dimanche 12 mai 2019

MOLIERES 2019 - MES CHOIX- LE PALMARES

MOLIÈRES 2018
LES CHOIX DU THÉÂTRE COTE CŒUR

Le printemps est là et avec lui la saison des prix. Le 13 mai 2019 France Télévision retransmettra (en différé) la cérémonie des Molières 2019, laquelle sera animée par l'humoriste belge Alex Vizorek.

L'année dernière j'avais fait l'impasse. Très déçue par les nominations qui ne reflétaient pas de mon point de vue la diversité de la saison, ne m'y retrouvant pas dans les spectacles cités par les gens du métier je n'avais pas fait d'article.

Cette édition me semblant plus en adéquation avec ce qui a fait cette saison je vous propose à nouveau mes choix dans la sélection qui ressort des votes des membres de l'académie. Un bilan qui me fait réaliser comme j'ai peu écrit cette saison sur les spectacles que j'ai vu. Il est temps de se reprendre en main.

Cet article sera mis à jour au lendemain de la cérémonie pour inclure les noms des lauréats et lauréates.

MOLIÈRE DU SPECTACLE DU THÉÂTRE PRIVE


Choix cornélien pour cette catégorie où sont nommés 4 très bons spectacles. Succès presse et succès publique ils ont tous joué les prolongations.

Mon coup de cœur va à La machine de Turing au Théâtre Michel. Un autre regard sur la vie et le destin tragique d'Alan Turing, génial mathématicien et homme à la personnalité très attachante. (Ma chronique en cliquant ICI  et celle de Corinne ICI)


Les autres nominés : Les crapauds fous aux Béliers Parisiens puis au Splendid, (ma chronique ICI), La Ménagerie de verre au Poche Montparnasse, Mademoiselle Molière au Lucernaire puis au Rive Gauche.(le regard de Corinne en cliquant ICI)


Lauréat : La machine de Turing au Théâtre Michel. Dire que je suis ravie est un euphémisme. J'ai adoré et je souhaite une longue vie à ce beau spectacle

MOLIÈRE DU SPECTACLE DU THÉÂTRE PUBLIC


Les Idoles de Christophe Honoré fait figure de favori. Si j'ai beaucoup ri au Banquet de Mathilda May, c'est à La Nuit des rois  ou Tout ce que vous voulez que va mon coup de coeur, pour la vision moderne et déjantée de l'adaptation de Thomas Ostermeier.



Les autres nominés : Le Banquet de Mathilda May au Rond Point (ma chronique en cliquant ICI et le regard de Corinne en cliquant ICI), Les Idoles de Christophe Honoré à l'Odéon Théâtre de l'Europe, Kean mis en scène par Alain Sachs au Théâtre 14.

Lauréat : La nuit des rois ou tout ce que vous voulez mis en scène par Thomas Ostermeier à la Comédie Française. Une mise en scène virevoltante, détonante sous les ors de la salle Richelieu, mais tellement drôle, tellement libre, tellement folle.


MOLIÈRE DE LA COMÉDIE

Peu sensible à l'univers de Michel Fau, pas totalement convaincue par la reprise du Prénom (à une exception près), c'est à la reprise Canard à l'orange à La Michodière qu'ira mon vote par défaut. A noter que sur les 4 spectacles nominés 3 sont des reprises ou des nouvelles mises en scènes de comédie pas vraiment récentes (tout du moins pour 2 d'entre elles). Les auteurs contemporains seraient-il en manque d'inspiration ? 

Les autres nominés :  La Dégustation au Théâtre de la Michodière, Fric-Frac au Théâtre de Paris, Le Prénom au Théâtre Edouard VII (ma chronique en cliquant ICI)

Lauréat : Le prix semblait ne pas devoir échapper au Canard à l'Orange. C'est La dégustation qui l'emporte. Victoire de la création sur les reprises.

MOLIÈRE DE LA CRÉATION VISUELLE

Je ne suis pas prêtre d'oublier la saisissante mise en scène de Thyeste par Thomas Joly dans la Cour du Palais des Papes à Avignon. Une scénographie qui a su pleinement utiliser cet immense espace.

Étonnée de voir Robert Lepage, dont j'apprécie beaucoup le travail, nominé pour Kanata qui est certainement l'un de ses spectacles les moins réussis à plus d'un titre. 

Autres nominés : Chapitre XIII au Tristan Bernard, Fric-Frac au Théâtre de Paris, Kanata - Episode I - La controverse au Théâtre du Soleil (ma chronique en cliquant ICI)

Lauréat : Chapitre XIII de Sébastien Azzopardi au Théâtre Tristan Bernard. Un spectacle qui en a troublé plus d'un et qui n'a peut-être pas su trouver son public

MOLIÈRE DU SPECTACLE MUSICAL

N'ayant vu qu'un seul des 4 spectacles nommés je ne peux me prononcer. Je regrette que ne figure pas dans la liste Comédiens qui ne quitte pas l'affiche au Caveau de la Huchette et a reçu 5 récompenses aux Trophées de la Comédie Musicale 2018, et notamment la magnifique composition de Fabian Richard, spectacle qui aurait reçu mon vote. Par défaut , parce que osé et parce que les 3 autres nominés ne m'attiraient pas (trop fort souvenir de Chicago vu à Broadway), je retiendrai Opéraporno au Théâtre du Rond Point (ma chronique en cliquant ICI)

