dimanche 15 juillet 2018

CES MOTS POUR SEPULTURE

ÉMOUVANT TÉMOIGNAGE D'UN SURVIVANT
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Benjamin Orenstein est un survivant. Il a 14 ans et demi lorsqu'à la demande de ses frères il prend la place de leur père pour aller travailler dans un camp nazi. De l'automne 1939 à avril 1945 il va passer par 7 camps de travail et de concentration. Un miracle que le jeune juif polonais ait survécu.

C'est JC Nerson qui met en scène les mots de la biographie de Benjamin Orenstein. Avec sobriété il relate cette longue traversée de l'horreur. Cela commence avec les brimades, les sévices subies par les familles juives, le port du brassard et de l'étoile, et va croissant dans la démonstration de ce que l'homme peut commettre de plus horrible, du camp de travail presque bienveillant (en comparaison des autres) à Auschwitz, le camp de la mort. Sa jeunesse et la chance, voilà peut-être les clés qui expliquent que Benjamin Orenstein ait pu sortir vivant, ne pesant plus que 32 kg pour 1m60, du plus terrible des camps nazis.

C'est un vrai travail de troupe qui nous est proposé à La Factory. L'ambiance et l'univers de cette époque troublée sont restitués avec justesse. Les décors sont travaillés. Un mirador, un rail de chemin de fer, un grillage, un lopin de terre, une table familiale : nous sommes au coeur du calvaire de cette famille dont Benjamin sera le seul survivant. Le zèle des capots, le sadisme des soldats, la peur et la faim éprouvées par les prisonniers. L'émotion est présente à chaque instant, malgré les noirs répétitifs des changements de décors qui cassent un peu le rythme.

Ce soir-là M. Benjamin Orenstein était présent dans la salle.

En bref : une reconstitution historique est pédagogique de l'enfer vécu par Benjamin Orenstein, survivant de 7 camps nazis. Avec sobriété et réalisme une mise en scène et une interprétation émouvantes. Parce qu'il ne faut jamais oublier.

Ces mots pour sépulture, d'après la biographie de Benjamin Orenstein mise en mots par JC Nerson, adaptation et mise en scène Charlotte Jarrix, décor Christophe Jacqueton, costumes et accessoires, Amélie Rochard et la Compagnie Intrusion, avec Tom Sage en alternance avec Côme Burhgraeve, Titouan Bodin, Nicolas Delahaye, Benjamin Airault  Tristan Montandreau, Rosalie Airault, Marie-Auriane Ormazabal, Amélie Rochard et Charlotte Jarrix.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2018
Théâtre de l'Oulle Factory - Salle Tomasi
4 Rue Bertrand 84000 Avignon
Du 6 au 29 juillet 2018 - 15h40 - Durée 1h35
Relâche 9, 16 et 23 juillet


samedi 14 juillet 2018

NOUS VOIR NOUS - Avignon OFF 2018

GÉNÉRATION SUICIDÉE
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Les québécois de la compagnie Tech présente une mise en scène du texte e de Guillaume Corbeil "Cinq visages de Camille Brunel". Un texte que j'avais découvert dans le Off il y a quelques années. Portrait au vitriol d'une génération hyper connectée, qui vit tout à fond et se met en scène sur les réseaux sociaux.

Ils sont cinq : trois filles et deux garçons. Ils ont la trentaine. Leur vie telle qu'ils l'exposent à grand coup de photos sur Facebook et autres réseaux sociaux est faite de fêtes, de sons, d'images, de mouvement. Comme dans une battle ils se définissent par ce qu'ils aiment musicalement, par leur culture cinématographique,par les spectacles phares qu'ils ont vus. Une vie ou tout est beau, lisse, où tous sont heureux.

