lundi 2 mai 2022

LE MONTESPAN - Théâtre de la Huchette

UN COCU MAGNIFIE

Cela fait plusieurs années maintenant que le spectacle de 3e partie de soirée à la Huchette est consacrée à la création contemporaine. Une fois de plus le pari est réussi avec l'adaptation pour la scène du roman de Jean Teulé : "Le Montespan".

Ils sont trois pour occuper la minuscule scène de La Huchette : Salomé Villiers, adaptatrice et comédienne, Simon Larvaron et Michaël Hirsch. Trois pour une vingtaine de rôles autour de la vie du Marquis de Montespan, infortuné époux de celle qui fut pendant 11 la favorite de Louis XIV, à qui elle donna 7 enfants.

L'adaptation de Salomé Villiers et la mise en scène d'Etienne Launay respectent le ton et le style de Jean Teulé. On retrouve cet humour mordant et cette capacité à émouvoir. Simon Larvaron est un marquis de Montespan touchant, à l'esprit affuté. Romantique fiévreux et inconsolable, amoureux fou de sa femme dès la première rencontre il n'acceptera jamais son destin de cocu le plus célèbre de France, déclarant une guerre sans répit au roi, rejetant tous ceux qui lui conseillent de faire contre mauvaise fortune bon cœur, allant jusqu'à orner son carrosse et le porche de son château de cornes gigantesques. Salomé Villiers incarne une Montespan espiègle, joyeuse, aimante, pétillante. Elle est aussi tous les autres rôles féminins du spectacle. 

Quant à Michaël Hirsch, qui nous avait habitués aux seuls en scène, il réalise une prestation remarquable en endossant plus d'une dizaine de personnages. Lui dont on avait apprécié l'art de jouer avec les mots nous démontre qu'il a une belle capacité à jouer avec son corps et son visage, tour à tour personnage sérieux ou moqué. Son jeu de scène donne toute l'ampleur de la plume humoristique de l'auteur, avec des hommages à quelques grands du rire comme Louis de Funès ou Coluche.

Il y a une grande complicité entre les trois comédiens. De plus tout est réussi dans cette adaptation : le décor qui exploite au mieux l'espace scénique étendu à la salle pour nous faire voyage dans une multitude de lieux, les lumières qui accentuent les émotions, l'ambiance sonore, les costumes. La mise en scène est rythmée, inventive. Elle emprunte à l'art du Grand Siècle, à Molière, au théâtre de rue. On rit, on compatit, on ne peut qu'être touché par cette histoire si humaine.

En bref : une adaptation réussie, portée par un trio brillant, une mise en scène et un texte qui allient moments burlesques et émotion pure. Un beau moment de théâtre à déguster sans restriction.

Le Montespan, d'après le roman de Jean Teulé, adaptation Salomé Villiers, mise en scène Etienne Launay assisté de Laura Christo, avec Salomé Villiers, Michaël Hirsch, Simon Larvaron, décor Emmanuel Charles, costumes Virgine H, Lumières Denis Koransky, création sonore Xavier Ferri, assistante à la mise en scène Laura Christol. 

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre de la Huchette
Rue de la Huchette - Paris
Jusqu'au 28 mai 2022 - du mardi au samedi à 21h

Festival Off Avignon
La Condition des Soies 
13 Rue de la Croix - Avignon
Du 7 au 30 juillet 2022 - 16h - Durée : 1h30

Crédit photo @Lot et Fabienne Rappeneau

dimanche 27 février 2022

THE NORMAL HEART

HEART BREAKING


1981 à New York. Un médecin, Emma Bruckner, commence à voir des malades mourir rapidement d'un mal inconnu. Dans le même temps, Ned Weeks se lance dans le combat pour mobiliser la presse et les autorités afin de reconnaître cette maladie qui décime la communauté homosexuelle, tandis que le centre pour le contrôle et la prévention des maladies minimise les chiffres.