Les autres nominés : Chance au La Bruyère, Chicago à Mogador, Yolande Moreau, Christian Olivier, Prévert au Rond Point

Lauréat : Chance au La Bruyère. (une reprise)

MOLIÈRE DU SEUL/E EN SCÈNE

Voila une catégorie qui mériterait d'être scindée en deux pour récompenser un comédien ET une comédienne. Car nous ne devrions pas avoir à choisir entre les deux sexes. Dans la configuration qui nous est proposée c'est à Constance Dollé que je souhaite la statuette pour sa saisissante composition dans Girls and Boys au Théâtre du Petit Saint Martin. 

Autres nominés : Emmanuelle Hiron pour Le Fils au Rond Point, Thierry Lopez pour Ich bin Charlotte au Poche Montparnasse, Isabelle Andréani pour Un cœur simple au Poche Montparnasse

Lauréate : Constance Dollé pour Girls and boys au Petit Saint Martin. Tellement heureuse pour cette comédienne que je suis depuis plusieurs années

MOLIÈRE DU COMÉDIEN DANS UN SPECTACLE PRIVE

Pas une seconde d'hésitation : mon coup de cœur va à Benoit Soles pour son interprétation, non son incarnation d'Alain Turing dans La machine de Turing. Avec une extrême sensibilité il est entré dans la peau de ce génie des mathématiques pour en donner une vision plus humaine que celle du film. Bouleversant. (Ma chronique en cliquant ICI  et celle de Corinne ICI)

Autres nominés : Nicolas Briançon dans Le canard à l'Orange, Bernard Campan dans La dégustation, Lambert Wilson dans Le misanthrope

Lauréat : Benoit Soles pour La machine de Turing. Tellement mérité. Tellement heureuse pour lui. 

MOLIÈRE DU COMÉDIEN DANS UN SPECTACLE DU THÉÂTRE PUBLIC

Il y a des manques dans cette liste. Trop pour tous les citer, sans que les nommés n'aient démérité. Si j'ai apprécié la prestation de Mathieu Amalric dans La collection de Pinter mis en scène par Ludovic Lagarde au Bouffes du nord, elle ne m'a pas marquée au point de mériter la statuette. A Denis Podalydes dans La nuit des Rois j'ai préféré la prestation de Thierry Hancisse dans Fanny et Alexandre. Je m'abstiendrai donc de choisir parmi les 4 nominés.

Nominés : Mathieu Amalric dans La collection, Grégory Baquet dans Hamlet, François Morel dans J'ai des doutes, Denis Podalydes dans La nuit des rois ou tout ce que vous voulez

Lauréat : François Morel dans J'ai des doutes au Théâtre du Rond Point. Ce n'est pas Corinne qui vous dira le contraire. Retrouvez sa chronique sur le blog.

MOLIÈRE DE LA COMÉDIENNE DANS UN SPECTACLE DU THÉÂTRE PRIVE

Elle a tenu l'affiche depuis la rentrée, joué les prolongations et enchanté le public. Dans ce spectacle souvent monté tant dans le public que dans le privé, sa sensibilité, sa force et sa fragilité ont séduit tous les publics. C'est à Cristiana Reali qu'ira mon vote, pour La ménagerie de verre de Tennessee Williams mis en scène par Charlotte Rondelez au Poche Montparnasse.

Autres nominées: Anne Bouvier dans Mademoiselle Molière, Isabelle Carré dans La dégustation, Anne Charrier dans Le canard à l'orange.

Lauréate : Anne Bouvier pour Mademoiselle Molière au Lucernaire. Le choix semblait difficile sachant tout le bien entendu ou lu sur les 4 nominés.

MOLIÈRE DE LA COMÉDIENNE DANS UN SPECTACLE DU THÉÂTRE PUBLIC

Elles sont plus nombreuses à avoir marqué cette saison avec des rôles forts, tant dans des textes contemporains que classiques. C'est sans conteste Marina Foïs qui domine cette sélection, avec une prestation incroyable dans Les idoles de et mis en scène par Christophe Honoré à l'Odéon. Un hommage à une génération décimée par le sida.

Autre nominées : Francine Bergé dans l'Echange, Rachida Brakni dans J'ai pris mon père sur mes épaules, Florence Viala dans La Locandiera

Lauréate :  Marina Fois pour Les idoles à l'Odéon Théâtre de l'Europe

MOLIÈRE DU COMÉDIEN DANS UN SECOND RÔLE 

N'ayant vu ni Kean ni la Dégustation il m'est impossible de choisir parmi les nominés du privé de cette année. Mais cela ne m'empêche pas de saluer la prestation de Sébastien Castro dans la reprise / re-création de Le Prénom au théâtre Edouard VII. Pas facile de faire oublier la distribution d'origine. Il y parvient avec brio.

Quand au théâtre public c'est Christophe Montenez qui remporte mes suffrages. Il m'étonne à chaque fois que je le vois sur scène. Sa composition dans La nuit des rois mis en scène par Thomas Ostermeier à la Comédie Française est plus que savoureuse. 