Mais si on gratte la surface les couches inférieures de la vie réelle sont biens différentes. Le sexe n'y est pas toujours fun, l'alcool qui grise est addictif, l'euphorie de la fête vient des petites pilules de drogue. Derrière le collectif soudé et festif se cachent des individualités au parcours douloureux. Ces images de joies peuvent révéler une autre réalité, camoufler le drame naissant, celui que personne n'a vu venir. Une génération entre être et paraître. Une jeunesse ivre de fête et riche de ses combats partout dans le monde.

Les cinq comédiens et comédiennes ne se ménagent pas. La mise en scène est énergique, fait appel à la vidéo, à la projection en grand de photos, au son. Les références ont été actualisées et partiellement francisées sans que le texte ne perde de sa férocité. Néanmoins, malgré toutes les qualités de la Compagnie Tech et peut-être parce que le texte n’était pas une découverte, il m'a manqué un peu de la puissance de la première version vue. Et je me dis que si la fiche spectacle avait clairement fait mention du titre "cinq visages de Camille Brunel" je ne l'aurai pas inscrit dans mon programme.

En bref : la compagnie Tech met en scène avec énergie "Cinq visages de Camille Brunel", portrait au vitriol d'une génération du paraître. 


NOUS VOIR NOUSde Guillaume Corbeil, mis en scène de Antoine Lemaire, avec Chloé André, Cédric Duhem, Marie Mounier en alternance avec Marie Bourin, Charlotte Talpaert, Rodrigue Woittez

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2018
11 Gilgamesh Belleville
11 Bd Raspail - 84000 Avignon
Du 6 au 27 Juillet 2018 - 18h

JE T'AIME PAPA MAIS MERCI D'ETRE MORT

RÉSILIENCE ET POÉSIE
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Le Théâtre des Tarabates est une compagnie créée par Philippe Saumont. Marionnettiste de formation il aborde avec poésie et créativité des thèmes sérieux dans des spectacles plus particulièrement destinés au jeune public.

Avec "Je t'aime papa mais merci d'être mort" il utilise les mots de l'enfance pour parler de cette violence familiale. Cadet d'une fratrie de trois l'enfant n'a pas de place à lui dans cette maison étroite. Le père ouvrier est souvent absent. Et quand il rentre fatigué du travail et saoul des soirées avec les copains, c'est la mère au foyer et les enfants qui trinquent. La violence quotidienne. Alors l'enfant se tourne vers le ciel, ses nuages et ses étoiles. Dans cet univers empreint de poésie et de musique (live) il trouve la force de fuir ses cauchemars et ceux du père, ancien de la guerre d'Algérie.

C'est une histoire de résilience, le récit d'un enfant qui a grandi dans un univers familial défavorable, mais pas le récit d'une victime. Avec des mots simples il trace son chemin vers l'adulte qu'il deviendra, prouvant que rien n'est écrit et qu'il est possible de s'en sortir.

Poète et conteur Philippe Saumont crée un spectacle qui met l'accent sur l'esthétique. Ses nuages sont faits de barbe à papa, ses planètes sont des bonbons géants. L'image du père est un géant froid et menaçant. Un masque de pâte (à pizza?) illustre l'enfant qui étouffe dans cet atmosphère de violence. Et c'est la poésie et le rêve qui l'emportent. Il manque juste un peu de rythme pour que l'émotion soit totale.

Je t'aime papa mais merci d'être mort, de Philippe Saumont, mis en scène par l'auteur, avec Christophe Ecobichon, musique Yann Honoré, manipulation & jeu Geoffrey Saumont

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Festival Off 2018
11 Gilgamesh Belleville - 11 Bd Raspail 84000 Avignon
Du 6 au 27 juillmet - 10h - Durée 1h10
Tous publics à partir de 12 ans 


vendredi 13 juillet 2018

L'ANNEE DE RICHARD - Avignon OFF 2018

LE MONSTRE ET LE POUVOIR
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Richard. Homme blessé. Difforme. Rejeté de tous. Misanthrope qui hait la famille. "Je jure de vous faire perdre la foi en la démocratie". Voilà comment se présente celui qui dans quelques minutes dira "S'ils ne peuvent m'aimer alors qu'ils aient peur de moi" tout en nous enjoignant à profiter de l'été pour ne pas penser à ce qui arrivera après.

