vendredi 24 février 2017

SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE

COUPLE AU CŒUR DE LA CRISE
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Au Théâtre de l'Oeuvre Safy NEBBOU et Jacques Fleschi adaptent le film d'Ingmar Bergman avec le couple Raphaël Personnaz / Laetitia Casta dans le rôle du couple qui chavire. Une mise en scène épuré pour un texte fort sur la fragilité du couple.

UN BONHEUR PARFAIT

Marianne et Johann forment un couple idéal. Mariés depuis 10 ans ils ont de belles situations professionnelles, deux beaux enfants, des familles aimantes et aimées, un cadre de vie agréable. Mais à bien y regarder l'interview où ils se présentent on voit à certains regards, à certains silences, que le beau vernis commence à craqueler.

C'est Marianne qui ouvre le tir, sans vraiment se rendre compte qu'elle vient d'ouvrir la boîte de Pandore. Parce qu'elle n'a pas envie de ce traditionnel dimanche en famille. Pour une fois elle ne souhaite qu'une chose : rester dans les bras de Johann pour un dimanche de tendresse. Pas forcément pour le sexe, mais pour une pause, un moment de douceur non programmé. Mais lui n'est pas si enthousiaste. Alors que Marianne nous apparaît froide dans la rigidité de son confort bourgeois qui ne lui a jamais permis de réellement s'exprimer, Johann se fait plus sanguin, plus désabusé aussi.

En 6 panneaux nous traversons 20 années de l'histoire de ce couple qui ne sait plus comment s'aimer. Nous assistons à la déliquescence de leur amour, à leurs luttes internes et physiques, les suivons le long de leur parcours vers une autre vérité, un chemin de croix qui les mènera vers la sérénité, la tendresse, et une nouvelle forme de bonheur.


C'EST QUAND LE BONHEUR ?

Ingmar BERGMAN a souvent interrogé le couple, la famille. Avec SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE il dresse le portrait d'un couple en crise, confronté à la quête moderne du bonheur. Ils ont tout pour être heureux. Ils font tout pour y croire. Mais le vide abyssal de ce bonheur parfait se cache derrière une vie trop bien réglée, dans ses moindres détails. L'ennui n'a pas tardé à pointer le nez. Un nouvel enfant serait-il la clé d'une passion retrouvée ? L'herbe est-elle plus verte ailleurs ? Le couple peut-il exister sans le sexe ? Lorsque Paula s'incruste au milieu de ce couple parfait le verni craque, les faux-semblants s'effacent, les sentiments éclatent, les personnalités profondes vont pouvoir se révéler.

Johann (Raphaël PERSONNAZ) se fait odieux, goujat pour ne pas dire parfait salaud. Derrière le gendre / père / fils idéal se cachait un monstre de lâcheté qui trouve tellement facile de blesser l'autre par les mots, par le mépris, par l'indifférence affichée. Il quitte Marianne pour Paula. Mais Paula n'est pas celle qu'il pensait et bientôt il expérimente la solitude de la vie avec l'autre, au point de vouloir revenir vers Marianne. L'homme un peu macho par lâcheté et par cynisme découvrira le pouvoir des sentiments.

Marianne (Laetitia CASTA) fera un chemin inverse. Au fil des moments importants de cette désunion, lui décline tandis qu'elle rayonne de plus en plus. Dans la scène finale il a trouvé sa petitesse dit-il alors qu'elle a trouvé sa grandeur. Et chacun a alors accédé à sa vérité et à sa sérénité. Entre-temps elle aura souffert, traversé des déserts d'amour, affronté ses démons, délié ses chaînes pour enfin se trouver, libérer ses émotions et les accepter. La femme parfaite mais sans relief s'est transformée en une femme mûre qui a confiance en elle. Lui a accepté ses propres limites, ses faiblesses, et avec humilité accepte enfin que l'amour puisse être de l'affection et de la tendresse.