Autres nominés : Pierre Benoist dans Kean, Olivier Claverie dans La dégustation, Jacques Fontanel dans Kean, François Vincentelli dans Le canard à l'orange

Lauréat : François Vincentelli dans Le canard à l'orange. Une récompense qui n'est pas une surprise vu l'avis unanime des critiques et spectateurs

MOLIÈRE DE LA COMÉDIENNE DANS UN SECOND RÔLE

Encore une catégorie où public et privé sont réunis. Dans une mise en scène grandiose pour un texte dur  Anne Mercier est remarquable. Elle porte en elle toute la puissance de la tragédie de Thyeste

Autres nominées : Sophie Artur dans Le canard à l'orange, Sophie Bouilloux dans Kean, Brigitte Catillon dans Le Misanthrope, Ophélia Kolb dans La ménagerie de verre, Sol Espeche dans La dama Boba

Lauréate : Ophélia Kolb dans La ménagerie de Verre au Poche Montparnasse. Déçue pour Cristiana Reali mais pour un grand rôle il faut de grands partenaires. Récompense justifiée pour celle qui jouait sa fille

MOLIÈRE DE L'AUTEUR FRANCOPHONE VIVANT

Curieux de nominer des spectacles repris pour la deuxième ou troisième année (King Kong théorie, Mon coeur), mais les Molières ne sont plus à une curiosité près. Celle qui a retenu mon attention est une jeune femme qui transforme ce qui aurait pu être du théâtre documentaire en un spectacle plein de suspens et d'émotion. Avec Mon coeur Pauline Bureau relate le scandale du Médiatior. Une écriture précise et forte.

Autres nominés : Virginie Despentes pour King Kong théorie, Christophe Honoré pour Les idoles, Fabrice Melquiot pour J'ai pris mon père sur mes épaules, Mélodie Mourey pour Les crapauds fous, Benoit Solès pour La machine de Turing

Lauréat : Benoit Solès pour La machine de Turing au Théâtre Michel. Voilà qui devrait faire taire une certaine polémique. Très beau travail d'adaptation et d'écriture pour un spectacle très réussi

MOLIÈRE DU METTEUR EN SCÈNE POUR UN SPECTACLE DU THÉÂTRE PRIVE

Dans la chaleureuse salle des Béliers Parisiens un spectacle inspiré d'une histoire vraie a suscité une belle émotion. Avec Les crapauds fous Mélody Mourey a su toucher au coeur tous les spectateurs, grâce à une mise en scène dynamique et une direction d'acteur impeccable. Le genre de spectacle qui se veut sans prétention et qui laisse un souvenir persistant doublé d'une douce émotion.

Autres nominés : Nicolas Briançon pour Le canard à l'orange, Tristan Petitgirard pour La machine de Turing, Charlotte Rondelez pour La ménagerie de verre

Lauréat : Tristan Petitgirard pour La machine de Turing. Je n'y croyais pas vraiment pour Mélody Mourey bien que son spectacle le mérite. Ravie pour T. Petitgirard qui a mis en scène avec réussite cette émouvante machine de Turing

MOLIÈRE DU METTEUR EN SCÈNE D'UN SPECTACLE DU THÉÂTRE PUBLIC

Difficile de choisir parmi tant de talents (a l'exception de Robert Lepage qui avec Kanata est loin de sa meilleure réalisation). C'est encore une femme qui retient mon attention dans cette liste. Avec Le banquet Mathilda May crée un spectacle unique, étonnant. Pas de texte (ou si peu) mais du gromelo parfaitement intelligible et une direction d'acteur impressionnante avec Le banquet présenté au théâtre du Rond-Point. Etonnant et remarquable travail.

Autres nominés : Pauline Bureau pour Mon cœur, Robert Lepage pour Kanata, Thomas Ostermeier pour La nuit des rois

Lauréate : Mathilda May pour Le banquet au Théâtre du Rond-Point. Voilà une récompense qui me réjouie. Une mise en scène tonitruante portée par une équipe effervescente. Du beau spectacle déjanté comme je les aime

Catégories pour lesquels je n'ai pas vu une majorité des spectacles cités :

MOLIÈRE DE L'HUMOUR

Nominés : Michèle Bernier dans Vive demain ! , Florence Foresti dans Epilogue, Blanche Gardin dans Bonne nuit blanche, Carole Vigneaux 

Lauréate : Blanche Gardin dans Bonne nuit blanche (en tournée). Chronique d'un Molière annoncé tant elle semble dominer la scène humoriste

MOLIÈRE DU JEUNE PUBLIC

Nominés : Les aventures de Tom Sawyer à Mogador, M comme Méliès à la Comédie de Caen, Verte à l'Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur Saône

Lauréat.e : M comme Méliès à la Comédie de Caen. Miracle, un spectacle en région récompensé d'un Molière

MOLIÈRE DE LA RÉVÉLATION MASCULINE

Nominés : Harrison Arevalo dans Les idoles, Aurélien Chaussade dans Qui a peur de Virginia Woolf, Valentin de Carbonnières dans 7 morts sur ordonnance, Rudy Milstein dans J'aime Valentine mais bon...