"Je demande un parti". Voilà un cri bien étrange lancé par cet homme qui n'est que cynisme, qui jette le chaud et le froid. Tantôt il veut nous amadouer, tantôt il se fait menaçant. Le pouvoir est son dû. Il l'a bien mérité après tout l'argent qu'il a investit ou permis d'investir.  Et qu'importe qu'il n'agisse pas au nom d'une idéologie "Ce que le peuple a besoin avant tout c'est d'un Napoléon".

Qui est donc cet homme qui fait preuve d'un cynisme et d'une froideur glaçants ? Angelica Liddelle a écrit ce texte en 2009. Elle s'empare de la figure du cruel Richard III et dresse un constat visionnaire des dérives de la démocratie dans les sociétés occidentales. Richard est un être qui n'a aucun scrupule. A travers son discours, ses tentatives de séduction, ses menaces, son langage brut, il nous jette au visage nos incohérences, notre paresse, notre torpeur. Ce n'est pas l'action qui l’intéresse mais la puissance du verbe, comment la communication jongle avec les désirs, les pulsions, les peurs d'un peuple qui se laisse endormir. "On ne traite pas d'assassin un président démocratiquement élu" qui va ensuite poser avec son cheval ou son chien. 



Dans ce réquisitoire sans fard sur nos démocraties endormies Angelical Liddell nous incite à nous regarder. Avons-nous envie de laisser n'importe quel beau parleur un tant soit peu intelligent jouer avec nos cordes sensibles et nous manipuler pour prendre le pouvoir en toute légalité. Et quand on regarde l'Europe de 2018 comment ne pas trouver se dire que la dramaturge avait déjà tout compris.

Il y a trois ans Anne-Frédérique Bourget et la compagnie Maskantête présentait déjà un texte fort de la même autrice, "Et les poissons partirent combattre les hommes", qui nous parlait du drame des migrants en Méditerranée.  Cette nouvelle mise en scène appuie avec la même force un texte très tout aussi ravageur. Elle joue sur les contrastes : dans les changements de ton, dans les chansons qui répondent au texte, dans couleur des costumes (bleu roi, argent), dans les rythmes, dans le choix de ses comédiens.

Sur scène deux comédiens et un musicien. Azeddine Benarnara a la puissance du monstrueux Richard. Tantôt séducteur, tantôt dictateur, il dit avec force ce texte engagé. La force des mots prend tout son sens dans son interprétation. Richard ne cherche pas à convaincre par l'action mais gagne par sa capacité à manipuler par les mot Face à lui Lauriane Durix compose une figure tout aussi complexe. Elle rassure parfois, à l'air de s'inquiéter comme nous des propos tenus par Richard, le cajole, nous séduit de ses yeux clairs. Comédienne et danseuse elle est le complément charme et séduction de Richard. Tous les deux ont une large palette d'expression. Accompagnés par la musique live de Alexis Sibeleau ils forment un redoutable tandem qui tisse sa toile pour nous faire tomber dedans. Et quand dans la dernière partie des spectres sortis du public viennent tourner autour du corps de Richard sommes nous rassurés de voir la bête tomber ?

En bref : La compagnie Maskantête réussi à nouveau à porter avec force, énergie et conviction un texte puissant. Porté par un duo de comédiens complémentaires, au jeu très expressif, elle nous incite à la réflexion. Réveillons-nous nous dit-elle avec ce texte visionnaire d'Angelica Liddell !

L'année de Richard, de Angelica Liddell, par la compagnie Maskantete, mise en scène Anne-Frédérique Bourget,  avec Azeddine Benarnara, Lauriane Durix et Alexis Sébileau

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival Avignon Off 2018
Artephile - 7 Rue Bourg Neuf - Avignon
du 6 au 27 juillet - 15h45 - relâche le dimanche

BOHEME, NOTRE JEUNESSE - Opéra Comique

TROP COURTE JEUNESSE !
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Pauline Bureau est l'une des jeune et prometteuses metteure en scène du spectacle vivant en France. On l'a surtout remarquée pour "Mon coeur" où elle parlait du scandale du Médiator. Avec la complicité de Marc Olivier Dupin elle adapte "La Bohème" de Puccini pour en donner à l'Opéra Comique une version resserrée qui offre une jolie entrée en matière pour découvrir le monde de l'opéra.