SOBRIÉTÉ ET ÉPURE

Par leur jeu tout en sincérité et en sobriété ils forment un couple beau et sensible. Laetitia Casta n'est pas seulement belle, d'une beauté froide au début à une sensualité révélée, affirmée et apaisée à la fin de son parcours. Raphaël PERSONNAZ brille en gendre idéal qui se fragmente. Pas de passion dans ce couple trop propre sur lui. Mais comme le dit Johann : on ne nous apprend pas à gérer nos sentiments. Les barrages sont hauts à franchir, traces d'une éducation trop lisse, d'un cadre social trop figé. 

La mise en scène de Safy NEBBOU est épurée. La scénographie est simple, faite d'un décor aussi neutre que possible pour laisser la place au jeu des comédiens et au texte. Le bois du cadre et la forêt dans la brume qui illustre le fond de scène créée un univers bourgeois, rigide, carré, lisse. Une épure qui est transcendée dans la scène finale, toute en émotion et en finesse. Un happy-end comme le voulait le réalisateur suédois.


Scènes de la vie conjugale d'après le film d'Ingmar Bergman, adaptation de Safy Nebbou et Jacques Fleschi, mis en scène par Safy Nebbou, avec Laetitia Casta et Raphaël Personnaz


En bref : Une adaptation théâtrale avec une mise en scène épurée qui laisse la place au texte et au jeu des comédiens. Un voyage au cœur d'un couple en crise. La mort et la renaissance d'un amour. Une interprétation sensible dans une ambiance froide et bourgeoise.


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
55 Rue de Clichy 75009 Paris
du 3 février au 30 avril 2017
du mercredi au samedi à 21h - samedi et dimanche à 17h


mercredi 22 février 2017

SILENCE ! ON TOURNE !

UN TOURNAGE SURVOLTE
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Après le succès de "THE A LA MENTHE OU T'ES CITRON" Patrick Haudecoeur revient à l'affiche du Théâtre Fontaine avec une comédie délirante qui s'annonce comme un nouveau grand succès

DANS LES COULISSES DU 7ème ART

Vous vous asseyez dans votre fauteuil pensant venir voir une pièce de théâtre et vous découvrez que vous êtes les figurants d'un tournage pour le cinéma. Et vous n'êtes pas au début de vos surprises.

Sur la scène toute l'équipe s'active pour tourner les dernières scènes du film. L'action se passe dans un théâtre. Et on commence par la scène où le mari va interrompre la représentation pour se venger de sa femme et de son amant. Comme vous pouvez vous en douter, rien ne va se passer comme prévu, surtout lorsque le cascadeur n'arrive pas.

Impossible de vous livre tout ce qui se passe. Le mieux est d'aller voir par vous-même. Vous ne serez pas déçus !

UNE COMÉDIE SURVOLTÉE

Je n'ai pas vu "Thé à la menthe ou t'es citron" et ne me lancerai donc pas dans des comparaisons. Mais il est certain que le duo SIBLEYRAS / HAUTECOEUR démontre une nouvelle fois son talent à créer la surprise avec une comédie survitaminée qui promène le spectateur de rebondissements en quiproquos.

La troupe prend un plaisir immense à jouer cette mise en scène où tout semble aller mal, sans compter les drames personnels des personnages. Du producteur à la jeune première, du réalisateur à la grande comédienne, du technicien au brillant jeune premier, chacun navigue entre le jeu de l'amour et du pouvoir (et de l'argent). L'interprétation est un bonheur de générosité et de burlesque. De la diva à l'ingénieur du son, de la maquilleuse à la jeune comédienne arriviste, les personnalités ne sont pas toujours ce que l'on croit !

Une désopilante mise en abîme du métier d'artiste qui a de plus la bonne idée d'inclure des musiciens. Un trio nous accueille sur scène avant le début du spectacle et nous avons plaisir à les retrouver lors des pauses que s'accorde la production du film. Chant, claquettes, musique : des petites pépites de bonheur distillées tout au long du spectacle qui concours à créer une ambiance chaleureuse.

En bref : Le public se rue déjà avec raison au Théâtre Fontaine pour la nouvelle comédie d'un duo qui enchaîne les succès. SILENCE ! ON TOURNE est une comédie burlesque au texte d'une rare drôlerie, portée par une équipe survoltée. Près de 2h de rire. Par les temps qui courent, on ne boude pas son plaisir.