"The Normal Heart" nous replonge au début des années 1980, alors que le monde découvrait le virus du SIDA, cette maladie honteuse et sans intérêt puisqu'elle ne semblait toucher que la communauté homosexuelle. La pièce de Larry Kramer s'appuie sur quelques membres de cette communauté pour démontrer les difficultés rencontrées pour qu'enfin le monde prenne conscience que le SIDA constituait une pandémie qui pouvait toucher tout le monde. Il aura fallu plus de 2 ans et des milliers de morts dans le monde, avant que la guerre scientifique entre français et américains ne cesse pour construire un traitement contre le virus. En 2022, alors que nous vivons encore la pandémie du Covid-19 et que tous les laboratoires n'ont pas mis 1 mois à se lancer dans la course au vaccin, les moins de 30 ans auront peut-être du mal à croire ou être touchés par cette histoire. Comment comprendre le fait que la société est restée si longtemps silencieuse à sujet de ce mal ? Comment accepter le traitement réservé alors aux malades, le rejet, l'effroi, la peur, le déni ?

"The Normal Heart" réunit tous les ingrédients du succès : une histoire dramatique et vraie, des personnages attachants, une écriture fine, une très belle direction d'acteur et une distribution très réussie. La sobriété du décor et de la mise en scène met l'accent sur le texte, sur la sidération d'une communauté décimée, sur les divergences qui animaient ces membres, sur la mise à l'écart de ces gens qui avaient choisi la liberté d'aimer, sur la colère qui les animait, sur le combat pour la reconnaissance.

Dimitri Storoge est la colonne vertébrale, dans le rôle de Ned Weeks, vibrant de colère contre ceux qui ignorent le virus (qui n'a alors pas de nom) et ses dégâts, moteur de la lutte associative avec sa hargne et son mauvais caractère et néanmoins extrêmement sensible. Autour de lui tous sont remarquables : Michaël Abiteboul qui joue Ben Weeks, le frère de Ned, avocat qui sera longtemps un soutien ; Deborah Grall est l'inspirante et déterminée Dr Emma Bruckner qui sera le soutien médical de l'association de Ned. Andy Gillet est Bruce Nills, le contrepoids raisonné de Ned. Brice Michelini est pour moi la révélation de cette distribution. Magnifique Tommy Boatwright, portrait d'une communauté qui s'est battue pour la liberté d'aimer et qui refuse de baisser les bras, activiste de terrain il incarne, au-delà des chiffre, les individus frappés de plein fouet. Et puis il y a Jules Pelissier, le sensible Félix, celui qui apportera à Ned tendresse et douceur, sans oublier Joss Berlioux qui interprète plusieurs personnages.

En bref : Ecrite en 1984, deux ans avant la création d'Act-Up, la pièce n'a rien perdu de sa force. Elle vibre de colère mais aussi d'amour. #ANePasManquer

The Normal Heart, de Larry Kramer, traduction et mise en scène de Virginie de Clausade, avec Michaël Abiteboul en alternance avec Scali Delpeyrat, Joss Berlioux, Déborah Grall, Andy Gillet, Brice Michelini, Jules Pélissier et Dimitri Storoge 


C'EST OU ? C'EST QUAND

Théâtre La Bruyère
5 Rue La Bruyère 75009 Paris
Depuis le 20 janvier - du mercredi au samedi 21h
Matinée le samedi à 17h

Crédit photo @Virgine de Clausade

dimanche 6 février 2022

LE CANARD A L'ORANGE

UN CANARD SAVOUREUX



Ceux qui me lisent depuis longtemps le savent, le théâtre de boulevard n'est pas ma "cup of tea". C'est certainement pour cette raison que j'avais laissé passer cette mise en scène du fameux Canard à l'orange lors de sa création en 2019. Peut-être aussi parce que pour moi qui comme beaucoup, j'ai grandi avec "Au théâtre ce soir" et des boulevards d'une qualité qui se retrouve rarement aujourd'hui sur les scènes parisiennes. Alors pourquoi aller à la Michodière pour cette reprise ? Peut-être parce qu'après deux années de pandémie, de frustration et d'une ambiance plus que morose, j'avais besoin d'un peu de légèreté. Bien m'en a pris.


