samedi 1 août 2020

LA NUIT DE MADAME LUCIENNE - LE QUAI - ANGERS

NUIT DE FOLIE



En ce mois de juillet 2020 où le théâtre se fait rare pour cause de crise sanitaire, Le Quai à Angers nous invite à un été plein de surprises. Deux mois de spectacles, de musique, de performances, et l'occasion de profiter du bar ou du restaurant en terrasse, avec la belle vue sur le château d'Angers, mais aussi de découvrir d'autres lieux avec les spectacles hors les murs. Pour tout découvrir de la programmation cliquez ICI et n'hésitez pas à lancer l'ancre et à accoster au Quai, vous ne le regretterez pas.

QUE C'EST BEAU UN THÉÂTRE LA NUIT

Pour ma part j'ai assisté à une représentation de La nuit de Madame Lucienne de Copi, mis en scène par Thomas Jolly. Dans un théâtre vide 2 comédiens et leur metteur en scène répètent de nuit. La première est dans moins d'une semaine et il reste bien des choses à caler. Mais la répétition ne va pas se dérouler comme prévu.

Ce texte, cela faisait longtemps que Thomas Jolly pensait à le monter. Quel meilleur moment que cette crise sanitaire et ses conséquences sur le spectacle vivant pour montrer ce texte qui tente de répondre à la question "pourquoi le théâtre". La mise en scène s'est adaptée aux contraintes sanitaires : le public entre par la cour qui reçoit normalement les décors, et se retrouve sur la scène dans un dispositif bi-frontal. Chaises espacées d'un mètre ou plus, jauge réduite. Le rideau de fer s'ouvre sur le parterre et les gradins vides. Nous sommes au cœur de cette répétition de nuit, dans un théâtre (presque) vide.


UNE DOUCE FOLIE

Après un (long) début surprenant le spectacle s'emballe et sombre dans une douce folie. Alors que l'on ne voyait pas où Copi voulait nous emmener avec la première partie de la répétition d'une fable lunaire, on plonge dans l'absurde. Le texte multiplie les rebondissements (et ne comptez pas sur moi pour vous en dévoiler ne serait-ce que l'ombre d'un seul). Dans cette enquête policière qui met en exergue la difficulté de la création, les acteurs en rajoutent dans l'exagération et l'amplitude du jeu.

Damien Avice est l'homme à tout faire, régisseur qui doit jongler entre les humeurs de la diva et les exigences du metteur en scène. Bruno Bayeux prend un plaisir évident à moduler ses délires et angoisses de metteur en scène, débordant d'une énergie communicative. Emeline Frémont est, comme ses partenaires de jeu, d'une précision extrême dans le rôle de la comédienne très exubérante et capricieuse. Le trio de départ est rejoint en cours de spectacle par Charline Porrone et Hélène Raimbault, deux personnages pas vraiment secondaires qui prennent autant plaisir à être sur scène.

En bref : quel plaisir de retrouver le théâtre dans ces conditions. La mise en scène de Thomas est aussi folle que le texte tout en étant totalement en phase avec le contexte global et mondial. Comment mieux se demander à quoi et à qui sert le théâtre ? Un spectacle et des comédiens aussi exubérants que le texte de Copi.

La nuit de Madame Lucienne, de Copi, mise en scène Thomas Jolly, avec Damien Avice, Bruno Bayeux, Emeline Frémont, Charline Porrone et Hélène Raimbault

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Le Quai
Cale de la Sabatte - Angers
Du 15 juillet au 1er août puis du 18 au 29 août 2020
Du lundi au vendredi à 20h30 - samedi 18h 


Crédit photo @Nicolas Joubart

lundi 6 juillet 2020

COVID-19 - NOUS N'IRONS PAS A AVIGNON, NI AU PUY DU FOU !

UN ÉTÉ SANS FESTIVAL OU PRESQUE

Lundi 13 avril. Nous le savions depuis plusieurs semaines mais nos esprits ne voulaient pas le croire, l'accepter. Le 8 avril Olivier Py, directeur du Festival d'Avignon, livrait sur Facebook la programmation de la 74e édition prévue pour se tenir du 3 au 23 juillet 2020. Cela faisait déjà plusieurs jours que le Fringe, festival trois fois plus grand que le Off et qui se tient en août à Édimbourg avait annoncé son annulation. Mais confinés que nous étions depuis le 17 mars et espérant un durée limitée à 6 semaines nous avons voulu croire que les compagnies auraient le temps de se retrouver pour répéter. Je dis "nous" parce que je sais que je ne suis pas la seule à avoir voulu / rêvé / espéré que cela soit possible, que je retournerai à Avignon cet été.