SILENCE, ON TOURNE ! Une pièce de Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras, mis en scène par Patrick Haudecoeur, avec Isabelle Spade, Philippe Uchan, Patrick Haudecoeur, Nassima Benchicou, Jean-Pierre Malignon, Stéphane Roux, Véronique Barrault, Adina Cartianu, Gino Lazzerini, Patricia Gregoire. Musiciens : Jean-Louis Damant et Jean-Yves Dubanton.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
10 Rue Pierre Fontaine 75009 PARIS
Du mercredi au vendredi 20h30 - Samedi 18h et 21h - Dimanche 15h


mardi 21 février 2017

HOTEL DES DEUX MONDES

RETOUR GAGNANT POUR UN TEXTE INTEMPOREL
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En 1999 Eric-Emmanuel Schmitt créait au Théâtre Marigny, HOTEL DES DEUX MONDES avec notamment Rufus, Catherine Arditi, Bernard Dhéran. Il revient sur scène au Théâtre Rive Gauche avec une nouvelle distribution. Retour gagnant pour cette réflexion métaphysique.

ENTRE DEUX MONDES

Lorsque Julien Portal (Davy SARDOU) sort de l'ascenseur, comme tous les clients de cet hôtel étrange il ne sait pas comment il est arrivé dans ce lieu ni combien de temps il y restera. Et il n'est pas au bout de ses surprises. Guidé par le docteur S (Odile COHEN) il va croiser 4 personnages au destin suspendu. Le mage Radjapour, Marie, le Président Delbec et Laura le confrontent à ce qu'il a oublié : la vie. De ce séjour entre rêve et réalité, entre doutes et certitudes, trouvera-t-il un sens à ce mystère ?


QUESTIONNEMENT INTEMPOREL

J'ai eu la chance de découvrir ce texte lors de sa création en 1999. Depuis, comme pour beaucoup de spectateurs, il ne m'a pas quittée et je le relis souvent, au point de figurer parmi mes meilleurs souvenirs de théâtre pour l'intense émotion ressentie alors. C'est donc avec une certaine appréhension que j'abordais cette reprise. 

18 ans plus tard le texte n'a pas pris une ride. Cet hôtel suspendu entre deux mondes nous interroge sur notre façon d'appréhender la vie et la mort. Ce temps suspendu pour Julien, Marie, le Mage, le Président ou Laura est une parenthèse, un moment de grâce, une chance qui est donnée à chacun de se repenser, de repenser sa vie, ses actes, ses certitudes. Sauront-ils en tirer profit ? Auront-ils la possibilité de récolter les fruits de leurs réflexions ? Et nous ?

UNE INTERPRÉTATION SENSIBLE

Davy SARDOU se glisse avec bonheur dans la peau de Julien Portal. Le quadra sûr de lui mais désabusé, qui brûle la vie par les deux bouts, reprend espoir grâce à Laura, dynamique Noémie ELBAZ. Elle, boulimique de la vie, et un tourbillon de fraîcheur et d'optimisme. Michèle GARCIA est une Marie réservée qui sait s'affirmer. Hésitante parfois elle est touchante d'humanité et de sagesse. Jean-Jacques MOREAU est un Président Delbec puant de suffisance, inflexible membre d'une élite économique et politique que rien n'ébranle, sur qui tout glisse et convaincu d'être le seul à détenir la vérité, le seul auquel tous les écarts sont dus et qui ne comprend pas l'attitude du Docteur S à son égard. Jean-Paul FARRE a la délicieuse malice du Mage Radjapour. Débonnaire et calme il a fait la part des choses.

Ce petit monde est encadré par 3 figures aussi virginales que mystérieuses. Il y a Gabriel, ou Emmanuel, ou Michel (Günther VANSEVEREN), chacun lui donnant le nom qu'il veut, et l'ange sans nom (Roxanne LE TEXIER). Muets, féminin et masculin, ils ont le regard et le sourire énigmatiques mais inspirent confiance et sont empreints de malice et de compassion. Ils sont les assistants dévoués du Docteur S, magnifique Odile COHEN, porte-parole des deux mondes et responsable de la stricte application des règles...pour mieux parfois s'en affranchir.

