenu dans mon abonnement.

Et je dis merci à Lilo Baur et à cette troupe magnifique qui a su me faire aimer (enfin) le théâtre de Feydeau. Ça commence par un magnifique décor. L'action est transposée à la montagne, dans un chalet des années 1960. La chaleur de ce salon fait contraste avec la neige qui enrobe les sapins que l'on distingue derrière une grande baie vitrée qui occupe un tiers du fond de scène, libérant un espace intelligemment en lui donnant vie par des passages de personnages dans le ton de cette comédie très enlevée.

Dès les premières secondes l'ambiance 1960's s'installe avec une musique et une danse décalée du Docteur Finache (magnifique Alexandre Pavloff qui campe un personnage qui fait beaucoup penser à l'inspecteur Clouzot ou à un Jacques Tati très volubile). L'intrigue est simple : Mme Chantebise (Anna Cervinka) soupçonne son mari (Serge Bagdassarian) de la tromper. Avec l'aide de sa meilleure amie Lucienne (Pauline Clément) elle imagine un stratagème pour confondre l'époux supposé volage. Entre le chalet et l'hotel du Minet Galant les quiproquos ne vont pas manquer jusqu'à ce que la vérité ne se fasse.

On le sait, la mécanique du rire des pièces de Feydeau repose essentiellement sur une mise en scène et un jeu millimétrés. Le rythme de la mise en scène de Lilo Baur est effréné. Certains mots sont soulignés avec intelligence par le jeu des comédiens. Tout est en place et on rit à gorge déployée. Jusqu'aux changements de décor à vue, par les comédien.ne.s, qui se font dans cette ambiance décalée, avec cette le pétillant des années yé-yés, et aux costumes totalement réussis.

Quant aux comédiens ils sont tous tout simplement excellents. Parmi eux mentions particulières au pétillant duo Anna Cervinka / Pauline Clément, dont les mimiques souvent en miroir sont d'une irrésistible drôlerie, et qui composent des personnages hilarant. Alexandre Pavloff est un inénarrable Docteur Finache. Jérémy Lopez semble prendre un grand plaisir dans son rôle d'hidalgo. Nicolas Lormeau compose un magnifique Etienne à la prononciation déformée. Quant à Sébastien Pouderoux il excelle dans son interprétation du séduisant Romain Tournel. Sans oublier la double prestation de Serge Bagdassarian, digne M. Chamdebise et rustique Poche.

En bref : même (et surtout) si vous n'êtes pas fan des vaudevilles courrez à la Comédie Française savourer cette formidable "Puce à l'oreille" mise en scène avec brio par Lilo Baur. Vous ne le regretterez pas. Du Feydeau grand format ! Immanquable !

La puce à l'oreille, de Georges Feydeau, mise en scène Lilo Baur, scénographie Andrew D. Edwards, costumes Agnès Falque, avec Thierry Hancisse, Cécile Brune puis Clotilde de Bayser, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Elise Lhormeau, Birane Ba, et les comédiens de l'académie de la Comédie Française Camile Seitz, Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier, des skieurs et une fanfare

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu - Place Colette - 75001 Paris
Du 21 septembre 2019 au 23 février 2020

Vu janvier 2020 - Comédie Française

vendredi 16 août 2019

CYRANO - Le Funambule - Le regard de Corinne

Un trio de Cyrano

Le regard de Corinne



Une énième mise en scène de Cyrano de Bergerac ...certes !
Et pourtant on ne s'en lasse pas, surtout quand celle-ci sert aussi admirablement ce splendide texte.

A la recherche de l'intention de l'auteur
Bastien Ossart, metteur en scène pour  la compagnie Les Pieds Nus, ose une revisite originale et audacieuse de ce classique. Un décor épuré, un éclairage tel qu'il pouvait l'être au 19ème siècle (ce sont les débuts de la fée électricité), le metteur en scène nous met dans les meilleures conditions pour apprécier cette célèbre histoire d'amour servie par une écriture d'un autre temps, riche et poétique. Son approche a pour ambition une compréhension plus fine de l'intention de l'auteur.

Et cette lourde tâche incombe à un trio de comédiennes dont l'interprétation mérite un coup de chapeau.