La pièce commence par une partie d'échec entre Hugh Preston et son épouse Liz. Il l'a bat à plate couture, comme toujours, puis la piège pour lui faire avouer son infidélité (lui qui n'a pas manqué au cours de leurs 15 années de mariage de succomber aux charmes de nombreuses jeunes femmes !). Liz s'est amourachée de John Brownlow, riche héritier qui en est déjà à son troisième divorce. Commence alors une partie d'échec d'un autre genre, où le roi Preston va enchaîner les coups répondant à une stratégie implacable pour au final mettre son rival échec et mat et ainsi récupérer sa reine.

Le texte de William Douglas-Home, bien que datant de 1967, est adaptée avec brio par Marc-Gilbert Sauvajon, est encore plus modernisé par la mise en scène de Nicolas Briançon. Bien sûr, il y a du Jean Poiret dans cette mise en scène, un hommage au maître, mais il y a aussi le talent d'une équipe qui est à l'unisson. On est loin des portes qui claque et des rebondissements improbables. L'écriture est fine, intelligente, traitant du mariage et de la vie de couple avec plus de profondeur qu'il n'y parait. La traduction et l'adaptation ont su garder toute la richesse de l'humour anglais.

Si le décor de Jean Haas a gardé le charme un peu suranné des années 1960, la mise en scène est très dynamique. Les 5 comédiens ont plaisir à jouer ensemble, en parfaite osmose (mention particulière pour Hélène Médigue qui a repris en 15 jours le rôle de Liz, précédemment interprété par Anne Charrier). Nicolas Briançon en fait des tonnes dans l'humour et l'absurde, sans jamais être dans la caricature ni dans le mauvais goût. On se surprend à être en empathie pour cet homme blessé qui est toujours amoureux de cette femme qui veut le quitter. François Vincentelli est tout aussi hilarant en séducteur benêt et colérique à l'accent belge. Coté féminin, on n'est pas en reste. Sophie Artur est la rigueur de la gouvernante britannique à qui les subtilités des situations provoquées par Hugh Preston échappent totalement. Camille Lavabre est "Patty Pat", Mlle Forsyth, la secrétaire bimbo et ambitieuse de Preston, et élément perturbateur et pièce maîtresse de sa stratégie. Avec ses jambes longues comme un jour sans pain, elle ne laisse pas les hommes indifférents. Elle est pétillante et superbe quand en un geste elle laisse enfin paraître sa vraie personnalité. Et puis il y a Hélène Médigue, la seule qui ne semble pas emportée par ce tourbillon de folie, figure un brin tragique interprétée avec beaucoup de sensibilité.

En bref : Avec cette mise en scène brillante qui doit beaucoup à Jean Poiret, et une distribution brillante et à l'unisson, Nicolas Briançon rend ses lettres de noblesse au théâtre de boulevard de qualité. Ne passez pas à côté de ce Canard à l'orange plus que savoureux.

Le canard à l'orange de William Douglas-Home, adaptation de Marc-Gilbert Sauvjon, mis en scène par Nicolas Briançon, avec Nicolas Briançon, Hélène Médigue, François Vincentelli, Camille Lavabre et Sophie Artur.


C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre de la Michodière
4 bis rue de la Michodière 75002 Paris
Reprise depuis le 19 janvier 2022
Du mercredi au samedi 20h - dimanche 15h30


Vu février 2022
Crédit photo @Céline Nieszawer

jeudi 20 janvier 2022

HARVEY

 HONNI SOIT QUI MAL Y PENSE


Laurent Pelly met en scène une pièce britannique peu connue : Harvey. L'occasion de se plonger à nouveau dans un univers onirique comme les aime le dramaturge. On se souvient notamment de son très beau "L'oiseau vert" en 2015. Cette fois-ci il nous emmène rencontrer un doux rêveur de l'autre côté de la Manche. Une soirée poétique.