Le décor de Stéphanie JARRE rend imposant et un peu écrasant ce mur qui encadre l'ascenseur symbolique. Les variations de lumière sont parfois trop appuyées dans les intentions, voulant dicter les émotions au spectateur. Mais un soin particulier a été apporté à la bande-son qui joue habilement du mystère ou de la réalité.

En bref : une reprise réussie pour cet HOTEL DES DEUX MONDES. Grâce à une mise en scène soignée et à des comédiens sensibles Eric-Emmanuel SCHMITT nous ramène à l'essentiel : la vie.

"La confiance est une petite flamme qui n'éclaire rien, mais qui tient chaud"

HOTEL DES DEUX MONDES, de Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène d'Anne Bourgeois, avec Davy Sardou, Jean-Paul Farre, Jean-Jacques Moreau, Michèle Garcia, Odile Cohen, Noémie Elbaz, Günther Vanseveren et Roxanne Le Texier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Rue de la Gaîté 75015 Paris
Depuis le 19 janvier 2017
Du mardi au samedi à 21h - Dimanche 15h

Crédit photo @Fabienne RAPPENEAU

lundi 20 février 2017

FANTASIO

FANTASTIQUE FANTAISIE ROMANTIQUE
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C'est avec une opérette oubliée depuis sa création que l'Opéra-Comique fait l'ouverture de sa nouvelle saison. Prévu pour une salle rénovée c'est au Châtelet, pour cause de retard de travaux, que Thomas JOLLY met en scène le livret de Musset mis en musique par Offenbach. Un nouveau challenge un peu fou relevé avec talent et élégance.

OPÉRA COMIQUE PAS SI LÉGER

Malgré son nom qui sonne gaiement, FANTASIO est une comédie un peu amère. Pour sceller la paix le Roi de Bavière va marier sa fille Elbeth au Prince de Mantoue. Mais le Prince a mauvaise réputation et devant la mine chafouine de sa fille le Roi hésite : doit-il la sacrifier à la raison d’État ? Quant au Prince il décide de changer de rôle avec le général de son armée pour se faire aimer pour lui-même.

Pendant ce temps, au sein du peuple en liesse à l'annonce de la paix, le jeune Fantasio, mélancolique et blasé, tombe amoureux d'Elbeth. Pour l'approcher il endosse le costume de Saint Jean, le bouffon qui vient de décéder.

Dans ce jeu de cache cache se loge beaucoup de mélancolie et de désillusion. Elbeth semble se soumettre à la volonté de son père mais ne peut se résoudre à dire adieu à son insouciante jeunesse. Le Prince de Mantoue, guère courageux, laisse son Général en première ligne et préfère capituler plutôt que d'affronter Fantasio. Quant à ce dernier il utilise le paravent du bouffon pour cacher sa mélancolie et ses désillusions, et c'est en Roi des Fous qu'il joue le trublion avec un plaisir gourmand, semant la zizanie dans les projets du Roi et du Prince.

ÉLÉGANCE ET VIRTUOSITÉ

Après ses mises en scène rock et enthousiasmantes de Henry VI et de Richard III au Festival d'Avignon, après une légère déception créée par Eliogabalo en début de saison à l'Opéra de Paris, Thomas JOLLY prouve une nouvelle fois que l'on peut dépoussiérer le spectacle vivant.

Tout dans ce FANTASIO est une réussite. Le jeune metteur en scène parage avec Laurent CAMPELLONE qui assure la direction musicale, la responsabilité de faire revivre cet opéra si mal reçu lors de sa création qu'il fut retiré de l'affiche au bout de quelques représentations. Un opéra trop sérieux pour une France qui ne s'est pas encore complètement remise de la défaite de Sedan et de la Commune, et pour un public qui n'a pas envie de voir un spectacle où le peuple et son bouffon semblent imposer leur désir au Roi.