EMBLÉMATIQUE OEUVRE DE PUCCINI

"La bohème" est un opéra "à la frontière du conte de fées et du drame social" dit Pauline Bureau. C'est effectivement l'ambiance que l'on retrouve dans la mise en scène, les très beaux décors d'Emlanuelle Ray habillés des lumières de Bruno Brinas et des vidéos de Nathalie Cabrol. Nous sommes dans le Paris de 1889. Eiffel érige sa tour tandis que sous les toits la jeunesse populaire et artiste se gèle et crie famine. Dans cet univers gris naît l'amour entre Rodolphe et Mimi. Le poète et la fleuriste tentent de vivre leur amour gâché par la jalousie du jeune homme et la maladie de l'aimée. En pendant de ce couple sage il y a la joyeuse et libre Musette et ses amours tumultueuses avec Marcel.

Certes je n'ai pas toutes les références pour émettre un jugement sur l'opéra en tant que quel et donc je m'en garderai bien. J'en resterai sur mon ressenti. Il me semble que l'esprit de l'opéra de Puccini est là. L'orchestre Les frivolités parisiennes dirigé par Alexandra Cravero nous offre une belle interprétation de cette version retravaillée. La voie cristalline de Sandrine Buendia se glisse avec bonheur dans les espoirs et les désarrois de Mimi. Marie-Eve Munger est une Musette énergique, libre, pétulante. Quant à Kevin Amiel il ébloui avec une interprétation sensible de Rodolphe.

Pourtant il m'a manqué quelque chose, un petit supplément d'âme, pour être émue. Ramené à à peine 1h30 cette adaptation met surtout l'accent sur la dramatique histoire d'amour. Mimi et Rodolphe tombent amoureux tellement vite qu'on a tout juste eu le temps de voir la flèche de Cupidon les frapper. La maladie de Mimi arrive elle aussi très vite. Et c'est déjà la fin de l'opéra et nous avons à peine eu le temps de nous attacher à cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la pauvreté. A trop vouloir resserrer l'histoire on y perd en développement des personnages et des situations.

Il n'en demeure pas moins que l'on ne boudera pas notre plaisir. La beauté de la scénograhie et des voix, la simplicité et la poésie de la mise en scène et de l'intrigue font de cet "Bohème, notre jeunesse" une excellente introduction a l'opéra qu'il faut venir voir en famille.

En bref : une adaptation raccourcie de La Bohême de Puccini dans une mise en scène poétique et romantique, qui offre une belle opportunité de découvrir cette oeuvre phare du répertoire. Avec les très belles voix, entre autres, de Kevin Amiel et Marie-Eve Munger.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Opéra Comique
Place  75002 Paris
Les 9, 11, 13 et 17 juillet à 20h / le 15 juillet à 15h
Et la saison prochaine au théâtre Montansier de Versailles

dimanche 8 juillet 2018

OU EST JEAN-LOUIS ?

STAR D'UN SOIR !

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Envie de connaître les sensations du comédiens face au public parisien ? Au théâtre de la Michodière "Où est Jean-Louis" vous offre la possibilité d'être la star d'un soir.

L'intrigue est légère, le texte aussi : Philippe organise une soirée déterminante pour l'avenir de sa boîte qui est en difficulté. Il a invité un investisseur potentiel et réunit ses principaux collaborateurs. Mais l'un d'entre eux manque à l'appel. Enfin le comédien qui joue le rôle est absent. C'est donc un volontaire dans le public qui va prendre sa place.