Elwood à la quarantaine et vit dans une grande maison bourgeoise britannique avec sa sœur Vera et la fille de cette dernière, Myrtle. La jeune fille est en âge de se marier et sa mère veut la lancer dans le monde. Si ce n'était Harvey, l'ami imaginaire d'Elwood, un lapin de 2m que nul ne voit hormis Elwood et qui ruine la vie sociale des deux femmes. Un ami imaginaire, ça passe quand c'est celui d'un enfant, mais Elwood a passé l'âge de ces enfantillages. C'est décidé, Vera va le faire interner. Mais incomprise par les médecins c'est elle qui se retrouve enfermée.


De quiproquos en malentendus, dans ce conte aux allures de boulevard un brin désuet, la subtilité de la langue et les manipulations et rebondissements en tous genres sèment le doute dans l'esprit des protagonistes, mais aussi du spectateur. Elwood est-il aussi fou qu'il le laisse paraître ?

Comme toujours chez Laurent Pelly la scénographie est sublime. L'esthétisme de la création de Chantal Thomas, jointe aux lumières de Joël Adam, à l'ambiance sonore installée par Alice Loustalot et aux costumes de Laurent Pelly et Jean-Jacques Delmotte contribuent à la magie du spectacle. Les panneaux du décor, sorte de Tetris, avec ses éléments qui viennent de partout : des côtés, du plafond, et s'incrustent les uns dans les autres tout en jouant en transparence avec le fonds de scène. Sont ainsi mis en place deux espaces : la maison bourgeoise et le hall de l'hôpital psychiatrique.


Dans ces espaces clairement marqués s'agitent tout une galerie de personnages cartoonesques. Les problèmes techniques rencontrés le soir de la représentation à laquelle j'ai assisté expliquent peut-être un certain manque de rythme. J'aurais aimé un jeu un peu plus cartoonesque lui aussi tant l'histoire se prête à une mise en scène à la Tex Avery. Il y a une vraie volonté de mettre en opposition Elwood (Jacques Gamblin) dandy british facétieux avec les autres personnages, censés être l'image de la raison et du sérieux, dont les postures souvent droites et rigides virent à la caricature. Dans cette opposition c'est cet esprit dérangé d'Elwood qui paraît parfois le plus normal de tous.

Autour de Jacques Gamblin la troupe ne ménage pas sa peine pour laisser place à la poésie du texte et de la mise en scène ainsi qu'à la douce folie de Mary Chase. Sauf qu'à y bien réfléchir, Harvey n'est peut-être pas qu'un trublion sorti de l'imagination d'Elwood. Ne serait-il pas le symbole de l'enfance qui ne nous quitte pas, de cette fantaisie qui rend la vie plus belle et permet de supporter la rudesse parfois du quotidien ?

En bref : Avec ce conte aux allures de boulevard Laurent Pelly nous offre une belle soirée de poésie et d'esthétisme. Autour de Jacques Gamblin, impérial Elwood, la troupe virevolte fait vibrer notre âme d'enfant. Un joli moment de poésie qui mériterait peut-être un brin de folie supplémentaire.

Harvey, de Mary Chase, mis en scène de Laurent Pelly, avec Jacques Gamblin, Charlotte Clamens, Pierre Aussedat, Agathe L'Huillier, Thomas Condemine, Emmanuel Daumas Lydie Pruvot, Katell Jan, Grégory Faive, Kevin Sinesi. 

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre Montansier - Versailles
du 18 au 22 janvier 2022
Tournée 
Saint Germain en Laye - 28/01/22
Mont de Marsan - 02/02/22
Arcachon - 04/02/22
Colombes - L'avant-scène- 08/03/22
Suresnes, Théâtre Jean Vilar - 10 et 11/03/22
CADO - Orléans du 17/03 au 01/04/22

Vu Janvier 2022 au Théâtre Montansier de Versailles

Crédit photo @Polo Garat

lundi 11 octobre 2021

LES DEMONS

DISPOSITIF DEMONIAQUE


Quel pari que de monter "Les démons" de Fiodor Dostoïevski, plus connu en France sous le titre "Les possédés". Albert Camus s'y était frotté en 1959 et plus récemment Sylvain Creuzevault en 2018 à l'Odéon. Un texte complexe et foisonnant, peuplé d'une foultitude de personnages. Guy Cassiers en donne une version très sophistiquée qui ne manque pas de belles images.