Mais ce lundi 13 avril il a bien fallu raison garder. Non nous n'irons pas à Avignon cet été (pour plagier le nom d'un festival de région parisienne). Bien sûr la spectatrice assidue du festival que je suis, celle qui pendant 4 jours ou 3 semaines enchaîne entre 4 et 6 spectacles par jour, est déçue. Mais bien vite cette déception laisse place à la tristesse.

Tristesse en pensant à tous ceux qui vivent du spectacle vivant et qui souffrent tant depuis des mois déjà.

La culture en général et le théâtre en particulier ne servent à rien dans l'esprit de beaucoup de gens. Les intermittents sont considérés comme des feignants qui vivent sur le dos de la société avec leur système d'indemnisation soit disant privilégié. Ces gens-là ont-il idée de critiquer les joueurs de foot au salaires faramineux qui se contentent de courir après un ballon ? (je force le trait volontairement, et encore, je reste sobre).

Mais nous voici le 6 juillet. La culture se dote d'une nouvelle ministre. Wait and see, voir si la culture peut incuber comme dans un laboratoire médical et donner rapidement cet élan que l'on attend depuis trop longtemps.

Le Festival d'Avignon et le Off auraient du commencer il y a 3 jours. Pourtant en cette première semaine de vacances d'été il y a des raisons d'espérer ne pas passer un été sans culture, sans théâtre, sans cirque, sans musique, sans danse. "Innovez" a-t-on intimé aux professionnels de la culture, eux qui font de l'innovation le moteur de leur action quotidienne.

Nous n'irons pas à Avignon, ni au Puy du Fou mais nous irons à Paris pour le Festival Paris l'Eté dans une version raccourcie du 29 juillet au 2 août.  Du théâtre immersif avec "A game of you", du cirque avec Les filles du renard pâle ou avec Nicolas Fraiseau et Christophe Huysman, de la danse avec François Alu, Sébastien Barrier et avec la compagnie Philippe Louranço, de la magie avec Yann Frisch, du théâtre avec David Lescot (ma chronique de "j'ai trop peur" en cliquant ICI  ) ou avec le Munstrum Theatre, des lectures, des installations, bref des spectacles pour tous les goûts et pour tous les âges.



A Paris nous irons aussi au Théâtre 14 qui donne la possibilité à quelques spectacles qui auraient du être joués dans le Off 2020 de présenter leur travail du 13 au 18 juillet grâce au "Paris Off Festival". Le programme complet sur le site pour découvrir 15 propositions dont, entre autres, "Mon premier c'est désir" version moderne de "La princesse de Clèves" par la compagnie MSKT, "Spéciment" un spectacle sur l'adolescence de la compagnie "La rousse" ou "Moi Malvolio" où la compagnie des 7 sœurs explore l'univers de Shakespeare;


Nous irons à La Colline du 7 au 18 juillet où Wajdi Mouawad propose une nouvelle mise en scène de "Littoral" avec de jeunes comédiens, "parce qu'on a tous besoin d'un miracle" ; au Théâtre de la Ville  tout le mois de juillet pour un été solidaire : 5 spectacles à 10€ et gratuit pour les moins de 14 ans et pour les soignants, dont "J'ai trop d'amis" de David Lescot (la suite de "j'ai trop peur" (cf ci-dessus) et "Alice traverse le miroir" de Fabrice Melquiot, Lewis Caroll et Emmanuel Demarcy-Mota ; à La Villette pour du cinéma en plein air pendant tout l'été, de la danse du 2 juillet au 2 août, Plaine d'artistes / dans les coulisses de la création avec avec Mourad Merzouki, François Chaignaud ou Angelin Preljocaj.

Nous irons au Quai à Angers où Thomas Jolly propose un été impromptu, théâtral et festif pendant les mois de juillet et d'août. Au programme, entre autres, "La ferme des animaux" d'après Georges Orwell mis en scène par Youssouf Abi-Ayad, ou "La nuit de Madame Lucienne" mis en scène par le maître des lieux pour une promenade dans un théâtre vide, et une dizaine d'autres propositions théâtrales ou musicales.