La ronde des rôles principaux
Elles endossent tour à tour les rôles de Roxane, Cyrano et du Comte de Guiche. Cette rotation ne nuit en rien à la pièce, au contraire. A aucun moment, nous ne perdons le fil de l'histoire. A grand renfort de perruques, de masques et de maquillage, elles habitent leurs personnages.

Chacune, avec sa propre sensibilité, sa propre perception, nous offre une interprétation
remarquable, mêlant humour, dérision, tendresse et sensualité. Même si au début de la pièce on redoute que le trait ne soit trop forcé, trop grimaçant, l'histoire se déroule tambour battant et nos trois comédiennes s'installent dans leurs rôles et nous embarquent avec elles.

Un vrai coup de cœur pour la dernière scène : lorsque que Roxane découvre l'amour que son
cousin lui porte depuis tant d'années sans qu'elle ne se soit doutée de quoi que ce soit. Cyrano, l’archétype du macho, du mâle, fort n'ayant peur de rien ni de personne (sauf de sa cousine), aussi sensible laissant libre court à sa part féminine, c'est particulièrement émouvant, poignant.

La comédienne (Iana Serena de Freitas ce soir là) qui a cette mission, est très convaincante.

En résumé
Ce serait dommage de passer à côté de ce spectacle dont la mise en scène
est une vraie surprise et dont l’interprétation est toute en justesse et en sensibilité. C'est une belle revisite.

Cyrano, d'après Edmond Rostand, mise en scène de Bastien Ossart Avec Iana Serena de Freitas, Lucie Delpierre, Nathalie Florez en alternance avec Marjorie de Larquier. 

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Le Funambule Montmartre 
53 Rue des Saules – Paris 18 ème.
Du 9 juillet au 27 octobre 2019


Vu Août 2019 - Le Funambule Montmartre

jeudi 8 août 2019

CYRANO

QUEL PANACHE
****



Il faut du cran pour s'attaquer à Cyrano. Elles sont 3 sur la scène du Funambule Montmartre à se lancer dans ce challenge qu'elles relèvent avec panache. Une proposition innovante de la compagnie Le Théâtre Les Pieds Nus qui réussit à surprendre et à séduire sans trahir le texte.

Sur le devant de la scène trois boites rectangulaires ouvertes vers les comédiennes. A l'intérieur des bougies qui éclairent la scène. Au plafond et au sol quelques lampions. Pas de décor, seulement les pendrillons noirs. Un décor épuré. Comme le texte qui, débarrassé des personnages secondaires, dont certains passages sont narrés, garde l'essentiel : l'intensité dramatique, les histoires et rapports entre les principaux personnages (Cyrano, Roxanne, Christian, De Guiche, Ragueneau, Le Bret, La Duègne).

On oublie vite qu'elles ne sont que 3 pour laisser entendre ce texte magnifique. A l'aide de masques et de costumes façon Commedia dell'Arte, théâtre asiatique ou théâtre baroque elles donnent une identité claire à chaque personnage, n'hésitant pas à échanger les rôles. Ainsi Cyrano qui est joué tour à tour par les 3 ce qui ne crée aucune perturbation pour le spectateur. Bien au contraire chacune apporte au personnage une touche personnelle tout en permettant une parfaite homogénéité dans la vision du rôle.Cette influence du théâtre baroque et du théâtre asiatique est la marque de fabrique de la compagnie. Pour le metteur en scène qui y emprunte des éléments de jeu ou de création (masques, maquillage, jeu frontal, gestuelle, symbolique de l'espace de jeu) c'est créer une "autre forme qui puisse à la fois honorer l'oeuvre [.] et ouvrir de nouvelles perspectives scéniques [pour un] théâtre qui n'est ni réaliste ni psychologique".

La mise en scène de Bastien Ossart est d'une grande fluidité. Sa direction d'actrice tire parti des qualités multiples et pluridisciplinaires de ses comédiennes. Nathaly Florez est aussi danseuse et acrobate, Iana-Serena de Freitas est formée à la musique et au chant, Lucie Delpierre à la danse et au chant. Autant d'éléments auxquels s'ajoute une bande-son éclectique qui n'hésite pas, pour le grand plaisir du public, à mêler accents classiques et pop/rock, toujours dans un esprit d'intemporalité de l'oeuvre d'Edmond Rostand.