La scénographie de Tim Van Steenbergen couplée à la mise en scène de Guy Cassiers est déroutante. Sur scène 3 écrans suspendus. Dans le très beau décor d'époque les comédiens évoluent sans communiquer directement. Filmés par 3 caméras (une en fond de scène à jardin, une en avant-scène également à jardin, la troisième au milieu à cour) c'est l'ordonnancement de la projection sur les écrans qui fait le lien entre les comédiens. Ainsi, alors qu'ils se tournent le dos sur scène, ils se font face à l'écran ou bien alors qu'ils semblent s'éloigner, à l'écran ils vont dans la même direction. Parfois des élèves de l'Académie servent de main ou de bras pour faire le lien entre les personnages sur les écrans. Dommage que la mise en scène abuse un peu du procédé. Pour ne pas être perdu le spectateur n'a pas d'autre choix que de délaisser la scène pour se concentrer sur les écrans. Est-ce toujours du théâtre se demanderont certain ? C'est en tout cas une vision perturbante qui, personnellement, m'a perdue par la distanciation que cela crée entre les comédiens et le public, comme un cinquième mur. Si l'esthétique et la recherche de mise en scène font leur effet, cela est au détriment de l'émotion pour le spectateur qui regarde un film plus qu'il ne voit incarnés les personnages de Dostoïevski.

Au-delà de ce dispositif qui occupe les 4/5e du spectacle, la troupe du Français, merveilleuse troupe on ne le dira jamais assez, réalise une prestation remarquable. On imagine aisément toute la difficulté de jeu que le dispositif scénique représente pour chacun, cantonné à jouer dans une zone étroite en largeur, sans lire directement sur le visage ou la gestuelle de son partenaire l'effet du texte ou de l'action. Mais c'est sans compter avec le talent de chacun d'eux. Dans ce récit de bascule d'une époque, la jeunesse remet en cause, par le verbe et par le geste, les enseignements et le monde des anciens. Parmi eux, citons Hervé Pierre (Stéphane Trofimovitch Verkhovenski) mène avec brio et bonhommie le groupe des anciens, et forme un solide duo avec Dominique Blanc (Varvara Stavroguina), son amie et mécène. Du côté des jeunes Christophe Montenez n'en finit pas de séduire par son talent qui à nouveau éclate dans le rôle de Nikolaï, le mélancolique héros malgré lui qui traîne avec lui ses démons intérieurs. Claïna Clavaron est la révélation de ce spectacle. Elle incarne Dacha la fille adoptive de Varvara, avec une vivacité et une luminosité remarquable.


Le reste de la distribution est toujours aussi juste, que ce soit Jennifer Decker, la jeune intellectuelle séduite par Nicolaï dont la mort est une des belles images de cette mise en scène, Suliane Brahim (Maria), mystique et fortement perturbée, ou encore Jerémy Lopez (Piotr) et Stéphane Varupenne (Chatov), deux visages de la révolution dans la violence.

Mention particulière pour la beauté des costumes créés par Tim Van Steenbergen assisté de Anna Rizza et la qualité des lumières de Fabiana Piccioli assistée de Fraonçois Thouret.

En bref : au-delà des réelles qualités de mise en scène, de scénographie et d'interprétation, le spectateur se trouve pris au piège de tant de sophistication dans le dispositif scénique. Restent quelques très belles images mais aussi la sensation d'être restée à côté du texte et d'avoir laissé passer ces démons sans bien les appréhender.

Les démons, d'après Fiodor Dostoïevski, traduction Marie Hooghe, adaptation Erwin Mortier, mise en scène Guy Cassiers, avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jeremy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifeer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron, et les comédiennes et comédiens de l'académie de la Comédie Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jeremy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Comédie Française - Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 22 septembre 2021 au 1 janvier 2022

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage

dimanche 10 octobre 2021

L'IMPORTANCE D'ETRE CONSTANT

 UN OSCAR, PARCE QUE VOUS LE VALEZ BIEN


C'est souvent dans les vieux pots que l'on fait les meilleurs plats. L'automne arrive avec une nouvelle mise en scène de "L'importance d'être Constant" d'Oscar Wilde, et c'est Arnaud Denis qui s'y colle avec brio.