Nous irons sur les bases de loisirs d’île de France du 18 juillet au 30 août pour retrouver les Tréteaux de France et l'Ile de France fête le théâtre : un été de spectacle et d'animation pour petits et grands. Au programme du théâtre classique avec "Britanicus", du grand théâtre populaire avec "Faire forêt", et deux spectacles jeune public : "Frissons" (à partir de 4 ans) et Venavi (à partir de 7 ans) . Et en plus c'est GRATUIT !

Nous irons peut-être à Bussang, où le théâtre du Peuple pourrait proposer une petite forme suite à l'annulation historique de son festival d'été.

Et nous irons partout où les scènes ouvertes ou fermées accueillerons un public toujours plus avide de culture.

Bonnes vacances à tous, bel été sous le signe de la culture qui se ré-invente.

Pour que vive le spectacle vivant
Allez au théâtre
et au Cirque

dimanche 19 avril 2020

VANIA

UN VANIA PUR ET BOULEVERSANT
****



Pour sa première mise en scène pour la Comédie Française Julie DELIQUET donne au Vieux Colombier une lecture limpide d'Oncle Vania d'Anton Tchekhov, magnifiée par la remarquable interprétation d'une troupe au sommet de son art.

LA NOSTALGIE D'UN FIN DE SIÈCLE

Dans Oncle Vania Anton Tchekhov fait la peinture d'une société en mutation. Dans la salle commune de cette maison campagnarde, Vania (Laurent Stocker), qui se dit vieux malgré ses 40 ans à peine dépassés, se plaint au docteur Astrov (Stéphane Varupenne) du séjour estival du professeur Sérébiakov (Hervé Pierre) et de sa jeune et belle épouse Elena (Florence Viala)

Julie DELIQUET a choisi un dispositif bi-frontal. Entre deux séries de gradins la scène a pour centre une grande table campagnarde. Elle instaure ainsi une grande proximité entre les comédiens et les spectateurs, nous plongeant au cœur de cette histoire de famille, nous permettant d'approcher de plus près toutes les rancœurs, les jalousies, les frustrations ressenties par tous les personnages et de les voir sous toutes leurs faces tout en gardant leur part de mystère. Tous nous touchent par leurs qualités et leurs défauts, leur souffrance intérieure, leurs bonheurs possibles exposés dans cette succession d'instants de vie, bonheurs qui se croisent sans jamais pouvoir se trouver.

UN VANIA COMIQUE ET PATHÉTIQUE

Les comédiens s'adressent continuellement à nous malgré la disposition. Bien que réduit le texte garde toute son essence. La mise en scène de Julie Deliquet et la direction d'acteur font ressortir toute la dimension comique de Tchekhov tout en donnant une existence forte à chacun des personnages. Autour de Vania, celui qui s'est sacrifié pour cette terre (génial Laurent Stocker, à la fois comique et pathétique), Elena (Florence Viala) séduit les hommes mais mélancoliquement ne sait que faire de sa vie tandis qu'autour de la table la douce brutalité du médecin (Stéphane Varupenne) ne voit pas l'amour de Sonia (bouleversante Anna Cervinka), qui elle-même n'est guère sensible à l'attention que lui porte le mutique Illia (Noam Morgensztern, subtil, drôle). Dans un rôle à contre-emploi Dominique Blanc est la mère de Vania, celle qui veille sur cet intellectuel qui a abandonné ses rêves pour reste avec elle. Enfin Hervé Pierre est lui aussi magistral dans le rôle du Professeur, seul personnage insouciant dans cette pièce qui nous montre le tragique de la condition humaine.   

En bref : un "Vania" très réussi, qui touche au cœur et à l'âme. Porté par une troupe toujours au sommet il nous parle de la vie, qui ne va pas toujours comme on le voudrait, avec ses joies et ses déceptions. Un spectacle émouvant.

"Notre vie sera magnifique. Nous travaillerons, nous ferons tout ce qu'il faut. Et nous nous reposerons, nous nous reposerons..."