En bref : La Compagnie Le Théâtre Les Pieds Nus prouve avec panache que l'on peut encore être créatif avec une oeuvre aussi connue et populaire que Cyrano de Bergerac. Le talent du trio qui porte avec brio ce texte, continue à nous faire rêver et à nous émouvoir, à nous faire rire ou sourire. On aime quand le théâtre sait ne pas rester classique et nous fait passer une si belle soirée.

Cyrano, d'après Edmond Rostand, par le Théâtre Les Pieds Nus, mise en scène Bastien Ossart, avec Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova, Mathilde Guêtré-Rguieg

Vu avec la distribution suivante : Iana-Serena de Freitas, Lucie Delpierre, Nataly Florez (en alternance avec Marjorie Larquier)

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Funambule Théâtre
53 Rue des Saules 75018 Paris
A partir du 9 juillet 2019
du mercredi au samedi 19h ou 21h - dimanche 15h30

Vu Août 2019

dimanche 14 juillet 2019

CYRANO DE BERGERAC

UN CYRANO EMPREINT DE 
FRAÎCHEUR
***


Au théâtre de l'Adresse une jeune compagnie présente un Cyrano tout en fraîcheur. C'est dans un univers forain, tout empreint de poésie, que se situe cette adaptation à l'action resserrée de la pièce de théâtre la plus adaptée dans le monde.

Parce que Cyrano, personnage charismatique, est universel, et que, n'en déplaise aux puristes, il peut se mouler dans tous les univers, la compagnie Les Evadés à choisi l'univers du cirque et une histoire centrée sur les amours de Christian et de Roxane, gomant l'environnement politique et historique dans lequel l'auteur a situé sa pièce. La mise en scène et la jeunesse des comédiens donnent une grande fraîcheur au texte.

Christian est amoureux de la belle Roxane, mais cette dernière ne peut aimer qu'un homme beau ET doué pour parler avec délicatesse. Pour son malheur Christian n'a pas cette intelligence. C'est Cyrano, l'homme au nez remarquable, qui officiera en clown de service, fera fi de son amour pour sa cousine Roxane et prêtera sa plume et son esprit au cadet de la compagnie. Roxane saura-t-elle faire la différence ?

Le Christian de cette adaptation est un jeune fou, un peu bête, très maladroit, qui s'efface derrière le panache de Cyrano. Roxane est une jeune femme superficielle, qui privilégie la beauté du corps et des mots à la beauté de l'âme. Elle danse avec la légèreté de son romantisme. Cyrano est un clown triste ou un pantin manipulateur pétri de contradictions. Du haut de sa balançoire un Pierrot la Lune veille sur le trio tandis qu'un Monsieur Loyal se fait narrateur de l'histoire.

Une adaptation qui est agrémentée des textes du véritable Savinien de Cyrano de Bergerac. L'occasion de (re)découvrir la plume de celui qui inspira à  Edmond Rostand son personnage si populaire.

En bref : Il y a beaucoup de poésie, de rêve, de nostalgie et de romantisme dans cette adaptation qui devrait séduire adolescents et adultes. Avec des comédiens plein de fraîcheur et une très jolie scénographie

Cyrano de Bergerac, d'après Edmond Rostand et Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène Sébastien Jégou Briant, avec Ronan Bacikova, Sébastien Jegou Briant, Anthony Ponzio, Annaëlle Queuille, Blandine Rottier, direction d'acteur Jean Husson, scénographie Thibault Seyt

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Festival Off
Théâtre de l'Adresse
2 Avenue de la Trillade 84000 Avignon
Du 5 au 28 juillet 2019 - 16h05 - Durée : 1h20


BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

LES JEUX DE L'AMOUR ET DES FAKE NEWS
***


Messine. Dans la torpeur de l'été sicilien le temps coule paisible chez Léonato. Jeunes femmes et jeunes gens batifolent gaiement. Bien sûr les hommes vont bien partir mener une petite guerre parce qu'il faut bien marquer son territoire. Mais les soldats et les officiers reviennent vite et les jeux de l'amour un temps suspendus vont reprendre de plus belle. Claudio aime Hero, la fille de Léonato, tandis que Bénédicte et Béatrice jouent à je-t'aime-moi-non-plus et que Don John, frère bâtard de Don Pedro, aigri par son statut, va prendre un malin plaisir à mettre des bâtons dans les rouages des ces amours qu'il jalouse.

