samedi 19 janvier 2019

CUISINE ET CONFESSION - Bobino - Le regard de Corinne

LE CIRQUE RÉINVENTÉ !

Le regard de Corinne


En nous rendant au théâtre Bobino ce soir-là, nous sommes invités à partager un moment de proximité, de convivialité, d'intimité même avec les artistes qui nous accueillent dans leur cuisine, décor de ce spectacle.

Le public arrive dans la salle, commence à peine à s'installer que les artistes s'attèlent déjà à la préparation du dîner. Certains d'entre eux n'hésitent pas à venir discuter avec nous, un paquet de bonbons à la main. Et le spectacle se met tout doucement en place sans que nous soyons pleinement conscients qu'il a débuté.

Shana Caroll et Sébastien Soldevila, auteurs et metteurs en scène de cette représentation, poursuivent leur quête : redéfinir le cirque contemporain.

Tous les deux circassiens dans l'âme, ils co-fondent en 2002, avec cinq autres artistes, la compagnie des 7 Doigts de la main. Depuis, au fil de leurs créations, ils ne cessent de dépoussiérer l'image du cirque traditionnel, fait de paillettes, de personnages inaccessibles et se déroulant sous de grands chapiteaux. Ils cherchent à en créer un qui soit plus proche du public, moins rigide dans son format, avec sur scène les artistes et dans la salle les spectateurs. Ils humanisent cet art spectaculaire. Peut-être est-ce leur passage remarqué au Cirque du Soleil qui a influencé leur vision du cirque?


Dans "Cuisine et Confessions" ils poursuivent leur exploration. Le public se retrouve dans un endroit qui lui est familier: la cuisine. Il peut plus facilement s'identifier aux comédiens. Et puis quel meilleur endroit que celui-là pour créer des liens avec les autres, des échanges, des confidences?

Alors aux acrobaties (tissu aérien, mât chinois, diabolo et autres jongles) toutes plus
impressionnantes les unes que les autres, et exécutées avec brio, se succèdent les scènes théâtrales faites de confessions, inspirées du vécu personnel des artistes (déclaration d'amour, drame intime...) La parole vient contrebalancer le geste. Les artistes s'expriment, se livrent à nous.

L'émotion est là, partagée. Nous sommes presque entre copains au point de déguster ensemble le repas concocté au cours du spectacle.

Cette revisite du cirque traditionnel est une belle réussite. Ce mélange de différentes disciplines donne un spectacle innovant et créatif.

Seul petit bémol : il n'est pas toujours aisé de bien comprendre la confession qui est faite. Peut-être est-ce du à la difficulté pour les artistes, de diverses nationalités, de l'exprimer dans la langue du pays où se déroule le spectacle.


Cuisine et Confession, Compagnie Les 7 Doigts de la Main, Création et mise en scène de Shana Caroll et Sébastien Soldevila  avec Mishannock Ferre, Nella Niva, Pablo Pramparo, Anna Kichtchenko, Emmong Song, Terrance Robinson, Soen Geirnaert.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
C'était
Théâtre Bobino - 14-20 Rue de la Gaîté - Paris 75014
Du 19 septembre 2018 au 12 janvier 2019

ERVART - Théâtre du Rond Point

UNE COMÉDIE BIZARRE
***




Ervart est en plein délire. Il est persuadé que sa femme le trompe. Alors il met la ville à feu et à sang. Au passage il va croiser un psychanalyste qui soigne avec des citations, une comédienne sur le retour en manque de rôle, des acteurs britanniques qui cherchent une poubelle et se trompent de scène, un agent secret zoophile, tandis que Frédéric Nietzsche balance ses essais qui explosent dans des poubelles et que le majordome est là pour remettre les choses en ordre. 

L'écriture de Hervé Blutsch est foisonnante, délirante, drôle. La mise en scène de Laurent Fréchuret est tout aussi folle. Les portes claques mais ce n'est pas du vaudeville. Il y a de quoi se perdre dans le dédale des scènes qui filent, qui mélangent les époques. Il y a quelques petites longueurs mais l'ensemble est rythmé. Une impression de "sans queue ni tête" flotte au premier degré. Mais en y regardant bien tout se tient, tout est parfaitement huilé. Nous sommes dans le cerveau malade d'un homme fou de jalousie, et qui plus est qui boit plus que de raison. Rien n'est vrai dans ce délire paranoïaque, sauf la douleur de cet homme amoureux qui croit avoir perdu sa femme. Mais surtout n'oublions pas, comme nous le rappelle le majordome, que nous sommes au théâtre et que tout est permis.