"Vania d'après "Oncle Vania" de Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anne Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre du Vieux Colombier (Comédie Française)
Jusqu'au 6 novembre 2016

Vu Octobre 2016
Crédit photo @Simon Gosselin

jeudi 2 avril 2020

THE PRISONER

QUELLE EST NOTRE PRISON ?
****


Cette période étrange et inédite de confinement qui nous prive de contact physique et, entre autres, de l'accès libre à nos loisirs et nos passions, s'avère finalement très riche en découvertes culturelles grâce au foisonnement d’œuvres en tout genre mises en ligne par les théâtres ou les compagnies. Ainsi les Bouffes du Nord nous donnent-ils à voir plusieurs spectacles de leur catalogue dont "The prisoner". Voici ma première chronique d'un spectacle vu en captation pendant cette période où le temps s'étire différemment.


UN THÉÂTRE PUR

Un homme nous narre un récit étrange. C'est l'histoire d'un homme assis dans le désert avec pour seul horizon une prison. Il lui est interdit de partir. Pourquoi est-il là ? A qui lui pose la question il répond "I am here to repair" (je suis la pour réparer). Quel crime doit-il ainsi expier ? Pourquoi n'est-il pas dans la prison ? Combien de temps cela va-t-il durer ?

La force du théâtre de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne réside pour moi dans trois axes : la sobriété des décors alliés à la subtilité de la scénographie, la perfection de la direction d'acteur et la virtuosité de comédiens, la part belle faite au texte, toujours limpide (même en anglais).

The prisoner a été créé en 2018, né d'une rencontre en Afghanistan avec un homme assis devant une prison. On pourrait être dans une tragédie grecque. Le prisonnier de Peter Brook a tué son père parce que que ce dernier couchait avec sa fille. Il a agi par jalousie, lui-même étant également amoureux de sa sœur. Mais l'argument n'est que le prétexte à la mise en oeuvre de la punition. Le narrateur nous conte en fait une fable philosophique, un conte initiatique. L'homme vivra sa sentence non pas privé de sa liberté physique. C'est enfermé en lui-même qu'il fera le chemin qui le mènera vers sa liberté. Mais ceux qui viennent le voir sont-ils pour autant plus libres? Condamné à vivre mentalement son emprisonnement, son silence et son immobilisme perturbent sa famille, les villageois voisins et le fonctionnement de la prison qui lui fait face. Chaque personnage de cette fable, coupable ou acteur de la tragédie, juge ou témoin de l'exécution de la sentence, suivra son propre chemin intérieur pour trouver sa propre vérité.

Quelques éléments de décor (un banc en bois, quelques branches, un peu de foin, un jerrican, une couverture) suffisent à permettre au spectateur de visualiser la cellule, la montagne, la forêt, le désert, la prison, le village dans le lointain. Les magnifiques lumières de Philippe Vialatte créent l'atmosphère du conte, propice à la réflexion intérieure, illuminent ce chemin intime et jouent la proximité avec le spectateur. Les comédiens et la comédienne sont magnifiques de justesse, de sensibilité et de retenue. Le jeune Hiran Abeysekera (le prisonnier) est splendide de fraîcheur. La candeur de son regard d'enfant se durcit avec l'épreuve du châtiment pour retrouver sa sérénité au bout du chemin. 


CONFINEMENT INTÉRIEUR

Je n'ai pas vu ce spectacle lors de sa création. Le voir aujourd'hui, alors que depuis 16 jours la France vit un confinement général où chacun est reclus dans son "home sweet home" seul ou en famille, donne un angle bien différent de ce que j'aurai pu ressentir entre les murs rouges du beau théâtre des Bouffes du Nord. Comment ne pas faire un parallèle entre cet homme et ce que vit aujourd'hui plus de la moitié de la population mondiale ? Cet enfermement pour raison sanitaire n'est-il pas pour chacun d'entre nous l'occasion inespérée de nous interroger sur notre monde d'avant, celui que nous avons contribué, d'une manière ou d'une autre, à construire (ou à détruire, c'est selon), et à envisager le monde d'après, celui dans lequel nous avons vraiment envie de vivre et voir grandir les générations futures ?

"To pay you must free yourself. You have learned to survive but this is not enough. You must go deeper in yourselg. One day you will know that your time is over [..] One day you will know that day you'll be free to leave and go back to life and take place in life".

Comme le narrateur Peter Brook ne nous donnera pas de réponse toute faite. Chacun partira avec ses interrogations et sa vérité ou bien le point de départ de sa quête intérieur.

N'est-ce pas ce à quoi nous incite aujourd'hui Peter Brook, à profiter de cette période de privation de libertés pour mener notre quête intérieure ?