C'est dans une ambiance art déco et cinéma muet que se lève le rideau. Le magnifique décor de Jean Michel Adam saisi tout de suite par son élégance. Idem pour les costumes soignés et sophistiqués de Pauline Yaoua Zurini. Nous sommes à Londres, dans la haute société. Deux dandys, Algernon (Olivier Sitruk) et Jack (Arnaud Denis) ont recours au même stratagème pour fuir le mariage ou les pressions de la société. Chacun s'est inventé un frère malade qui leur permet de mener une double vie entre ville et campagne. Mais quand l'amour s'en mêle la vérité finit par percer.

Le texte d'Oscar Wilde fourmille de bons mots mordants qui sont ici superbement mis en valeur par la direction d'acteur. Les traits d'esprit et critiques de la haute société britannique égoïste, misogyne, hautaine, en sont d'autant plus savoureux. Le casting est plutôt homogène et chacun des personnages est incarné avec réussite. Olivier Sitruk et Arnaud Denis campent avec justesse ces deux gentlemen épris de liberté et pris au piège de leurs mensonges. Delphine Depardieu est irrésistible dans le rôle de la fiancée excessivement bargeot. Nicole Dubois est une délicieuse Miss Prism et forme un duo bouffon avec Fabrice Talon, le révérent Chasuble. Marie Constance est la délicieuse, lumineuse et fraîche Cecily. Quant aux deux majordomes, Gaston Richard (Lane) et Jean-Pierre Couturier (Merriman), ils sont parfait de droiture et de respect. Mais c'est Evelyne Buyle qui éblouit dans le rôle de Lady Bracknell, vénérable et redoutée Tante Augusta. Son interprétation est brillante, un brin baroque. Elle inquiète ou rassure, à l'image de cette aristocratie garante des traditions et de la morale.

La mise en scène est dynamique, rythmée. On ne s'ennuie pas une seconde et les rires secouent la salle, savourant ce théâtre joyeux. Grâce à une remarquable distribution et direction d'acteur les répliques de Wilde sonnent et font mouches tandis que chaque personnage est habilement mis en valeur. Certainement le plus enlevé des textes d'Oscar Wilde, qui cingle sans jamais tomber dans la vulgarité, la facilité ou la méchanceté.


En bref : Arnaud Denis nous offre un grand moment qui cumule texte savoureux, mise en scène enlevée et interprétation brillante. On y court !

L'importance d'être Constant, d'Oscar Wilde, mise en scène Arnaud Denis, avec Evelyne Buyle, Olivier Sitruk, Delphine Depardieu, Arnaud Denis, Nicole Dubois, Marie Coutance, Jean-Pierre Couturier, Gaston Richard, Fabrice Talon. Décors Jean-Michel Adam, lumières Cécile Trelluyer, costumes Pauline Yaoua Zurini, musique Bernard Vallery

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre Hébertot
78 bis Bd des Batignolles 75017 Paris
A partir du 21 septembre 2021
du mardi au samedi 21h - dimanche 15h

Crédit photo @Laurencine Lot

samedi 9 octobre 2021

POUR AUTRUI

TU ACCOUCHERAS DANS LA DOULEUR


Pauline Bureau avait jusqu'à présent fait un sans-faute en abordant au travers de son théâtre des sujets d'actualité avec force et conviction, qu'il s'agisse du scandale du médiator (Mon cœur), le procès de Bobigny (Hors la loi) ou de la place des femmes dans le sport (Féminines). Alors quand elle s'attaque à la question de la GPA on se dit que le spectacle va être enrichissant. Hélas on sort de la salle déçu par un traitement maladroit de cette question de société.