Vincent Dedienne est virevoltant en Ervart, époux perdu et éperdu transformé en enfant gâté qui ne supporte aucune résistance. Ses enfants ont disparu, peu lui importe puisque seule sa femme compte. Ses délires, cauchemars ou fantasmes donnent naissance à quelques beaux tableaux oniriques. Si le jeu des comédiens n'est pas égal l'une d'entre eux est étincelante. Marie-Christine Orry est hilarante en comédienne prête à relever tous les défis.

En bref : un spectacle délirant qui en déroutera beaucoup mais qui relève avec réussite le défi de la folie du texte. Un délire théâtral qui se regarde avec plaisir avec Vincent Dedienne virevoltant et Marie-Christine Orry hilarante.

Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche, de Hervé Blutsch, mise en scène Laurent Fréchuret, avec Stéphane Bernard, Jean-Claude Bolle-Reddat, James Borniche, Maxime Dambrin, Vincent Dedienne, Margaux Desailly, Päuline Huruguen, Tommy Luminet, Marie-Christine Orry.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Rond Point
2 bis avenue Franklin Rooseveldt 75008 Paris
du 9 janvier au 10 février


Vu au Théâtre du Rond Point janvier 2019
Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage

dimanche 6 janvier 2019

J'AI DES DOUTES - Théâtre du Rond Point - Le regard de Corinne

Raymond Devos – François Morel, même combat : l'humour !

Le regard de Corinne





Quel plaisir de ré-entendre les sketchs de Raymond Devos. Depuis sa mort en 2006, la rediffusion de ses textes et/ou spectacles se fait rare dans les médias. Un grand merci donc à François Morel de nous offrir ce cadeau.


C'est une belle idée de vouloir partager avec nous cet humour subtil qui se nourrit des absurdités du langage, des absurdités des choses et qui élève le quotidien. 

A travers des écrits comme « Le car pour Caen » ou encore « Sens dessus dessous », nous mesurons tout l'art de Devos de jongler avec les mots, de les manipuler, de les triturer jusqu'à en faire un monologue ou un dialogue comique et délirant. Pour lui, le rire ne doit être ni méchant ni facile. Ce principe transpire de ses écrits.

François Morel ne tombe pas pour autant dans le piège de l'imitation, de l'identification. Son admiration pour cet artiste, qui a peu d'équivalents dans le paysage humoriste français, l'oblige à imaginer son spectacle différemment que la simple récitation.

Seul à la mise en scène, il imprime sa touche personnelle. En introduction, il reprend un texte qu'il avait écrit en 2002 à l'occasion de sa rencontre avec Raymond Devos dans l'émission de radio « Le fou du roi ». François Morel avait imaginé un échange entre Saint Pierre et Dieu.

« Saint Pierre, je m'ennuie, convoquez-moi Devos. Pardonnez-moi mon Dieu, mais, Devos, on l'invite, on le convie, si on a de l'argent, on l'engage entre deux galas pour une soirée privée, mais on ne convoque pas Devos ! Devos, plus qu'un artiste, c'est un créateur ! Ça a énervé le Bon Dieu : le créateur ici, c'est moi ».

Le ton est donné. Nous sommes dans la même veine artistique, dans la même famille humoristique. 

Les sketchs s'enchaînent alors, dont certains sont repris en musique, avec la complicité d'Antoine Sahler, contrepoids du comique, qui joue à merveille son rôle, au piano, à la guitare ou au chant.

Le fantôme de Devos, coincé entre ces deux-là, s'invite même sur scène alors que nous écoutons des extraits d'une émission de Jacques Chancel. Cette apparition, qui comme son modèle, ne se prend pas au sérieux et cherche à enlever de la solennité au moment présent en essayant de pianoter quelques notes de musique.

Par ce spectacle, sobre et fluide, François Morel révèle le même esprit de saltimbanque, de jongleur de mots, de mime burlesque que Raymond Devos. Comme ce dernier, c'est un amoureux de la langue française, que son prix Raymond Devos, obtenu en 2013, ne vient pas démentir.