Avec "Beaucoup de bruit pour rien" Shakespeare écrit l'une de ses comédies les plus légères qui annonce le marivaudage et les fake news bien avant les écrit de Marivaux et les réseaux sociaux. Au-delà des propos galants et des arrangements entre pères et futurs époux ce sont les luttes de pouvoir et les rapports entre les hommes et les femmes qui sont ici détaillés.

La mise en scène moderne de Salomé Villiers et Pierre Hélie s'appuie sur la légèreté de l'histoire et de l'écriture tout en montrant toute la modernité du texte. Manipulations, confrontations, mensonges, jeux de séduction, désir d'émancipation de la femme, honneur d'une famille, hésitations d'une jeunesse face au sentiment amoureux, tout est présent. Il est courant de parler de la modernité des textes de Shakespeare. Il en est ici à nouveau fait la démonstration. L'écriture et les situations sont intemporelles. Sommes-nous en Italie au 18e siècle ou bien à Lond

res au début du 20e (cf les incongrus policiers british).

L'ensemble est rythmé. Dans un beau décor champêtre servi par une lumière qui rappelle l'été italien, on assiste à un spectacle charmant. La troupe est composée de par moins de 10 comédiens, format rare à Avignon. Si le jeu n'est pas toujours égal certains dominent nettement l'ensemble. Eric Laugérias campe avec son jeu assuré un Léonato léger comme le vent puis brisé par la prétendue trahison de sa fille. Salomé Villiers est une magnifique Béatrice, piquante, cinglante, vive face à un Bénédicte un peu bêta et pas assez misanthrope.

A noter les magnifiques masques et le travail de chorégraphie (on en aurait aimé une de plus pour le final).

Beaucoup de bruit pour rien, de William Shakespeare, mis en scène par Salomé Villiers et Pierre Hélie, avec Arnaud Denis, Clara Hesse, Eric Laugérias ou Didier Niverd, Etienne Launay, Bertrand Mounier, François Nambot, Violaine Nouveau, Georges Vauras, Salomé Villiers

En bref : une mise en scène moderne et rythmée de la plus légère des comédies de Shakespeare.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Festival Off
Théâtre du Roi René
4 Rue Grivolas 84000 Avignon
Du 5 au 28 juillet 2019
Tous les jours à 20h25 - Durée : 1h30

dimanche 5 mai 2019

TRISSOTIN OU LES FEMMES SAVANTES - Le regard de Corinne

Avis de tempête !


Le regard de Corinne

Créée en 2015 par Macha Makeieff, directrice du Théâtre National La Criée à Marseille, cette
pièce rencontre un franc succès auprès du public, bien au-delà de nos frontières. En tournée en Chine, en mars 2018, le spectacle est ovationné. Pour ceux qui ont raté la première session, La Scala nous offre une seconde chance, qu'il ne faut pas rater.

Molière, éternelle source d'inspiration...

La mise en scène de Macha Makeïeff est surprenante et originale. Elle choisit d'adapter cette
pièce à une époque contemporaine, les années 70, tout en conservant le texte en vers de
Molière. Les années 70 probablement la période la plus marquée par les revendications des
femmes pour s'émanciper et bousculer le cadre rigide et traditionnel de l'époque, quitte à glisser vers des comportements jusqu'au-boutistes. La résonance est parfaite avec les propos de Molière : fustiger l'ordre établi tout en moquant les attitudes extrémistes qui virent au ridicule.

Même si le mélange époque/langage est déroutant les premières minutes du spectacle, très vite nous sommes entraînés dans la spirale du comique de la pièce.

Un Trissotin haut en couleur :

Personnage central de la pièce, son entrée en scène est digne de celle d'une rock star : jeu de
lumière, musique à fond, chemise rose ouverte sur sa poitrine velue, longue crinière rousse,
Geoffroy Rondeau, incarne parfaitement ce Trissotin pédant, imbu de sa personne, précieux et de surcroit fourbe. Il a bien compris l'intérêt qu'il a d'entretenir les dissensions de cette famille. Il encourage donc ses trois protectrices : à commencer par la meneuse de ce petit groupe, l'exubérante femme de Chrysale, Philaminte (Marie Armelle Deguy), la très sérieuse Armande sa fille ainée (Caroline Espargilière) et Bélise la sœur de Chrysale (Jeanne Marie Levy / Anna Steiger), vieille fille, érotomane et follement drôle. 