Lauréat : Valentin de Carbonnières dans 7 morts sur ordonnance

MOLIÈRE DE LA RÉVÉLATION FÉMININE

Nominés: Emeline Bayard dans Fric-Frac, Alice Dufour dans Le canard à l'orange, Ariane Mourrier dans Le banquet, Justine Thibaudat dans Kean

Lauréate : Ariane Mourrier dans Le banquet. En voilà un qui me fait aussi très plaisir


La cérémonie 2019 était animée par Alex Vizorec.

dimanche 5 mai 2019

GUYS AND DOLLS - Théâtre Marigny

BROADWAY SUR SEINE
****


Pour son second spectacle après la réouverture de la salle le théâtre Marigny amène Broadway sur seine avec la reprise d'un classique de la comédie musicale new-yorkaise : Guys and Dolls. Une réussite malgré un argument plutôt léger.

Nous voici à New York, dans la lumière de ses quartiers où les petits bandits croisent les danseuses de cabaret ou les équipes de l'Armée du Salut (Save a soul). Les cercles de jeu clandestin sont au centre de cette histoire d'amour. Inspiré d'une nouvelle de Damon Runyon "The idyll of Miss Sarah Brown" et "Blood Pressure", joué plus de 1.200 fois, couronnée de cinq Tony Awards, porté à l'écran par Joseph L. Mankiewicz cette comédie musicale n'avait jamais été jouée à Paris. 

Guys and dolls s'articule autour de deux histoires d'amour et de deux univers. Le point commun entre : le jeu. D'un côté Nathan (Christopher Howell), petit voyou qui cherche à ouvrir un nouveau crap et qui est fiancé depuis 14 ans à Miss Adelaïde, meneuse de revue. De l'autre Sky Masterson (Matthew Goodgame), parieur invétéré qui accepte le pari que lui lance Nathan : séduire la prude Sarah Brown qui dirige la mission locale de l'Armée du Salut. Sans surprise Sky va tomber amoureux de Sarah et....

Le propos est léger. Il est le prétexte à une comédie musicale romantique où le glamour des revues côtoie la misère et la violence des bas-fonds. L'histoire s'inscrit dans l'Amérique de la prohibition. Une époque on ne peut plus macho et il faut reconnaître que cette adaptation ne laisse pas de côté les rôles féminins puisque tant Miss Adélaïde (fabuleuse Ria Jones) que Sarah Brown (délicieuse Clare Halse) sont joliment mises en avant dans ce monde où les hommes s'amusent de ces poupées qui les entourent.

La mise en scène  de Stephen Mear est rythmée. Pas de temps mort pendant toute la durée du spectacle. Ses chorégraphies sont dynamiques, réglées au cordeau. On a plaisir à retrouver sur une scène parisienne ce que Jean-Luc Choplin nous avait déjà offert au Châtelet : la fluidité, la qualité et le professionnalisme des productions de Broadway ou du West-end. Sur la scène les 20 comédiens-danseurs-chanteurs sont parfaits. Il faut dire qu'ils viennent d'outre-manche où la formation de comédiens est complète. Et le public ne s'y trompe pas qui rit, applaudit à chaque numéro.

La scénographie réussit l'exploit d'habiller la scène de Marigny avec presque pas grand chose : des cadres lumineux occupent la majeure partie du spectacle. Ils évoquent tant les gratte-ciel de New-York que Time Square ou encore les tripots et cabarets. Pour quelques scènes les cadres laissent place à quelques accessoires (banc, kiosque à journaux, façade de la mission ou salle de réunion). Les costumes sont tout aussi colorés que les lumières, donnant à l'ensemble une ambiance pleine de légèreté et de bonne humeur. Enfin il faut saluer la musique jouée par un orchestre de 25 musiciens.

En bref : quand Broadway vient à Paris il serait dommage de se priver du plaisir d'un musical d'une telle qualité. Une comédie romantique portée par des artistes talentueux, aussi bons comédiens que danseurs et chanteurs. Oublions la légèreté de l'intrigue pour savourer avec délice un spectacle d'une grande qualité et qui nous met de bonne humeur.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Marigny
Carré Marigny - 75008 Paris
du 13 mars au 27 juillet 2019



Crédit photo @Julien Benhamou
Vu Avril 2019

OPENING NIGHT - Bouffes du Nord

LA MATRIOCHKA ADJANI
*****



"C'est un spectacle en chantier, toujours au bord de la dissolution. Très curieusement dans "Opening night" les numéros ne sont jamais fixés et se répètent sans qu'on puisse les rattacher à une forme préétablie, à un modèle. Le mouvement de la scène importe plus que le spectacle lui-même". Ainsi John Cassavetes parlait-il de "Opening night".

A l'origine un film avec Gena Rowlands qui date de 1977. Film que je n'ai pas vu ce qui m'évite d'avoir la tentation de la comparaison. Cyril Teste, metteur en scène pionnier dans l'introduction de la vidéo, s'empare de ce matériau pour en faire un spectacle intense qui a parfaitement tiré l'essence de ce que John Cassavetes décrit. Postulat qui est inscrit dès le début qualifié de "Essai 36 - 3 avril 2019". De là à penser que chaque soir, chaque représentation peut être différente il n'y a qu'un pas que nous franchirons allègrement.