J'ai des doutes de et avec François Morel, composition musicale d'Antoine Sahler, musique et interprétation de Romain Lemire en alternance avec Antoine Sahler. Textes de Raymond Devos.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Rond Point 
2 Bis Avenue Franklin Roosevelt - 75008 Paris
Du 4 décembre 2008 au 6 janvier 2019 – 18h30.

mardi 1 janvier 2019

L'OMBRE DE LA BALEINE - Théâtre Lepic

UN COMBAT POUR EXISTER
***


Quand l'ombre de la folie plane sur une famille, quand la combattre devient une question de survie pour chacun des membres. Une pièce intimiste qui mêle réalité et fiction, interprété avec poésie par Mikaël Chirinan.

Le théâtre Lepic, ex-Ciné 13 théâtre, entame sa mue avec une programmation prometteuse pour petits et grands. Parmi les spectacles à l'affiche de cette renaissance le troisième spectacle seul en scène de Mikaël Chirinian que beaucoup (mais pas moi) ont pu découvrir dans "La liste de mes envies".

Cette fois-ci le comédien a travaillé avec Océan (pour lequel il a mis en scène "Chatons violents") pour écrire cette histoire d'une famille phagocytée par la folie de l'un de ses enfants tout en mettant en parallèle l'acharnement du Capitaine Achab obsédé par la baleine Moby Dick. Un double combat en forme de catharsis.

L'histoire est raconté par le benjamin d'une fratrie de deux. Petit, il n'est qu'admiration pour sa grande sœur. Avec le temps il va réaliser que l'ombre de la folie qui planait sur la famille a choisi de s'arrêter sur elle pour en faire un tyran qui martyrise toute la famille, paralysant chacun de ces membres à des degrés différents.

Mikaël Chirinian interprète tous les personnages de cette histoire. Il navigue dans le temps. Le présent est illustré par la voix off de la sœur et ses appels au secours téléphoniques. Le petit garçon illustre la montée en puissance de la folie de sa sœur, les effets dévastateurs sur sa famille, et se réfugie dans la fiction de Moby Dick comme un parallèle entre sa propre lutte pour exister.

Le comédien n'est toutefois pas seul en scène, il est accompagné d'une marionnette de la taille d'un enfant, son double, son sosie, qu'il manipule. Le regard expressif de celle-ci, la qualité de la manipulation en font un personnage à part entière qui lui aussi se drape de plusieurs personnalités et semble animée de ses propres sentiments.

La mise en scène d'Anne Bouvier est empreinte de la délicatesse et de la précision qu'on lui connaît. Elle dirige admirablement Mikaël Chirinian qui fait preuve de beaucoup de sensibilité. Il instille à ce drame familial autant d'amour que de douleur, de rire que de pleurs, de délicatesse que de violence.

Mentions particulières pour la partie technique : l'ambiance musicale s'accorde parfaitement à l'action. Quant au décor d'inspiration marine il se transforme en un univers d'une extrême poésie et beauté que je ne vous décrirai pas pour vous laisser le plaisir de le découvrir en allant voir ce spectacle.

L'ombre de la baleine, de Mikaël Chirinian et Océan, mise en scène d'Anne Bouvier, avec Mikaël Chirinian

En bref : une plongée au cœur d'une famille dans la tempête, un spectacle intimiste entre rêve et fiction. Une mise en scène délicate. Mikaël Chirinian livre une interprétation toute en nuance et sensibilité. Une belle épopée pour le lancement du Théâtre Lepic.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
1 Avenue Junot 75018 Paris
Du 12 décembre 2018 au 10 mars 2019
du mercredi au samedi à 19h30 - dimanche 18h30


Crédit photo @William K

FRANCHIR LA NUIT - Théâtre National de Chaillot - Le regard de Corinne

Voyage au delà de la nuit !
Le regard de Corinne


La mer sur scène...très certainement la Méditerranée.

Un homme court dans l'eau, trébuche, manque de tomber, se relève, court encore et encore. Il fuit dans la nuit. Il tente de la franchir.

De quel côté sommes-nous ? Européen, Africain ? A vous de le deviner, de l'imaginer.
Il est rejoint par d'autres personnes, adultes, enfants, hommes, femmes. Il fait toujours nuit.
Tous essayent, veulent fuir la misère et la violence qui sévissent dans leur pays pour espérer
accéder à un meilleur ailleurs....mais tous n'y arriveront pas. Leurs corps échouent alors en
bordure de mer, roulent sur le sable, bercés par les vagues. Cette barrière naturelle,
symbole d'espoir, de renaissance pourquoi pas, peut finalement l’anéantir.
Et au bout du chemin, au bout de cette nuit, qu'est-ce qui les attend ? Quel avenir
entrevoir? Quel accueil leur sera réservé ?