Les décors de Thibaut FACK sont magiques, féeriques et romantiques, renforcés par les lumières d'Antoine TRAVERT et Philippe BERTHOME. On retrouve ces échafaudages et escaliers chers à Thomas JOLLY, ces éclairages laser, cette méticulosité dans la scénographie, les mises en ombre et en lumière. Mais loin de lasser ces effets et outils, pas encore des tics, articulent l'espace, nous transposant dans les rues de la ville, dans le palais, dans les jardins. Les costumes de Sylvette Dequest jouent aussi avec les couleurs et les noirs et blanc. L'opéra commence dans une atmosphère sombre, un clair-obscur qui s'éclaire progressivement, notamment avec le lumineux costume de FANTASIO et finir dans une explosion de joies et de couleurs.

Avec un message pacifiste délivré par le jeune bouffon : "Rois battez-vous. Cela ne nous regarde pas". Et tandis que le Prince de Mantoue fait de Fantasio un comte pour avoir fait déclarer la guerre, le roi le fait Prince pour avoir fait conclure la paix.


FANTASTIQUE MARIANNE CREBASSA

Si le jeu des comédiens pouvait parfois sembler faible lors de la première il faut noter la virtuosité et le talent mis en oeuvre pour faire revivre la musique de Jacques OFFENBACH et le livret de Paul de MUSSET (d'après l'oeuvre d'Alfred de MUSSET). Porté par l'Orchestre Philharmonique de Radio France et entouré du choeur formé par l'ensemble Aedes la distribution vocale est admirable.

La mezzo-soprano Marianne CREBASSA est un FANTASIO romantique, un brin sombre, sorte de Pierrot lunaire qui n'est pas à sa place dans son époque. Faut-il s'étonner du choix d'une femme pour interpréter ce personnage ? Le résultat est un vrai bonheur. Sa performance se combine à merveille avec celle de Marie-Eve MUNGER, fragile princesse Elbeth. Leurs duos sont virtuoses.

Pour en savoir plus :
Toutes les biographies des artistes, des vidéos dans les coulisses de la création, des interviews et des contenus exclusifs sur le site de l'Opéra Comique en cliquant ICI

En bref : Avec FANTASIO l'Opéra-Comique commence sa saison sous le signe de la virtuosité. Thomas JOLLY et Laurent CAMPELLONE font revivre avec bonheur cet opéra du duo OFFENBACH / MUSSET. Un opéra empreint de sagesse et de mélancolie, pour le plus grand bonheur du public parisien.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Opéra Comique délocalisé au Châtelet
Place du Châtelet- Paris
Les 14 -16-18-20-22-24-27 février à 20h
Les 12 et 26 février à 16h
Retransmission Live sur CULTUREBOX le 22 février à 20h


Crédit photo / Vidéo @ Opéra Comique / Le Figaro

samedi 11 février 2017

RESISTER C'EST EXISTER

VIBRANT HOMMAGE A LA RÉSISTANCE
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Après 600 représentations en France François Bourcier installe son RESISTER C'EST EXISTER au Studio Hébertot. Un vibrant hommage à la résistance et une performance émouvante.

LA RÉSISTANCE AU QUOTIDIEN

C'est à l'origine une idée de François Bourcier. Seul en scène pendant près d'une heure et quart, il interprète une quarantaine de personnages (ou plus) qui par leurs actes ont résisté à l'occupation allemande.

Une résistance populaire, d'hommes et de femmes qui ont eu le courage de risquer leur vie par des gestes parfois grands souvent petits pour dire non à l'occupant et oui à la liberté. S'appuyant sur des témoignages authentiques le récit est une succession de petites scènes plus ou moins longues, s'enchaînant avec logique. Parfois quelques mots suffisent à décrire une action

Tous prouvent qu'il n'y a pas de petit geste pour combattre pour la liberté. Aucun ne cherchait à inscrire son nom dans l'Histoire, mais seulement à agir à la hauteur de ses moyens. Et c'est aussi cette accumulation d'actes courageux comme le simple fait de crier "Vive la France" le 11 Novembre qui ont participé à faire basculer l'Histoire. Et si Péguy, Druon, Kessel et le Général sont cités ce sont bien les inconnus qui sont mis en valeur.