En bref : entre tragédie grecque et conte initiatique, The Prisoner sème en nous les graines d'une quête intérieure. Graines qui dans cette période de confinement sanitaire pourraient faire éclore des nombreuses surprises lorsque tomberont nos prisons intérieures et s'ouvriront à nouveau les portes vers l'extérieur.

The prisoner, de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, mise en scène des auteurs, avec Hiran Abeysekera, Ery Nzaramba, Omar Silva Kalieaswari, Srinivasan, Sean O'Callaghan

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
A voir en captation jusqu'au 6 avril 2020 sur Viméo :
Lien en cliquant ICI

et pour une fois (le moins longtemps possible j'espère) je vous dis

RESTEZ CHEZ VOUS !

et prenez soin de vous


Vu en captation - Avril 2020

lundi 9 mars 2020

LE QUAI DE OUISTREHAM

LA VOIX DES INVISIBLES
****


Il y a 10 ans Florence Aubenas écrivait le récit de  mois d'immersion dans l'univers des personnels d'entretien. Au théâtre 14 Magali Bonat et Louise Vignaud portes à la scène la parole de ces invisibles. Un spectacle et un live chocs.

2009. Au cœur de la crise la journaliste Florence Aubenas a le sentiment de ne pas comprendre le monde autour d'elle, de perdre pied avec la réalité. Elle décide de partir en province, vivre la vie des victimes de la crise, chercher anonymement un travail.. Elle s'est fixé quelques limites dont celle de terminer l'expérience lorsque lui sera proposé un CDI. Cela arrivera au bout de 6 mois.

Lorsque Louise Vignaud découvre ce texte elle décide de s'en emparer pour lui donner un autre écho politique, sur les planches. C'est Magali Bonat qui sera la voix de ces femmes devenues invisibles qui dès avant l'aube et jusque tard dans la nuit font de nos lieux de travail des espaces propres. C'est en Normandie, autour de Caen, que la journaliste va vivre cette plongée dans un monde du silence. "Ici on ne cherche pas du travail, on cherche des heures". Car sans autre diplôme que le BAC, sans expérience professionnelle, seule, une femme n'a d'autre voie professionnelle possible que celle du nettoyage.

Dans la mise en scène dépouillée de Louise Vignaud, Magali Bonat restitue toute la clarté, la force, la beauté des mots de Florence Aubenas. Seule ne scène pendant un peu plus d'une heure la comédienne restitue ce qui relève plus du documentaire que du texte théâtral. Avec humanité et humour la langue de la journaliste fait la démonstration réaliste d'un monde où la pénibilité n'est pas qu'un mot lâché sur les bancs de l'Assemblée Nationale mais le quotidien de ces femmes dont les corps ploient sous les contraintes d'un travail méprisé et pourtant si nécessaire. Un monde où sans voiture tu ne peux pas travailler, un monde où payer son carburant quelques centimes de plus est une charge insupportable par rapport au salaire horaire payé (sans parler des heures non payées, celles du trajet, de l'attente, ou les heures supplémentaires qui passent à l'as mais qu'elles ne vont pas réclamer pour ne pas perdre ce boulot si mal payé mais si indispensable).

L'émotion est là, sans pathos mais brute et vraie. La plume de Florence Aubenas est précise, prend parfois des accents lyriques. Chaque description de situation, d'environnement, de personnalité est ciselée, et l'interprétation de Magali Bonat est si limpide que Marilou et les autres prennent vie devant nos yeux, avec leurs maigres espoirs et surtout leurs galères quotidiennes pour survivre à défaut de vivre. L'autrice / narratrice se fait parfois spectatrice de cette précarité subie.

Le décor n'est fait que d'un paperboard et d'une chaise. Un décor aussi dépouillé que la vie des invisibles. La mise en scène de Louise Vignaud est fluide, énergique, dynamique. Elle permet à Magali Bonat d'exprimer pleinement la précarité de ces vies, l'univers harassant et contraignant dans lequel ces femmes évoluent quotidiennement, dans le silence et la douleur. "Vous êtes plutôt le fond de la casserole" dira le conseiller de Pôle Emploi.

Créé à Lyon aux Célestins en 2018 "La quai de Ouistreham aura mis 2 ans à arriver à Paris. Merci aux jeunes directeurs du Théâtre 14 d'avoir ouvert leur scène à cette parole nécessaire.