Mais le tableau ne serait pas complet sans les détracteurs de Trissotin au nombre desquels on retrouve Chrysale (Vincent Winterhalter) qui se veut le maître de maison mais d'une grande lâcheté face à sa femme, son frère Ariste (Philippe Fenwick) qui parviendra à démasquer Trissotin, Henriette, fille cadette de Chrysale (Vanessa Fonte) qui n'aspire qu'à épouser son fiancé Clitandre (Ivan Ludlow).

2h15 de spectacle mené tambour battant par cette troupe de comédiens virtuoses. L'esprit de
Molière est constamment présent. La touche Pop/Rock de Macha Makeïeff apporte la preuve de la modernité de ce texte, pourtant écrit en 1672. Critique sociale, comédie des mœurs, refus du sectarisme, guerre des sexes ou plutôt parité homme-femme, les thèmes en sont intemporels.

Ce spectacle est un pur régal.


Trissotin ou les femmes savantes, de Molière, mi en scène : Macha Makeïeff, Avec Vincent Winterhalter, Marie Armelle Deguy, Arthur Igual en alternance avec Philippe Fenwick, Caroline Esparrgilière, Vanessa Fonte, Geoffroy Rondeau, Jeanne Marie Levy en alternance avec Anna Steiger, Ivan Ludlow, Pascal Ternisien, Karyll Elgrichi en alternance avec Louise rebillaud, Arthur Deschamps, Valentin Johner.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
La Scala Paris
13 Bd de Strasbourg  75010 Paris

Du 10 avril au 10 mai 2019

mardi 25 décembre 2018

LES FOURBERIES DE SCAPIN - Théâtre du Lucernaire - Le regard de Corinne

La boîte à malices
Le Regard de Corinne


Que celui ou celle qui n'a jamais entendu parler de ce fourbe de Scapin me jette la première
pierre. C'est l'une des pièces de Molière les plus connues et les plus jouées, jusqu'à notre
scolarité qui a été bercée par ce texte.

Grâce à sa malice et son ingéniosité, Scapin, valet de Léandre, le sort lui et Octave, d'une
mauvaise passe: ces deux-là ayant épousé chacun, par amour, une jeune femme sans le
consentement de leur père respectif, impensable au XVIIe siècle.

Par sa mise en scène surprenante, originale, Emmanuel Besnault dépoussière ce grand
classique. Fondateur de la Compagnie L’Éternel Été, avec sa troupe de saltimbanque, il donne un vrai coup de fraîcheur à la pièce. Il ose une approche novatrice. 
Certes, le texte déclamé en vers par les comédiens nous ramène à l'œuvre de son auteur. Mais pour le reste, la gestuelle notamment, nous sommes dans un tout autre registre. C'est Tex Avery au théâtre.

Les tirades entrecoupées de chansonnettes, les roulements de tambour marquant
l'étonnement, la peur ou encore le désarroi, les courses poursuites des pères après chacun
de leur fils, ces effets façon "arrêt sur image" rythment la pièce.

Le trait est forcé, les mimiques des comédiens tournent presque à la grimace, encore plus
quand il s'agit d'Algante et Géronte, les pères, jusqu'à les rendre grotesques, voire même
caricaturaux. L'effet comique recherché est garanti.

Sur scène, 5 jeunes comédiens, mais déjà beaucoup de talent, pour interpréter cette pièce.
Cette équipe de gais lurons prend plaisir à jouer ensemble, et ce plaisir est communicatif.

Avec enthousiasme et complicité, ils nous embarquent dans l'aventure au cours de laquelle
nous sommes étroitement associés, malgré nous. Nous nous retrouvons enfermés dans le
sac avec Géronte, le père de Léandre, à qui Scapin entend bien donner une leçon pour le
punir de son mensonge. La perspective est tout autre, de spectateurs nous devenons
témoins, témoins de la peur de Géronte qui attend son châtiment.

Comment ce tour de passe-passe est-il possible? Impossible de vous en dire plus. Mais allez
voir la pièce et vous saurez tout !