PERFORMANCE THÉÂTRALE

Isabelle Starkier présente une très belle scénographie. Sur scène une douzaine de costumes pendent du plafond accrochés par des chaines. Posés sur des cintres ces costumes sont les figures en relief de ces résistants de tous les jours. François Bourcier les enfile les uns après les autres, se transformant en ces Justes, ces Résistants du quotidien : paysan à l'accent rocailleux, une ménagère bien parisien, un étudiant bravache, un ouvrier en bleu, un policier protecteur d'un enfant juif, etc. Une gestuelle, une posture, un accent, une mimique : le comédien se transforme en quelques secondes, faisant vivre avec authenticité ces anonymes.

L'ensemble est rythmé. On part d'un d'univers réaliste pour évoluer vers un mode plus onirique et poétique, se terminant par un clown un  peu lunaire et attendrissant. Il aborde sous un angle original une partie de notre histoire récente et nous la raconte comme si nous l'entendions pour la première, captivant l'auditoire dès la première seconde avec des images fortes comme la silhouette de Jean Moulin.

Le spectacle se termine sur les mots d'Aimé Césaire : 

"Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de bouche. Ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir".

En bref : Une leçon d'histoire racontée brillamment par un comédien bouleversant. Une ouverture des esprits pour rappeler qu'aujourd'hui comme hier il n'est pas de petits gestes pour résister. Un hommage à des femmes et des hommes anonymes et exemplaires


Résister c'est exister, de Alain Guyard, mise en scène et scénographie Isabelle Starkier, avec François Bourcier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles 75017 Paris
Du 10 janvier au 19 mars 2017
du mardi au samedi à 19h - Dimanche 17h


Crédit Photos @Caroline Coste

jeudi 9 février 2017

VANISHING POINT

MARC LAINE RENOUVELLE LE ROAD-TRIP THEATRAL
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Avec Vanishing Point Marc Lainé nous emmène en voyage dans le grand nord  canadien. Bercé par la musique du groupe Moriarty et la voix chaude de Marie Sophie Ferdane, un road-trip théâtral folk, poétique et envoûtant, à la rencontre de soi-même.


BALADE DANS LE GRAND NORD CANADIEN

Une voiture, des écrans, des caméras, quatre musiciens en fond de scène. Une femme prend le micro et s'adresse au public dans une langue étrange avant d'être interrompue par un appel téléphonique. C'est Suzanne qui la harcèle au téléphone. Suzanne qui monte dans sa voiture dans un garage, quelque part à Montréal, avant de s'effondrer sur le volant sous les effets des fumées d'échappement.

Commence alors le double voyage de Suzanne. Flashback. Sur la route vers Winnipeg elle prend en stop un jeune homme qui a l'air encore plus perdu qu'elle. Il traque un amour perdu. Ce voyage sur les traces d'un amour fou qui s'enfuit dès qu'on s'en approche, dans un univers blanc et froid ou l'horizon est rompu par le vert des sapins, Suzanne et Tom vont découvrir leur vérité et rencontrer leur destin. "Peut-on être dans deux endroits différents en même temps" ?


FOLK ET POÉSIE

La mise en scène de Marc Lainé alterne récit et chanson. Le voyage de Suzanne (Sylvie Léonard) et Tom (Pierre-Yves Cardinal) est ponctué par les chansons et interventions de Jo (Marie-Sophie Ferdane), comme un écho ou une ponctuation dans l'épopée de ces naufragés de la route, naufragés de la vie. Si le voyage de Suzanne et Tom nous semble bien réel, Jo apparaît comme un songe, un fantôme, une apparition tantôt rassurante tantôt inquiétante. Plane en elle l'esprit chamanique des tribus amérindiennes du nord canadien à la rencontre desquelles Marc Lainé est allé. 