A travers ses spectacles, Rachid Ouramdane, danseur et chorégraphe, a pour credo la
rencontre et l'établissement de liens avec les autres....que ce soit pour faire parler son père,
algérien, sur la guerre d'Indochine, pour diriger des sportifs d'Aubervilliers pour « Surface de réparation » ou dernièrement pour évoquer le sort des réfugiés climatiques pour
« Smufato ». Sa réflexion, peut-être nourrit par ses origines, tourne autour de l'identité.
Ce dernier opus ne déroge pas. Ici, Rachid Ouramdane nous interroge, nous interpelle sur la
question des réfugiés, des exilés quels qu'ils soient, sujet grave alimenté par l'actualité. Il
ouvre le débat, sans porter de jugement, tout en laissant place à l'imaginaire, au rêve, à
l'espoir.

La chorégraphie est très poétique. La grâce et l'élégance des danseurs sont un parallèle au
courage et à la dignité des migrants. La fluidité des gestes est accentuée par la projection
des gerbes d'eau, prolongement de leurs mouvements. Les danseurs – migrants se tiennent,
s'agrippent puis se repoussent. C'est d'une beauté saisissante. Peu à peu ils nous amènent
à la lumière, au jour, au renouveau, c'est en tous les cas le souhait véhiculé. Les jeunes,
migrants ou de banlieue, sont conviés à entrer dans cette danse au côté des professionnels.
Ils sont l'espoir.

David Bowie et Bob Dylan, par la voie de Déborah Lennie Bisson sont aussi de la partie.
Leurs paroles chantées renforcent la beauté grave et singulière de ce spectacle qui se situe
entre la danse et le documentaire.

Et à la fin de la représentation, le public, ébloui, est debout et applaudit à tout rompre !


Franchir la nuit, de Rachid Ouramdane, avec Annie Hanauer, Deborah Lennie-Bisson, Ruben Sanchez, Leandro Villavicencio, Aure Wachter et la participation de 29 enfants de l'école Chaptal à Paris et de 12 mineurs non-accompagnés migrants, accueillis par Gaä94 du groupe SOS.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
dans le cadre de la programmation 
Hors les murs du Théâtre de la Ville
du 15 au 21 décembre 2018

Crédit photo @Patrick Imbert

mardi 25 décembre 2018

LES FOURBERIES DE SCAPIN - Théâtre du Lucernaire - Le regard de Corinne

La boîte à malices
Le Regard de Corinne


Que celui ou celle qui n'a jamais entendu parler de ce fourbe de Scapin me jette la première
pierre. C'est l'une des pièces de Molière les plus connues et les plus jouées, jusqu'à notre
scolarité qui a été bercée par ce texte.

Grâce à sa malice et son ingéniosité, Scapin, valet de Léandre, le sort lui et Octave, d'une
mauvaise passe: ces deux-là ayant épousé chacun, par amour, une jeune femme sans le
consentement de leur père respectif, impensable au XVIIe siècle.

Par sa mise en scène surprenante, originale, Emmanuel Besnault dépoussière ce grand
classique. Fondateur de la Compagnie L’Éternel Été, avec sa troupe de saltimbanque, il donne un vrai coup de fraîcheur à la pièce. Il ose une approche novatrice. 
Certes, le texte déclamé en vers par les comédiens nous ramène à l'œuvre de son auteur. Mais pour le reste, la gestuelle notamment, nous sommes dans un tout autre registre. C'est Tex Avery au théâtre.

Les tirades entrecoupées de chansonnettes, les roulements de tambour marquant
l'étonnement, la peur ou encore le désarroi, les courses poursuites des pères après chacun
de leur fils, ces effets façon "arrêt sur image" rythment la pièce.

Le trait est forcé, les mimiques des comédiens tournent presque à la grimace, encore plus
quand il s'agit d'Algante et Géronte, les pères, jusqu'à les rendre grotesques, voire même
caricaturaux. L'effet comique recherché est garanti.

Sur scène, 5 jeunes comédiens, mais déjà beaucoup de talent, pour interpréter cette pièce.
Cette équipe de gais lurons prend plaisir à jouer ensemble, et ce plaisir est communicatif.