La pièce s'ouvre sur les coulisses filmées en direct, souvent très proche des comédiens. Isabelle Adjani échange avec Frédéric Pierrot. Non, en fait ils font une italienne de la pièce qu'ils vont jouer dans quelques jours, quelques instants. "On fait au mieux, faut bien qu'on plaise au public" dit la maquilleuse. "Toi tu ne me laisses pas tomber ce soir" dit le metteur en scène (Morgan Lloyd Sicard / Manny. "Tout le monde veut être aimé", "Ça devient difficile pour moi de convoquer une émotion qui soit sincère"

Très vite on comprend que nous sommes dans une mise en abyme qui a plusieurs niveaux. Il y a la pièce de théâtre qui est travaillée par ces comédiens sous le regard plus ou moins patient de leur metteur en scène. Une comédienne vieillissante est tourmentée par le doute et par le fantôme d'une jeune admiratrice (Zoé Adjani) qui est décédée accidentellement devant elle un soir de première. Ces doutes et ses tourments sont-ils ceux de Myrtel ? Sont-ils ceux de la comédienne qui joue Myrtel ? Sont-ils ceux d'Isabelle Adjani elle-même ? Le doute s'installe très vite pour le spectateur. Troublant. Le texte traverse les différents niveaux au point qu'on ne sait jamais à quel niveau de mise en abyme se situe le moment qui se joue devant nous : est-ce la répétition, le questionnement de Myrtle, de Manny, du personnage joué par Isabelle Adjani ou bien le sien ? La plongée est à son apogée lorsque Myrtle / Adjani lit un extrait de La mouette de Tchekhov.

Cette construction parfois déstabilisante, est mise en scène et en image avec le talent conjugué de Cyril Teste et de son cameraman (Nicolas Dorémus ou Christophe Gaultier). La quasi-omniprésence de la caméra et de la projection en direct est la marque de fabrique du metteur en scène. Elle permet de démultiplier les espaces de jeu mais aussi de saisir au plus près les expressions de comédiens. Elle instaure aussi une distance et un déséquilibre : l'objet théâtral laisse la place à l'objet cinématographique. Ce sera ma seule réserve.

Car pour le reste cet "Opening night" est un spectacle qui marque indiscutablement. Isabelle Adjani n'a plus à faire la démonstration de son talent de comédienne. La dernière fois qu'elle était montée sur scène à Paris c'était pour Kingship qui n'a pas laissé un souvenir impérissable. Avec Opening night elle démontre le contre-pied de ce que le texte dit des comédiennes vieillissantes. Son jeu est d'une justesse telle que les mots manquent pour décrire sa prestation. Toutes les émotions sont présentes avec force. Elle est fascinante par cette justesse constante malgré l'instantanéité des changements de personnage, de contexte. Qu'elle soit dans le jeu théâtral ou dans l'intimité de la proximité de la caméra elle nous transmet des émotions intenses. Et ce regard. Ces yeux !

A ses côtés ses partenaires sont tout aussi remarquables. Il ne semble pourtant pas simple de ne pas être complètement mangé par un tel talent. Frédéric Pierrot est lui aussi porté par cette mise en abyme, déstabilisé par le comportement de sa partenaire. La révélation de ce spectacle est Morgan Lloyd Sicard qui interprète le metteur en scène. Il tente de rassurer ses comédiens, de les secouer, de faire progresser cette répétition (ces répétitions), lutte pour ne pas se décourager. Le jeune comédien est lui aussi d'une grande justesse tout au long du spectacle et fait preuve d'une grande présence. Un comédien à suivre que l'on a déjà hâte de retrouver dans d'autres propositions.

En bref : on pourrait croire que John Cassavetes a écrit "Opening night" pour Isabelle Adjani. Dans ce huis clos théâtral aux multiples niveaux de mise en abyme, elle laisse à nouveau éclater tout son talent de comédienne, entourée de deux comédiens dont le très prometteur Morgan Lloyd Sicard. Un spectacle d'une rare intensité, plus cinématographique que théâtral.

Opening night, d'après le scénario de John Cassavetes, mis en scène par Cyril Teste, avec Isabelle Adjani, Morgan Lloyd Sicard, Frédéric Pierrot et la participation de Zoé Adjani

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle 75010 Paris
Du 3 au 26 mai 2019 - 20h30 - Durée 1h20

A Marseille et au Printemps des Comédiens en Juin


Crédit photo @Simon Gosselin


TRISSOTIN OU LES FEMMES SAVANTES - Le regard de Corinne

Avis de tempête !


Le regard de Corinne

Créée en 2015 par Macha Makeieff, directrice du Théâtre National La Criée à Marseille, cette
pièce rencontre un franc succès auprès du public, bien au-delà de nos frontières. En tournée en Chine, en mars 2018, le spectacle est ovationné. Pour ceux qui ont raté la première session, La Scala nous offre une seconde chance, qu'il ne faut pas rater.

Molière, éternelle source d'inspiration...