Sylvie Léonard et Pierre-Yves Cardinal nous touchent par la sensibilité de leur jeu et la qualité de direction d'acteur. Elle se fait optimiste, encourageante, compatissante face à lui qui n'est que désespoir, inquiétude et violence. La vidéo, élément désormais indissociable du théâtre contemporain, permet, grâce aux captations projetées en direct, de nous faire littéralement voyager aux côtés des personnages, dans cette vieille voiture. Sans être omniprésente la caméra nous fait voir au plus près les émotions des comédiens et fixe le décor. Le théâtre n'est plus un lieu figé.

Marie-Sophie Ferdane est extraordinaire dans le rôle de Jo. Marc Lainé a souhaité intégrer le groupe Moriarty pour son univers musical, sans sa chanteuse Rosemary. Sans remplacer cette dernière Marie-Sophie Ferdane montre qu'elle a plus d'une corde à son arc. Sa voix grave et chaude se marie avec bonheur aux mélodies suaves de Moriarty. L'univers folk de ces derniers accompagne la totalité du spectacle et concours à créer cette atmosphère entre rêve et réalité. Il s'agit de la deuxième collaboration entre le metteur en scène et le groupe. L'écriture de la BO s'est faite au fur et à mesure des répétitions, par les quatre musiciens présents sur scène pour jouer en live (Stephan Zimmerlin Thomas Puéchavy, Vincent Talpaert et Charles Carmignac).

On pense aux road-trips de la culture américaine comme l'emblématique "Sur la route" de Kerouac. Mais Marc Lainé réussit le pari de mettre en scène pour le théâtre un format jusqu'à présent surtout littéraire ou cinématographique, sans perdre en intensité dramaturgique. Il réussit également à nous plonger dans un espace-temps particulier, empreint d'une magie chamanique.

En bref : Mac Lainé nous emporte dans un beau voyage qui mêle trois destins connectés par le hasard. La musique du groupe Moriarty sublime ce road-théâtre empreint d'une poésie mélancolique et tragique. Entre rêve réalité une balade dans le grand nord canadien qui nous mène sur la route de la quête de soi.

VANISHING POINT, de Marc Lainé, Avec Pierre-Yves Cardinal, Marie-Sophie Ferdane, Sylvie Léonard, et les musiciens de Moriarty, vidéo Benoit Simon et Baptiste Klein.

L'eau vive par Marie-Sophie Ferdane et le groupe Moriarty sur youtube en cliquant ICI

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
C'était Théâtre de Saint Quentin en Yvelines
31 janvier 2017


Crédit photo @
Vidéo Théâtre National de Chaillot

dimanche 29 janvier 2017

DES ROSES ET DU JASMIN

LE SOUFFLE ÉPIQUE D'ADEL HAKIM
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Après la reprise d'ANTIGONE c'est une nouvelle création d'Adel Hakim qui met à l'honneur le Théâtre de Palestine au Théâtre des Quartier d'Ivry. Trois générations de femmes malmenées par l'Histoire, 40 ans d'amour et de haine entre Israël et Palestine. Le souffle de la tragédie porté par une troupe qui excelle dans son art.


HISTOIRE FAMILIALE ET COLLECTIVE

1944. Miriam est une jeune femme juive pleine de vie. Elle a fui l'Allemagne pour Jérusalem. Dans un bal elle rencontre John, officier britannique. L'amour de sa vie lui donnera une fille, Léa, et mourra dans l'attentat contre l’hôtel King David le 22 juillet 1946, étape importante de la construction d'Israël. Miriam se pardonnera-t-elle d'avoir donné à l'Irgoun, qu'elle a rejoint sous l'impulsion de son frère, les informations qui ont permis le succès de cette opération ?


20 ans plus tard Léa, qui refuse de devenir soldat, rencontre Moshen. Il est palestinien. C'est le coup de foudre. Leur fille Yasmine naît au moment de la guerre des 6 jours. Léa est séquestrée à Tel-Aviv par son oncle Aaron, qui la contraint à abandonner son mari et sa fille. Moshen rejoint l'organisation clandestine OLP. 20 ans plus tard Yasmine est une activiste convaincue lors de la première Intifada. Arrêtée par l'armée israélienne elle est interrogée par Rose, soldate impitoyable. Lorsque Moshen retrouve sa femme et sa fille il découvre l'existence de sa deuxième fille, Rose. Mais il est trop tard. Yasmine meurt sous la torture et Rose se suicide.