Avec enthousiasme et complicité, ils nous embarquent dans l'aventure au cours de laquelle
nous sommes étroitement associés, malgré nous. Nous nous retrouvons enfermés dans le
sac avec Géronte, le père de Léandre, à qui Scapin entend bien donner une leçon pour le
punir de son mensonge. La perspective est tout autre, de spectateurs nous devenons
témoins, témoins de la peur de Géronte qui attend son châtiment.

Comment ce tour de passe-passe est-il possible? Impossible de vous en dire plus. Mais allez
voir la pièce et vous saurez tout !

Les fourberies de Scapin, de Molière, mise en scène Emmanuel Besnault, avec Benoit Gruel, Schemci Lauth, Geoffrey Rouge-Carrassat, Deniz Turkmen, Manuel Le Velly

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Lucernaire
Rue Notre Dame des Champs 75006 Paris
Du 7/11/18 au 06/01/19
du mardi au samedi 20h - dimanche 17h


Crédit photo @Compagnie L'Eternel Eté - Diffusion Lucernaire

dimanche 16 décembre 2018

LA LOI DES PRODIGES - Théâtre du Petit Saint Martin

LE GRAND ART D'UN COMÉDIEN CAMÉLÉON
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Seul en scène pendant 1h30 François de Brauer nous raconte avec moult métamorphoses et bruitages l'histoire ubuesque de la Réforme Goutard qui vise à faire disparaître l'art et les artistes. Entre réflexion philosophique et performance d'acteur un étonnant moment de théâtre.

L'ART, CE FLÉAU !

La première confrontation de Rémi Goutard avec l'art est liée à un pot de yaourt. Il est à peine sorti de ses couches qu'il ravage le chef-d'oeuvre du peintre émergeant Regis Duflou, ami de ses parents. De là naîtra son aversion pour l'art et les artistes. Là seront semés les germes de ce qui le conduira à envisager une réforme qui vise à faire disparaître l'art de la société. Peut-on envisager vengeance ou traumatisme plus radical ?


UN ACTEUR CAMÉLÉON

Sur le plateau 4 chaises dont une suspendue au plafond. Les notes de "Ainsi parlait Zarathoustra" retentissent, amplifiées, déformées, crissantes, dissonantes, agressant les oreilles du spectateur. François de Brauer entre en scène. Et soudain nous vivons en direct la naissance de Rémi Goudart en parallèle avec le rendez-vous professionnel de son père qui rate donc "le plus important rendez-vous de sa vie" selon l'obstétricien. En deux minutes le comédien a interprété la parturiente, le médecin accoucheur, l'infirmière, le père, l'éditeur. Le ton est donné : tout au long récit le comédien caméléon ne va pas cesser de passer en un éclair d'un personnage à l'autre.

Une performance incroyable ! Un geste, une posture, un accent ou une voix, un rien qui est un tout et François de Brauer jongle avec les personnages, une vingtaine en tout. Le rythme est effréné. Mime, comédien, ventriloque aussi. La performance est techniquement de haute voltige et hilarante. Un travail d'une extrême précision qui cache derrière la facilité apparente un travail long de recherche de la perfection.

Pourtant un bémol pour que le spectacle soit une pépite. Le texte n'a pas soulevé en moi une adhésion inconditionnelle. Derrière l'humour et l'absurde rien de bien nouveau dans cette critique d'un certain monde de l'art contemporain et sur l'utilité de l'art, quelle que soit la forme qu'il prend, même si c'est l'art pictural qui est ici le point d'ancrage du discours. La fronde de Goudard semble se limiter à des considérations psychologiques. On aurait attendu une réflexion plus profonde, peut-être plus politique. Dans cet affrontement entre Goutard, l'anti-art, et Duflou, le défenseur de l'art, on retiendra l'hilarant numéro de jongleur.

En bref : une performance étonnante de François de Brauer. On aurait néanmoins souhaité une réflexion plus approfondi sur la dimension politique de l'utilité de l'art.

La loi des prodiges, de et avec François de Brauer, collaboration artistique Louis Arène et Joséphine Serre, lumières François Menou Costumes Christelle André

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
17 Rue René Boulange 75010 Paris
Jusqu'au 22 déc 2018 - Vendredi / Samedi 21h - Dimanche 18h
Du 26 au 30 décembre du mardi au samedi 21h - Dimanche 18h
Du 2 février au 31 mars samedi 16h dimanche 18h lundi 20h


Crédit photo @