La mise en scène de Macha Makeïeff est surprenante et originale. Elle choisit d'adapter cette
pièce à une époque contemporaine, les années 70, tout en conservant le texte en vers de
Molière. Les années 70 probablement la période la plus marquée par les revendications des
femmes pour s'émanciper et bousculer le cadre rigide et traditionnel de l'époque, quitte à glisser vers des comportements jusqu'au-boutistes. La résonance est parfaite avec les propos de Molière : fustiger l'ordre établi tout en moquant les attitudes extrémistes qui virent au ridicule.

Même si le mélange époque/langage est déroutant les premières minutes du spectacle, très vite nous sommes entraînés dans la spirale du comique de la pièce.

Un Trissotin haut en couleur :

Personnage central de la pièce, son entrée en scène est digne de celle d'une rock star : jeu de
lumière, musique à fond, chemise rose ouverte sur sa poitrine velue, longue crinière rousse,
Geoffroy Rondeau, incarne parfaitement ce Trissotin pédant, imbu de sa personne, précieux et de surcroit fourbe. Il a bien compris l'intérêt qu'il a d'entretenir les dissensions de cette famille. Il encourage donc ses trois protectrices : à commencer par la meneuse de ce petit groupe, l'exubérante femme de Chrysale, Philaminte (Marie Armelle Deguy), la très sérieuse Armande sa fille ainée (Caroline Espargilière) et Bélise la sœur de Chrysale (Jeanne Marie Levy / Anna Steiger), vieille fille, érotomane et follement drôle. 

Mais le tableau ne serait pas complet sans les détracteurs de Trissotin au nombre desquels on retrouve Chrysale (Vincent Winterhalter) qui se veut le maître de maison mais d'une grande lâcheté face à sa femme, son frère Ariste (Philippe Fenwick) qui parviendra à démasquer Trissotin, Henriette, fille cadette de Chrysale (Vanessa Fonte) qui n'aspire qu'à épouser son fiancé Clitandre (Ivan Ludlow).

2h15 de spectacle mené tambour battant par cette troupe de comédiens virtuoses. L'esprit de
Molière est constamment présent. La touche Pop/Rock de Macha Makeïeff apporte la preuve de la modernité de ce texte, pourtant écrit en 1672. Critique sociale, comédie des mœurs, refus du sectarisme, guerre des sexes ou plutôt parité homme-femme, les thèmes en sont intemporels.

Ce spectacle est un pur régal.


Trissotin ou les femmes savantes, de Molière, mi en scène : Macha Makeïeff, Avec Vincent Winterhalter, Marie Armelle Deguy, Arthur Igual en alternance avec Philippe Fenwick, Caroline Esparrgilière, Vanessa Fonte, Geoffroy Rondeau, Jeanne Marie Levy en alternance avec Anna Steiger, Ivan Ludlow, Pascal Ternisien, Karyll Elgrichi en alternance avec Louise rebillaud, Arthur Deschamps, Valentin Johner.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
La Scala Paris
13 Bd de Strasbourg  75010 Paris

Du 10 avril au 10 mai 2019

mercredi 17 avril 2019

LE VOYAGE DE G. MASTORNA - Comédie Française

UN MAKING-OFF PAS INDISPENSABLE
**




Pour sa deuxième collaboration avec la Comédie Française, après "Comme une pierre qui roule",  Marie Rémond s'empare d'un projet avorté de Federico Fellini : le tournage jamais abouti d'un film ambitieux : Le voyage de G. Mastorna. Une réflexion sur la création, la vie, la mort. Hélas le spectacle mis en scène par Marie Rémond semble aussi inabouti que le film auquel il se réfère.

UN PROJET AMBITIEUX AVORTE

En 1965 Federico Fellini entame ce qui devait être son projet le plus ambitieux de sa carrière. Au travers le destin d'un violoniste victime d'un accident d'avion Fellini nous entraîne dans un monde entre ciel et terre, entre vivants et morts, à la recherche du sens de la vie.

C'est dans un espace bi-frontal (qui semble devenir la règle au théâtre du Vieux Colombier) que va se situer l'action. Nous assistons aux coulisses de la création : un plateau de production avec ses loges, sa régie, ses accessoires, ses lumières, ses essais pour le casting. Serge Bagdassarian est un magnifique Fellini, un réalisateur en pleine effervescence, taraudé par le doute "Vous mettez en mouvement des énergies dangereuses" lui a-t-on prédit. "Il faut respecter le mystère de la mort". Des remarques prémonitoires. Convoquant son acteur fétiche Marcello Mastroianni (Laurent Laffite crédible physiquement) le cinéaste se lance à corps perdu dans ce tournage de cauchemar qui n'aboutira jamais. On le voit entouré de sa fidèle collaboratrice Liliana Betti (sobrement  et justement interprétée par Jennifer Decker), son équipe technique avec son régisseur Rino (impeccable Jérémy Lopez), et les comédiens qui entourent G. Mastorna : Giovanni (Georgia Scalliet toujours excellente dans les rôles de nunuche), Daniele (Yoann Gasiorowski), Roberto (Alain Lenglet) et Nicolo (Nicolas Lourmeau).Les doutes du réalisateur gagnent toute l'équipe et le projet s'achemine vers l'échec et l'abandon.