Les fourberies de Scapin, de Molière, mise en scène Emmanuel Besnault, avec Benoit Gruel, Schemci Lauth, Geoffrey Rouge-Carrassat, Deniz Turkmen, Manuel Le Velly

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Lucernaire
Rue Notre Dame des Champs 75006 Paris
Du 7/11/18 au 06/01/19
du mardi au samedi 20h - dimanche 17h


Crédit photo @Compagnie L'Eternel Eté - Diffusion Lucernaire

dimanche 19 août 2018

LES MOLIERES DE VITEZ - Théâtre du Peuple - Bussang

LES MOLIÈRES DE VITESSE
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(Merci @Ameriquebecoise pour ce titre)




UN THÉÂTRE "PAR L'ART, POUR L’HUMANITÉ"

Il y a 123 ans un poète décide que la culture c'est pour tout le monde et partout. En 1895 Maurice Pottecher quitte Paris qui lui valut la célébrité et revient à Bussang, sa ville natale, dans les Vosges. Là commence la belle aventure du Théâtre du Peuple : un théâtre "par l'art pour l'humanité". Maurice Pottecher y fixe quelques principes qui sont toujours en vigueur aujourd'hui :
- un magnifique bâtiment de bois dont le fond de scène s'ouvre sur la forêt vosgienne. (Et quand le soleil est là c'est tout simplement magique)
- attirer un public nombreux et diversifié. (Et d'une très grande fidélité. Le défi aujourd'hui est comme partout de faire venir les jeunes)
- proposer un répertoire varié, de haute qualité et adapté au lieu. (Assez classique au départ le répertoire s'est ouvert aux écritures contemporaines)
- un lieu de rencontre entre amateurs et professionnels (un principe égalitaire que le nouveau directeur pousse jusqu'à demander aux comédiens d'assurer le service au bar, à la vente de produits dérivés ou de glaces).

Un précurseur que Maurice Pottecher. qui bien avant Jean Vilar, Antoine Vitez ou Ariane Mnouchkine créait un lieu d'expression d'un théâtre populaire sans être populiste. 123 ans plus tard cet esprit règne toujours dans ce lieu magique dont on ne peut que tomber amoureux / amoureuse.

Nommé il y a un an Simon Delétang a à cœur de poursuivre cette mission de transmission du savoir et de la culture sur ce territoire. Pour sa première saison il a organisé une programmation variée. Il n'y a que quelques années que j'ai appris l'existence de ce théâtre. Il a fallu qu'y soit programmé "Littoral" pour que je fasse le voyage. A 4h30 de route de Paris c'est un weekend de détente, de passion, de nature et de convivialité qui s'est révélé une pause revigorante et qui se termine avec une envie : revenir l'année prochaine.

MOLIÈRE REVIGORE

C'est en 1978 qu'Antoine Vitez choisi de monter pour le Festival d'Avignon quatre pièces de Molière. Il s’appuie sur une troupe de jeunes comédiens qui évoluent dans un décor unique. Gwenaël Morin reprend cette idée il y a 5 ans. Il fera de cette démarche et de ces textes la base de son travail avec des élèves acteurs de Lyon. Il rajoute une contrainte : les rôles sont distribués par tirage au sort. Ainsi pas de distribution par genre, les comédiens pouvant jouer des rôles féminins et les comédiennes des rôles masculins, ce pour les rôles principaux comme pour les rôles secondaires.

Les quatre pièces retenues sont assez représentatives de la diversité de l'oeuvre de Molière. On retrouve quatre textes qui firent polémique : "L'école des femmes" qui se moque du mariage et de la misogynie des hommes, "Dom Juan" le provocateur hâté qui ne cesse de défier le ciel, affublé de son valet Sganarelle, "Tartuffe" l'hypocrite qui fut interdit sous l'influence de l'église, et "Le Misanthrope" l'amoureux qui fuit les hommes, perçu comme une critique de l'autorité et du droit des privilégiés.