En fait dans la soirée trois Jean-Louis vont se succéder. Trois spectateurs choisis au hasard parmi ceux qui se sont portés volontaires en remplissant un petit papier avant de s'installer dans le public. Si vous êtes chanceux / chanceuse vous aurez trois beaux numéros d'improvisation. Parce qu'il faut bien le reconnaître il faut avoir du cran pour oser passez de spectateur à acteur.

On l'a dit plus haut, ce n'est pas la qualité du texte qui retient l'attention (désolée pour Gaëlle Gauthier). "Où est Jean-Louis" s'inscrirait très bien dans la tradition du Café de la Gare. Du théâtre de boulevard qui tire sur la corde de l'absurde avec 5 acteurs aguerris à jouer la comédie. Flavie Péan assiste stoïquement à cette soirée où tout semble déraper. Sébastien Pierre en fait des caisses avec son maquillage et accessoires évolutifs, Loïc Legendre et Alexandre Texier jouent les troublions, Karine Dubernet en fait des tonnes en dragueuse désinhibée. Quand à Arnaud Gidoin il donne au spectacle tout son rythme avec quelques moments assez délirants.

La mise en scène d'Arthur Jugnot est sans grande surprise. Ce qui va faire le succès de ce spectacle c'est la surprise d'un spectacle renouvelé chaque soir au gré des invités surprise piochés dans le public. Arnaud Gidoin les accueille avec une grande bienveillance et la troupe n'est pas en reste car tous font un beau travail d'adaptation et d'improvisations.

Mais pour ne rien vous cacher, dans le style participatif je préfère retourner voir "Derniers coups de ciseaux".

En bref : une comédie de boulevard qui se renouvelle chaque soir grâce au jeu d'improvisation entre comédiens et volontaires du public. Envie de connaître les sensations de l'acteur ? Tentez votre chance.

"Où est Jean-Louis", de Gaëlle Gauthier, mis en scène par Arthur Jugnot, avec Arnaud Gidoin, Alexandre Texier, Flavie Péan, Sébastien Pierre, Loïc Legendre, Karine Dubernet...et vous peut-être

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre de la Michodière
4 bis rue de la Michodière 7500 Paris
A partir du 15 juin 2018 - du mardi au samedi à 21h

lundi 2 juillet 2018

TRAGÉDIES ROMAINES - Théâtre National de Chaillot

BREAKING NEWS DANS LA ROME ANTIQUE
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Ceux qui comme moi n'ont pas vu le spectacle lors de sa création il y a 10 ans et qui depuis sont tombés amoureux-amoureuses du théâtre d'Ivo van Hove, attendaient avec impatience cette fin de saison au Théâtre National de Chaillot pour découvrir ce triptyque.

Précurseures de "Kings of war" ces Tragédies romaines réunissent trois pièces de Shakespeare : Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre. Ivo van Hove a choisi de les présenter non pas leur ordre d'écriture mais dans le respect de la chronologie historique, pour une meilleure compréhension pour le spectateur.

Ce qui intéresse le metteur en scène néerlandais c'est, comme dans "Kings of war", la dialectique du pouvoir. Dans un dispositif scénique qui permet au public d'assister à la plus grande partie du spectacle depuis des canapés disposés sur scène, le temps de l'action politique se fond dans le quotidien de la plèbe ou du peuple. Ainsi lorsque Coriolan s'interroge sur la validité du poids politique de la plèbe ("Sont-ils dignes d'une voix ceux qui la donnent pour la retirer aussitôt?") le public en immersion vaque à ses occupations : il regarde la télé confortablement installé dans ces canapés design ou fait la queue au bar pour acheter son sandwich.