Tout commence comme une belle histoire d'amour. Liz, cheffe de chantier dans des projets environnementaux, rencontre Alex, marionnettiste, un soir de neige qui bloque les vols au départ d'un aéroport en Allemagne. Le trajet en voiture va sceller leur avenir. Mais leur belle histoire marque le pas le jour où Liz fait une fausse couche tardive qui révèle qu'elle a un cancer. Pas d'autre choix que de subir une hystérectomie et de devoir faire le deuil de la maternité, à 35 ans. Mais par chance la sœur de Liz, sage-femme dans un hôpital de Californie, a une collègue qui a déjà deux enfants et qui rêve d'être mère porteuse. Alex et Liz pourront avoir cet enfant qu'ils désirent tant.

Que de maladresse dans ce conte de fées. Comme elle en a l'habitude Pauline Bureau a écrit en se basant sur des témoignages. On regrette ici l'angélisme de l'histoire. Et la simplicité du traitement. Tout se passe presque trop bien une fois le diagnostic posé et la décision de la GPA prise : pas besoin de chercher la mère porteuse, elle est là spontanément et elle a le profil idéal. Pas de problème d'argent qui ne soit réglé par un rapide coup de fil au banquier (l'achat de l'appartement attendra). Aucun problème pendant la grossesse, jusqu'à l'enfant qui a le bon goût d'attendre que ses parents débarquent de l'avion en Californie pour pointer le bout de son nez. Sans compter la miraculeuse acceptation par la grand-mère au départ si critique, et un passage assez gnangnan réunissant trois générations autour du bain du bébé.

Le texte montre beaucoup de faiblesses, ne faisant qu'effleurer certaines questions (la motivation de la mère porteuse, la marchandisation du corps de la femme), voir les éludant totalement (comme le ressenti des enfants qui ont accompagné la grossesse d'un petit frère ou d'une petite sœur qu'ils ne connaîtront pas). Les personnages manquent d'épaisseur : Liz (Marie Nicolle) à qui le micro donne une voix froide, monotone, distante, sauf furtivement quand elle traverse une dépression post-opératoire ; Alex (le très bon Nicolas Chupin) qui a peu d'espace pour exprimer ses ressentis, sauf quand il parle de ce désir d'enfant face au fonctionnaire qui refuse de transcrire l'acte de naissance de sa fille Océane ; le père de Liz ombre d'une femme caricaturée à l'extrême pour atteindre le ridicule  (Martine Chevalier), Rose (Maria Mc Clurg), la future mère porteuse, dont les motivations sont hésitantes. Si Pauline Bureau ne veut pas prendre parti ni faire de ce spectacle un théâtre documentaire, elle prend parfois des parti pris de mise en scène, de texte ou de direction d'acteur qui peuvent donner une vision très critique ou trop simple des sujets douloureux qui sont évoqués. Quant au choix de la profession de marionnettiste pour Alex, inclut-il une notion subliminale de manipulation ?

Le beau et imposant décor concourt au sentiment de longueur qui pèse sur tout le spectacle. Près d'une heure avant d'arriver à parler de la GPA, une fin sur un monologue d'Océane, la fille de Liz et d'Alex, enfant à haut potentiel, qui part dans un discours new âge totalement hors sujet. Le lent mouvement du plateau modulaire casse empêche la fluidité du passage d'une scène à l'autre, figeant les comédiens, multipliant les noirs. La direction d'acteur s'en ressent aussi. On a souvent du mal à être en empathie avec le couple Liz / Alex tant les longueurs mettent de la distance entre le spectateur et leur histoire.

Il y a pourtant quelques beaux moments, trop rares, lorsque la poésie ou le rêve s'emparent du plateau, comme la danse de Rose enceinte, la fusion des corps des deux mères, le désir d'enfant du père. 

En bref : Faux pas pour Pauline Bureau qui nous avait habitués à plus de rigueur et de profondeur dans ses créations. Reste un spectacle qui interpelle et suscite le questionnement de chacun sur la question du désir d'enfants et de la GPA.

Pour autrui, texte et mise en scène Pauline Bureau, avec Yann Burlot Martine Chevallier, Nicolas Chupin, Rebecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Maria Mc Clurg, Marie Nicolle, Anthony Roullier, Maximilien Seweryn

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre de la Colline
15 Rue Malte Brun 75020 Paris
du 21 septembre au 17 octobre 2020
puis en tournée en France jusqu'en avril 2022

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lâge