Quatre comédies, quatre polémiques, quatre pièces menées tambour battant par les jeunes comédiens retenus par Gwenaël Morin. La mise en scène et l'énergie des comédiens donnent toute la dimension de farce et de grivoiserie de "L'école des femmes". Si le partie pris de la vitesse et de l'humour passe moins bien sur "Tartufe" on retrouve le piquant de "Dom Juan" qui devient une pièce d'un burlesque que je ne soupçonnais pas, avec un Sagnarelle presque aussi couard que dans Scapin et qui ne perd pas une occasion de se lancer dans des disputes intellectuelles avec son maître. Quant au "Misanthrope" il clôt l'intégrale en beauté avec une version encore plus débridée que les trois pièces qui l'ont précédé. Les puristes en seront pour leurs frais, mais il y a une telle énergie positive, un tel enthousiasme, un tel plaisir partagé qu'on lâche prise et on se laisse porter par ces mises en scène qui filent à grande vitesse sans perdre ni le texte ni le fil de ses idées.

Les 4 pièces sont présentées soit une par soir en semaine soit en intégrale le week-end. Je ne peux que vous encourager à voir l'intégrale. On profite alors encore plus de l'effet farce et des touches burlesques telles les running gags qui rebondissent d'une pièce à l'autre ou à l'intérieur de chacune, d'un certain crescendo dans l'énergie et la farce. On savoure les "écarts" de texte, corrigés par le souffleur / la souffleuse qui rythme les actes au son du tambour. On laisse le charme du lieu agir et la fraîcheur du jeu des comédiens nous séduire.

Pas de décor, très peu d'accessoires, pas de costume d'époque mais quelques rubans et de vêtements qui respectent ou pas le genre des personnages compte tenu de la répartition par tirage au sort des rôles. Une lumière qui reste tout le temps allumée sur la salle ce qui permet au public qui le souhaite de consulter le texte au moment où il est joué (ce qui peut être perturbant quand plusieurs dizaines de spectateurs tournent en même temps les pages des textes-journaux distribués à l'entrée). Un espace scénique qui ne se limite pas à la scène (mais qui n'utilise pas assez les possibilités de ce lieu unique). Une simplicité qui cache un remarquable travail sur le texte. Si certains passages sont dits très rapidement le rythme de la diction ralenti sur d'autres, laissant entendre le texte différemment. Chaque pseudo lapsus met en évidence l'humour et les jeux de mots cachés.

En bref : un lieu magique et une mise en scène rythmée, dynamique, des jeunes comédiens qui déborde d'une saine énergie communicative : des Molière doublement revisités par Vitez et Gwenaelle Morin. Pour revisiter ses classiques avec bonheur.

Les Molière de Vitez, mise en scène Gwenaël Morin, avec Michaël Comte, Marion Couzinié, Lucas Delesvaux, Chloé Giraud, Pierre Laloge, Benoït Martin, Julien Michel, Maxime Roger, Judith Rutkowski,Thomas Tressy, Jules Guittier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Bussang (Vosges)
Du 22 juillet au 25 août 2018


Vu le 11/08/2018 - Théâtre du Peuple - Bussang

lundi 2 juillet 2018

TRAGÉDIES ROMAINES - Théâtre National de Chaillot

BREAKING NEWS DANS LA ROME ANTIQUE
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Ceux qui comme moi n'ont pas vu le spectacle lors de sa création il y a 10 ans et qui depuis sont tombés amoureux-amoureuses du théâtre d'Ivo van Hove, attendaient avec impatience cette fin de saison au Théâtre National de Chaillot pour découvrir ce triptyque.

Précurseures de "Kings of war" ces Tragédies romaines réunissent trois pièces de Shakespeare : Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre. Ivo van Hove a choisi de les présenter non pas leur ordre d'écriture mais dans le respect de la chronologie historique, pour une meilleure compréhension pour le spectateur.

Ce qui intéresse le metteur en scène néerlandais c'est, comme dans "Kings of war", la dialectique du pouvoir. Dans un dispositif scénique qui permet au public d'assister à la plus grande partie du spectacle depuis des canapés disposés sur scène, le temps de l'action politique se fond dans le quotidien de la plèbe ou du peuple. Ainsi lorsque Coriolan s'interroge sur la validité du poids politique de la plèbe ("Sont-ils dignes d'une voix ceux qui la donnent pour la retirer aussitôt?") le public en immersion vaque à ses occupations : il regarde la télé confortablement installé dans ces canapés design ou fait la queue au bar pour acheter son sandwich.