La quinzaine ou vingtaine d'écrans disposés sur scène, tournés en tous sens, diffusent les captations en directs des comédiens mais aussi des images d'actualité récentes : Donald Trump sur un dialogue de Coriolan, l'annonce de la mort de JFK par les journalistes de la télévision américaine pendant que se construit le complot autour de Brutus pour assassiner Jules César, un discours d'Hillary Clinton tandis que parle Cléopâtre. Un dispositif scénique qui renvoie à notre monde de communication, où les chaînes d'information s'animent au rythme des "breaking news", où seuls les événements exceptionnels (ou présentés comme tel) attirent l'attention du téléspectateur abreuvé d'information en tout genre. Des news, qu'elles soient rapports sur l'état des armées, conclusion des guerres ou annonce des morts, sont annoncées via un plateau du 20h ou par des textes défilant en rouge au bas des écrans pendant les changements de décor.

Ivo van Hove a choisi de ne pas montrer les scènes de guerre, remplacées par une musique live tonitruante à grand renfort de percussions et de timbales et un texte qui défile sur l'écran. Ce faisant il renforce son propos : les méandres de la politique. Pour autant via le dispositif et les costumes de notre époque, les empereurs qui tendent à se rapprocher des Dieux de l'Olympe, ou plutôt du Panthéon romain, sont ramenés à leur condition d'homme. Issus de la plèbe ils sont aussi imparfaits et parfois aussi simples que le commun des mortels aux destinés desquels ils président. Et lentement mais sûrement se dessine le chemin qui fera d'Octavius l'Empereur suprême. Dans une telle mise en scène comment ne pas faire le parallèle avec l'état du monde en 2018 ?

Ces Tragédies romaines c'est pour le spectateur le bonheur de retrouver la troupe du Toneelgroep Amsterdam. Comme il l'a fait avec la troupe de la Comédie Française pour "Les Damnées" Ivo van Hove sait pousser ses comédiens pour leur permettre de donner des prestations d'une rare intensité. S'il ne fallait en citer que trois je retiendrais Gijs Scholten van Aschat, impétueux, colérique Coriolan. Il transcende cette première tragédie. Hans Kesting irradie de tout son incroyable charisme, endossant la cuirasse fragile d'un Marc Antoine hypnotisé par les charmes de Cléopâtre. La tirade de l'hommage de Marc Antoine à la dépouille de son ami Jules César est l'un des grands moments du spectacle. Et enfin l'apothéose avec Chris Nietvelt, Cléopâtre femme libre, amoureuse jalouse et possessive, femme de passion. Son interprétation est sauvage, sensuelle, brûlante, passionnée, incandescente.

D'aucuns pourraient trouver répétitifs certains dispositifs que l'on a déjà pu voir dans d'autres spectacles d'Ivo van Hove. Mais c'est oublier que ces Tragédies romaines ont déjà dix ans et qu'elles portaient déjà en leur sein ce que le brillant metteur en scène batave allait produire ensuite. J'espère que j'aurai la chance de pouvoir assister à la création de son prochain spectacle, "Die Dinge de Voorbijgaan" dans quelques jours dans le cadre du Festival d'Avignon.

En bref : Créées il y a 10 ans ces "Tragédies Romaines" reviennent enfin en France. Précédent "Kings of War", "The Fontainhead", "Les Damnés" ou "Vu du pont" elles portent en elles les prémices du travail du génial Ivo van Hove. Portées par la magnifique troupe du Toneelgroep Amsterdam cette dissection de la vie politique donne une fois de plus aux mots de Shakespeare tout leur caractère intemporel.

Les tragédies romaines d'après William Shakespeare, mise en scène Ivo van hove, traduction Tom Kleijn, vidéo Tal Yarden, scénographie, lumières Jan Versweyveld, avec Hélène Devos, Fred Goessens, Janni Goslinga, Marieke Heebink, Robert de Hood, Hans Kesting, Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Chris Nietvelt, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat, Harm Duco Schut, Bart Slegers, Eelco Smits (comédiens), Ruben cooman, Yves Goemaera, Hannes Nieuwlaet, Christiaan Saris (musiciens)


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre National de Chaillot
Place du Trocadéro - Paris
Du 29 juin au 5 juillet 2018
Durée : 5h45 - En néerlandais surtitré en français


Crédit photo @Jan Versweyveld