En bref : Magalie Bonat porte avec force et justesse les mots de salariés précaires et invisibles, dans une mise en scène sobre de Louise Vignaud qui restitue avec émotion le récit autobiographique de Florence Aubenas. Un spectacle nécessaire

Le quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, mise en scène Louise Vignaud, avec Magali Bonat

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre 14 
20 Avenue Marc Sangnier 75014 Paris
Du 3 au 14 mars 2020

Tournée
8 avril 2020 - Le pied aux planches - Largentière
19-28 mars 2020 - Théâtre de la Croix Rousse, Lyon
31 mars 4 avril - Scène nationale de Sète



Crédit photo @Rémi Blasquez
Vu Mars 2020 - Théâtre 14 - Paris

dimanche 16 février 2020

JE M'APPELLE ERIK SATIE COMME TOUT LE MONDE

SATIE...L'EXUTOIRE !

Le regard de Corinne


Laétitia Gonzalbes, auteur, metteur en scène prolixe (récemment trois pièces à l'affiche au  Théâtre de la Contrescarpe) lève un coin de voile sur des épisodes de la vie de ce personnage atypique qu'était Erik Satie : auteur, compositeur, célébré dans le monde et pourtant, seul et sans attache, mort dans une grande pauvreté ignorée de ses amis. Mais le récit de ce personnage n'est qu'un prétexte, comme nous le découvrirons à la fin de la pièce.

Sur la toile du fond de scène, devenue grand écran pour l'heure, un dessin intuitif de Suki, illustrateur poétique, nous apprend l'évasion d'un hôpital psychiatrique d'une femme et d'un homme. L'alerte est donnée pour les rechercher. Puis, grâce à une horloge animée, nous remontons le temps pour comprendre.

Une heure plus tôt donc : dans une salle de ce même hôpital, arrive Anna (Anaïs Yazit) jeune infirmière inexpérimentée. Anxieuse, alors qu'elle attend son patient, elle demande les
conseils à sa collègue. Arrive alors Erik Satie et le face à face peut débuter. Une grande proximité, complicité s'installe entre ces deux-là, ils dansent, jouent du piano, se confient, à tel point que nous nous interrogeons sur leurs véritables liens.

Laétitia Gonzalbes met en scène, avec beaucoup de finesse et de délicatesse ce texte (dont elle est aussi l'auteur). Elle nous amène à nous interroger sur la perception, la compréhension de l'autre, supposé ou non, différent. Excentricité, originalité voire même génie pour les uns. Déséquilibre, fragilité pour les autres. Où placer le curseur? Le seul regret que nous pouvons, peut-être formuler, est que cette suggestion intervient tardivement dans le spectacle.

Elliot Jenicot (récent ex sociétaire de la comédie française) est tout simplement remarquable dans son interprétation de Satie. Dans sa diction, sa gestuelle il est son personnage. Quant à Anaïs Yazit sa prestation va crescendo. Elle peine à nous convaincre au début du spectacle, mais, peu à peu, son jeu s'installe pour finir par devenir vraiment convaincant et poignant quand les masques tombent.

En bref : C'est un spectacle en trompe l'œil dont le sujet est intéressant même si pas facile à appréhender, servi par deux beaux et émouvants artistes.


Je m'appelle Erik Satie comme tout le monde de Laétitia Gonzalbes avec Elliot Jenicot, Anaïs Yazit,  costumes et décors Claire Avias, illustration et animation : Suki


Théâtre de la contrescarpe
5 Rue Blainville 75005 Paris
Du 17 novembre 2019 au 6 mars 2020

samedi 11 janvier 2020

LA MOUCHE

LA MOUCHE PIQUE AU COEUR
****




Il y a 4 ans Christian Hecq et Valérie Lesort enchantaient petits et grands avec leur adaptation théâtrale de 20.000 lieues sous les mers. Le duo revient sur scène avec ses marionnettes et son théâtre d'objet pour La mouche, nouvelle fantastique qui avait été adapté à l'écran par David Cronenberg. Un univers étrange et drôle.