La quinzaine ou vingtaine d'écrans disposés sur scène, tournés en tous sens, diffusent les captations en directs des comédiens mais aussi des images d'actualité récentes : Donald Trump sur un dialogue de Coriolan, l'annonce de la mort de JFK par les journalistes de la télévision américaine pendant que se construit le complot autour de Brutus pour assassiner Jules César, un discours d'Hillary Clinton tandis que parle Cléopâtre. Un dispositif scénique qui renvoie à notre monde de communication, où les chaînes d'information s'animent au rythme des "breaking news", où seuls les événements exceptionnels (ou présentés comme tel) attirent l'attention du téléspectateur abreuvé d'information en tout genre. Des news, qu'elles soient rapports sur l'état des armées, conclusion des guerres ou annonce des morts, sont annoncées via un plateau du 20h ou par des textes défilant en rouge au bas des écrans pendant les changements de décor.

Ivo van Hove a choisi de ne pas montrer les scènes de guerre, remplacées par une musique live tonitruante à grand renfort de percussions et de timbales et un texte qui défile sur l'écran. Ce faisant il renforce son propos : les méandres de la politique. Pour autant via le dispositif et les costumes de notre époque, les empereurs qui tendent à se rapprocher des Dieux de l'Olympe, ou plutôt du Panthéon romain, sont ramenés à leur condition d'homme. Issus de la plèbe ils sont aussi imparfaits et parfois aussi simples que le commun des mortels aux destinés desquels ils président. Et lentement mais sûrement se dessine le chemin qui fera d'Octavius l'Empereur suprême. Dans une telle mise en scène comment ne pas faire le parallèle avec l'état du monde en 2018 ?

Ces Tragédies romaines c'est pour le spectateur le bonheur de retrouver la troupe du Toneelgroep Amsterdam. Comme il l'a fait avec la troupe de la Comédie Française pour "Les Damnées" Ivo van Hove sait pousser ses comédiens pour leur permettre de donner des prestations d'une rare intensité. S'il ne fallait en citer que trois je retiendrais Gijs Scholten van Aschat, impétueux, colérique Coriolan. Il transcende cette première tragédie. Hans Kesting irradie de tout son incroyable charisme, endossant la cuirasse fragile d'un Marc Antoine hypnotisé par les charmes de Cléopâtre. La tirade de l'hommage de Marc Antoine à la dépouille de son ami Jules César est l'un des grands moments du spectacle. Et enfin l'apothéose avec Chris Nietvelt, Cléopâtre femme libre, amoureuse jalouse et possessive, femme de passion. Son interprétation est sauvage, sensuelle, brûlante, passionnée, incandescente.

D'aucuns pourraient trouver répétitifs certains dispositifs que l'on a déjà pu voir dans d'autres spectacles d'Ivo van Hove. Mais c'est oublier que ces Tragédies romaines ont déjà dix ans et qu'elles portaient déjà en leur sein ce que le brillant metteur en scène batave allait produire ensuite. J'espère que j'aurai la chance de pouvoir assister à la création de son prochain spectacle, "Die Dinge de Voorbijgaan" dans quelques jours dans le cadre du Festival d'Avignon.

En bref : Créées il y a 10 ans ces "Tragédies Romaines" reviennent enfin en France. Précédent "Kings of War", "The Fontainhead", "Les Damnés" ou "Vu du pont" elles portent en elles les prémices du travail du génial Ivo van Hove. Portées par la magnifique troupe du Toneelgroep Amsterdam cette dissection de la vie politique donne une fois de plus aux mots de Shakespeare tout leur caractère intemporel.

Les tragédies romaines d'après William Shakespeare, mise en scène Ivo van hove, traduction Tom Kleijn, vidéo Tal Yarden, scénographie, lumières Jan Versweyveld, avec Hélène Devos, Fred Goessens, Janni Goslinga, Marieke Heebink, Robert de Hood, Hans Kesting, Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Chris Nietvelt, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat, Harm Duco Schut, Bart Slegers, Eelco Smits (comédiens), Ruben cooman, Yves Goemaera, Hannes Nieuwlaet, Christiaan Saris (musiciens)


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre National de Chaillot
Place du Trocadéro - Paris
Du 29 juin au 5 juillet 2018
Durée : 5h45 - En néerlandais surtitré en français


Crédit photo @Jan Versweyveld