OEUVRE MAGISTRALE

Avec cette fresque historique en trois tableaux Adel Hakim restitue avec simplicité et limpidité une partie de l'histoire du Moyen-Orient, prenant à témoin les femmes sur trois générations. Son récit est clair. C'était un pari osé que de tenter de raconter le conflit israélo-palestinien, sans tomber dans la caricature ni le manichéisme.

Chaque tableau est introduit par un duo de clowns, transposition du chœur antique. clowns masculins en noir et blanc dans la première partie, duo féminin tout de rouge vêtu dans la seconde, duo des grands-parents dans la dernière. Il offre un contraste permettant de délivrer les parties les plus dures du récit.

C'est une tragédie contemporaine. Bien sûr on pense à Romeo et Juliette, mais, comme le dit l'un des personnages dans l'oeuvre de Shakespeare "les enfants dépassent les préjugés de leurs familles". Les destins individuels sont indissociables du destin collectif. Chacune des héroïnes devra choisir entre l'amour et la patrie. L'imbrication des personnages démontre toute la complexité de la situation politique, des rapports homme-femme. Une oeuvre riche de différents niveaux de lecture.

TROUPE MAJESTUEUSE

Pourtant il n'allait pas de soin de faire interpréter par des acteurs palestiniens une histoire qui commence avec une famille juive partiellement décimée dans les camps de concentration. Adel Hakim a commencé l'écriture en 2014. Le texte, travaillé entre la France et Jérusalem, a été resserré pour donner cette version magnifique présentée pour la première fois en Palestine en juin 2016.

La troupe du Théâtre de Palestine présente un travail d'une très grande qualité. Shaden Saleem, qui était Antigone dans la précédente création, est une Miriam qui traverse les épreuves du temps et de la vie pour sombrer dans la folie, hantée par le fantôme de son mari, témoin impuissant des drames éprouvés par sa famille. Hussam Abu Eisheh passe d'un Créon impitoyable à un Aaron tout aussi intransigeant. Tous sont remarquables, passant d'un personnage à un autre selon les époques : Alaa Abu Gharbieh (Alphan Dov), Kamel El Bashan (Saleh) Yasmin Hamaar (Gamma, Léa) , Faten Khoury (Epsilon, Rose), Sami Metwasi (John), Lama Namneh (Lamba, Yasmine) et Daoud Toutah (Béta, Mohsen). Ils évoluent dans un décor simple fait de panneaux translucides mobiles et d'un écran en fond de scène, avec pour seuls accessoires deux tables et quelques chaises. Mention particulière pour la mise en musique.

En bref : cette seconde création avec le Théâtre de Palestine permet à Adel Hakim de nous offrir une fresque historique émouvante. Le souffle épique des grands traverse cette tragédie contemporaine. Une troupe dotée d'un immense talent pour une oeuvre magistrale qui traite avec simplicité et sans manichéisme d'une situation complexe au travers du destin de trois générations de femmes. A ne manquer sous aucun prétexte.

Des Roses et du Jasmin, de Adel Hakim, mis en scème par Adel Hakim, avec Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Gharbiehn JKamel El Basha, Yasmikne Hammar, Faten Khoury, Sami Metwasin Lama Namneh, Shaden Salim, Douad Toutah, Scénographie et lumières Yves Collet, Dramaturgie Mohmed Kacimi, Vidéo Matthieu Mullot, Costumes Dominique Rocher, Chorégraphie Sahar Damouni, Collaboration artistique Nabil Boutros

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Quartiers d'Ivry / Manufacture des Oeillets
1 Place Pierre Gosnat94200 Ivry sur Seine
du 20 janvier au 5 février 2017

Comédie de Genève
25 février 2017

Théâtre National de Strasbourg
du 28 février au 8 mars 2017

Crédit photo @Nabil Boutros / Vidéo Théâtre de Palestine