BANCALE

La première partie du spectacle nous emporte avec rythme dans le tournage du film, dans un décor d’hôtel quelque part entre l'Allemagne et l'Italie. Ça vit comme on imagine le tumulte de la création : anarchique, bordélique, hésitante, frénétique, hésitante ou sûre, émouvante. Puis on bascule dans une seconde partie plus sombre où G. Mastorna, entouré d'une équipe que l'on a du mal à qualifier, va chercher un moment d'authenticité et de sincérité dans sa vie, ce moment qui sera la marque de son passage sur terre, le sens de sa vie. Une partie plus mystique où l'absence de Fellini / Bagdassarian se fait cruellement sentir et peine à transmettre la quête et la pensée du réalisateur. Le spectacle sombre dans l'ésotérisme, le flou, la lenteur et l'ennui.

A la sortie on balance entre deux sentiments. D'un côté on regrette que le film n'ai jamais pu se faire tant le projet portait en lui un souffle impressionnant. La création de Marie Rémond nous fait partager les affres et les difficultés de la création tant matériellement qu'intellectuellement, en axant sur le travail du réalisateur dans sa direction d'acteur. Hélas lorsque le spectacle bascule dans la spiritualité il perd de sa puissance et nous inflige une dernière demi-heure bien trop longue et bien trop lourde.

On regrette également le manque de profondeur des personnages secondaires. Si le jeu des comédiens n'est pas en cause tant ils sont excellents quoi qu'ils fassent, on peut regretter que seuls les rôles de Fellini et de Mastroianni soient plus ou moins développés. Tous les autres ne sont que survolés, sans profondeur, simples figurants de cette histoire de création. Quel dommage de gâcher ainsi tant de talents.


En bref : une adaptation qui fait regretter que le film n'ait pas abouti, mais un spectacle dispensable qui, malgré le talent de la troupe, Serge Bagdassarian en tête, laisse comme interrogation l'intérêt de créer ce making-off.

Le voyage de G. Mastorna, d'après Federico Fellini, mises en scène Marie Rémond, avec Alain Lenglet, Serge Bagdassarian, Nicolas Lourmeau, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Laurent Laffitte, Yoann Gasiorowski

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 rue du Vieux Colombier 75006 Paris
Du 28 mars au 5 mai 2019 - Durée : 2h

dimanche 10 mars 2019

EN ATTENDANT BOJANGLES - Le regard de Corinne - Théâtre de la Renaissance

Folie douce

Le regard de Corinne


Sans Emmanuelle et Thierry Boizet, fondateurs des éditions Finitude, nous serions  probablement passés à côté de ce beau roman.

L'auteur (Olivier Bourdeaut) nous raconte une histoire d'amour, un amour fou dont nous  devinons que l'issue ne sera pas heureuse, un amour hors norme qui refuse le conventionnel, la routine, entre Marguerite ou Hortense, selon les jours, que nous croyons juste excentrique mais au fil de l'histoire nous la découvrons bipolaire, et Georges qui s'invente, par fantaisie, des vies mais qui est conscient de leur dérive.

De cette union naîtra un garçon, témoin de leur folle passion et embarqué dans  l'aventure. C'est d'ailleurs lui qui nous raconte leur vie, qui nous entraîne dans leur intimité.

L'adaptation de Victoire Berger Perrin est fidèle au roman. Avec finesse et sensibilité, elle déroule devant nous le quotidien de ce couple atypique, rythmé par les fêtes organisées dans le grand appartement parisien ou dans le château en Espagne et par le refus absolu de contraintes (administratives, fiscales, scolaires ou autres..). Elle place au centre du spectacle ce jeune narrateur qui donne le tempo des événements, des sentiments. Il est le porteur de l'histoire de ses parents, de la gaieté et du bonheur qu'ils véhiculent mais qui peu à peu seront rattrapés par la maladie, la prise de conscience et la tristesse.

Julie Delarme, dans le rôle de Marguerite, donne de l'épaisseur au personnage. Son interprétation toute en nuance, oscille entre la force, l'énergie de cette femme capable d'embarquer sa famille dans ses lubies et la fragilité, la sensibilité lorsque commence à apparaître les premiers signes de la maladie. Elle est pétillante avec juste la pointe de folie qui la rend crédible et subtile dans sa progression vers l'irritabilité et la tristesse.

Didier Brice interprète Georges. C'est un mari fou amoureux de sa femme, charmeur, séducteur, capable de tout pour elle, à commencer par lui réserver une vie de de fantaisie, de gaieté et de danse. Il dit d'elle : "Le temps d'un cocktail, d'une danse, une femme folle et chapeautée d'ailes m'avait rendu fou d'elle en m'invitant à partager sa démence". Elle est pour lui la promesse d'une vie différente, peut être son alter ego, la maladie en moins. 

C'est aussi un père, mais il ne colle pas vraiment l'image de celui que nous pouvons nous en faire. Il est plutôt le grand frère, le complice de son fils. L'épisode rocambolesque de l'évasion de l'hôpital psychiatrique en témoigne. Ainsi, sans forcer le trait, avec beaucoup de naturel, il donne son intensité au personnage.

Quant à Victor Boulenger, il se glisse dans la peau du fils. Il nous livre là sa perception de son univers familial, avec la naïveté et la confiance en l'adulte qui caractérisent un enfant. Il interprète à merveille son rôle.

Bien que le sujet du roman soit dramatique, la joie et la fantaisie traversent de bout en bout cette pièce.