Lorsque le talent de plasticienne de Valérie Lesort rencontre le talent et l'humour de Christian Hecq cela ne peut que faire mouche ! L'univers un peu étrange de Valérie Lesort convient parfaitement au registre du fantastique. Son art, cette spécialiste du masque l'a agrémenté avec la marionnette, les accessoires et les effets spéciaux et peaufiné tant au théâtre qu'au cinéma ou à la télévision. Quant à Christian Hecq, celui qui se voyait physicien trouve au théâtre le moyen d'exprimer son côté clownesque. Avec sa compagne Valérie Lesort il crée avec La mouche un spectacle qui nous surprend, nous fait rire et nous émeut.

Pourtant l'histoire est connue. Un scientifique un peu fou va tester sur lui-même son invention qui permet la télé-transportation. Mais une mouche s'est glissée dans le télépod et après l'expérience le chercheur va progressivement se transformer en insecte. S'ils se sont inspirés de la nouvelle de George Langelaan, les deux artistes ont trouvé leur inspiration dans le film de Cronenberg mais aussi et surtout dans la série télévisée Strip tease et plus particulièrement dans l'épisode "la soucoupe et le perroquet".

Ainsi nous voici dans le terrain occupé par Robert (Christian Hecq) et sa mère Odette (Christine Murillo). L'ambiance de Strip Tease est parfaitement reconstituée. Au cœur d'une certaine ruralité le couple formé par la mère et le fils a une relation à la fois désopilante et étrange. Robert, vieux garçon pas très fin, passe ses journées dans son garage où il multiplie les expériences de téléportation. Tout ce qui lui tombe sous la main, objet ou organisme vivant, est susceptible de lui servir de cobaye. La mère Odette n'essaie plus de comprendre son fils mais s'interroge sur les disparitions qui se multiplient autour d'elle, surtout qu'elle aurait bien aimé caser son Robert avec la petite Marie-Pierre (Valérie Lesort) qui est revenue au pays. Lorsque l'inspecteur Langelaan (Stephen Wojtowicz) arrive pour mener l'enquête sur la disparition de Marie-Pierre il faudra bien qu'Odette accepte la sombre réalité sur le destin de son fils chéri.

La force du spectacle est de réussir à nous surprendre. Pas de grands effets spéciaux comme au cinéma, mais une créativité qui crée un univers décalé, entre humour et fantastique, où s'exprime notamment tout le potentiel du jeu physique de Christian Hecq. La scénographie d'Audrey Vuong, les accessoires et éléments de costume ou de décor, tout concours à la fois à un certain réalisme mis en parallèle avec un monde fantastique. Ainsi les télépods qui, tels un théâtre noir, permettent de créer l'illusion, enfermant des objets ou des cobayes soumis à la lévitation, à la déformation ou autres phénomènes matérialisant la téléportation. Idem pour la mise en scène de la transformation physique de Christian Hecq.

S'il fallait émettre un critique on peut regretter le nombre de noirs qui cassent le rythme de l'action, quand bien même l'univers choisi par Valérie Lesort et Christian Hecq intègre un tempo lent. 

On ne peut que saluer la qualité de jeu du quatuor. S'il est un brin caricatural, Stephen Wojtowicz campe un inspecteur Langelaan entre Clouseau et Tati. Valérie Sort est une irrésistible Marie-Pierre très nunuche. Christine Murillo est une Odette d'un naturel hyperréaliste. Quant à Christian Hecq il est drôle et bouleversant, jouant sur toutes les facettes du clown et du comédien.

En bref : Entre polar, comédie et science-fiction, Valérie Lesort et Christian Hecq misent sur l'humour et l'absurde et réussissent à nous surprendre et à nous émouvoir en adaptant avec brio cette nouvelle fantastique.

La mouche, librement inspiré de la nouvelle de George Langelaan, adaptation et mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, avec Christian Hecq de la Comédie Française, Valérie Lesort, Christine Murillo, Stephan Wojtowicz, scénographie Audrey Vuong, Lumières Pascal Laajili, création sonore et musique Dominique Bataille, guitare Bruno Polius-Victoire, costumes Moïra Douguet, plasticiennes Carole Allemand et Valérie Lesort, assistant à la mise en scène Florimond Plantier, création vidéo Antoine Roegiers, technicien vidéo Eric Perroys, accessoiristes Manon Choserot et Capucine Grou-Radenez

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle - 75010 Paris
Du 8 janvier au 1er février 2020



Vu le 8 janvier 2020 - Bouffes du Nord
Crédit photo @Fabrice Robin