C'est une autre façon d'aborder un thème douloureux et de lui donner un peu de légèreté. A l'image du livre, la pièce est une belle réussite.

En attendant Bojangles, d'après le roman d'Olivier Bourdeaut, mise en scène Victoire Berger Perrin, avec Julie Delarme, Didier Brice et Victor Boulenger



C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre de la Renaissance
20 Boulevard Saint Martin 75010 Paris
Du 6 février au 9 mai 2019.

dimanche 3 mars 2019

FANNY ET ALEXANDRE - Comédie Française

POUR L'AMOUR DU THÉÂTRE
*****


Pour l'entrée d'Ingmar Bergman au répertoire de la Comédie Française c'est une ôde au théâtre que choisit Julie Deliquet. Une mise en abîme en deux parties interprétée par la magnifique troupe de premier théâtre français. Mieux qu'une réussite : du pur bonheur.

LA DOUCE VIE BOURGEOISE

C'est avec sa formidable adaptation d'Oncle Vania sur la scène du théâtre du Vieux-Colombier, que l'on a découvert le travail de la jeune metteure en scène Julie Deliquet. Une mise en scène d'une grande sensibilité. Qui mieux qu'elle et qui mieux que cette troupe pour faire vivre sur les planches de la salle Richelieu les joies et malheurs de la famille Ekdhal. Propriétaire d'un théâtre ce soir ils fêtent Noël après la représentation de leur spectacle annuel. La vie est douce et joyeuse pour cette famille bourgeoise

Sous le regard de la mère Héléna (Dominique Blanc qui s'offre un beau monologue extrait de La maison de poupée d'Ibsen), Oscar, le père (Denis Podalydès, fait vivre avec bienveillance cette passion pour le théâtre qu'il partage avec ses proches : sa femme Emilie (Elsa Lepoivre), ses frères Gustav Adolf (Hervé Pierre) et Carl (Laurent Stocker, professeur irascible et infecte à l'encontre de sa femme Lydia (Véronique Vella), les enfants Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier), et les amis l'antiquaire juif Isak Jacobi (Gilles David) et son neveu Aron (Noam Morgensztern). La représentation s'est bien passée, le public est comblé, la fête est animée et arrosée. Alors que les enfants passent la nuit dans ce théâtre lieu de tous les rêves, de tous les jeux, de tous les possibles, les adultes boivent et batifolent. Il faudra ensuite penser à la prochaine production. Mais lors d'une répétition d'Hamlet (la scène du spectre) Oscar succombe. Le rideau tombe sur les pleurs d'Emilie et sonne le glas de cette joie de vivre.

FIN DE L'ENFANCE

Après l'entracte commence la deuxième partie. Emilie a épousé l’Évêque Edvard Vergerus (magistral Thierry Hancisse, monstre de cruauté, de rigidité, de puritanisme). Fanny et Alexandre doivent abandonner le théâtre et leur enfance heureuse pour se retrouver enfermés par ce beau-père malade, jaloux, violent. Le spectacle bascule dans une deuxième partie très sombre et l'on tremble pour Emilie et pour les enfants.

Les fans de Bergman connaissent sa passion pour le théâtre. "Fanny et Alexandre" fut d'abord une mini série télé avant de devenir un film aux nombreuses récompenses. Ce fut aussi le dernier film du cinéaste suédois. On y retrouve des thèmes qui lui étaient chers (la famille, la religion, la repentance). Julie Deliquet en fait une formidable déclaration d'amour au théâtre. Sa mise en scène et la très belle scénographie illustrent comment cet art est celui de tous les possibles. Ainsi les murs de la maison de l'évêque qui se lèvent, disparaissent, laissant le théâtre et sa joie de vivre entrer dans l'univers sombre et austère et supplanter par sa liberté l'emprisonnement vécu par les enfants. Les nombreuses références  à Shakespeare faites par l'auteur renforcent cet hommage vibrant.

Et que dire de la troupe de la comédie française  qui nous n'ayons déjà dit, lu, écrit ces dernières années. Qui mieux que la meilleure troupe de théâtre de France pour rendre aussi bien la magie du théâtre. Tous sont impeccables de justesse. Et il en faut du talent à Denis Podalydes pour jouer aussi bien le mauvais acteur! Toutes les générations sont conviées à la fête, jusqu'aux récentes recrues qui endossent les habits de Fanny et d'Alexandre. Le public est convié à la fête, interpellé dès les premières minutes. Il fait partie de cette famille. On rit, on danse, on chante, on tremble, on pleure, on a peur, on espère, on vibre à l'unisson avec eux.

En bref : du film en partie autobiographique Julie Deliquet fait une ode au théâtre. La fabuleuse troupe de la Comédie Française, grâce à une mise en scène brillante, nous fait entrer dans les joies et peines de la famille Ekdhal et nous offre une grande soirée de théâtre. Brillant !


Fanny et Alexandre, d'Ingmar Bergman, mise en scène Julie Deliquet, avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison en alternance avec Gaël Kamilindi, Jean Chevalier Alexandre, et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta, Léa Schweitzer Lisen,

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 9 février au 16 juin 2019


Crédit photo @Pascal Victor