dimanche 10 mars 2019

EN ATTENDANT BOJANGLES - Le regard de Corinne - Théâtre de la Renaissance

Folie douce

Le regard de Corinne


Sans Emmanuelle et Thierry Boizet, fondateurs des éditions Finitude, nous serions  probablement passés à côté de ce beau roman.

L'auteur (Olivier Bourdeaut) nous raconte une histoire d'amour, un amour fou dont nous  devinons que l'issue ne sera pas heureuse, un amour hors norme qui refuse le conventionnel, la routine, entre Marguerite ou Hortense, selon les jours, que nous croyons juste excentrique mais au fil de l'histoire nous la découvrons bipolaire, et Georges qui s'invente, par fantaisie, des vies mais qui est conscient de leur dérive.

De cette union naîtra un garçon, témoin de leur folle passion et embarqué dans  l'aventure. C'est d'ailleurs lui qui nous raconte leur vie, qui nous entraîne dans leur intimité.

L'adaptation de Victoire Berger Perrin est fidèle au roman. Avec finesse et sensibilité, elle déroule devant nous le quotidien de ce couple atypique, rythmé par les fêtes organisées dans le grand appartement parisien ou dans le château en Espagne et par le refus absolu de contraintes (administratives, fiscales, scolaires ou autres..). Elle place au centre du spectacle ce jeune narrateur qui donne le tempo des événements, des sentiments. Il est le porteur de l'histoire de ses parents, de la gaieté et du bonheur qu'ils véhiculent mais qui peu à peu seront rattrapés par la maladie, la prise de conscience et la tristesse.

Julie Delarme, dans le rôle de Marguerite, donne de l'épaisseur au personnage. Son interprétation toute en nuance, oscille entre la force, l'énergie de cette femme capable d'embarquer sa famille dans ses lubies et la fragilité, la sensibilité lorsque commence à apparaître les premiers signes de la maladie. Elle est pétillante avec juste la pointe de folie qui la rend crédible et subtile dans sa progression vers l'irritabilité et la tristesse.

Didier Brice interprète Georges. C'est un mari fou amoureux de sa femme, charmeur, séducteur, capable de tout pour elle, à commencer par lui réserver une vie de de fantaisie, de gaieté et de danse. Il dit d'elle : "Le temps d'un cocktail, d'une danse, une femme folle et chapeautée d'ailes m'avait rendu fou d'elle en m'invitant à partager sa démence". Elle est pour lui la promesse d'une vie différente, peut être son alter ego, la maladie en moins. 

C'est aussi un père, mais il ne colle pas vraiment l'image de celui que nous pouvons nous en faire. Il est plutôt le grand frère, le complice de son fils. L'épisode rocambolesque de l'évasion de l'hôpital psychiatrique en témoigne. Ainsi, sans forcer le trait, avec beaucoup de naturel, il donne son intensité au personnage.

Quant à Victor Boulenger, il se glisse dans la peau du fils. Il nous livre là sa perception de son univers familial, avec la naïveté et la confiance en l'adulte qui caractérisent un enfant. Il interprète à merveille son rôle.

Bien que le sujet du roman soit dramatique, la joie et la fantaisie traversent de bout en bout cette pièce.

C'est une autre façon d'aborder un thème douloureux et de lui donner un peu de légèreté. A l'image du livre, la pièce est une belle réussite.

En attendant Bojangles, d'après le roman d'Olivier Bourdeaut, mise en scène Victoire Berger Perrin, avec Julie Delarme, Didier Brice et Victor Boulenger



C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre de la Renaissance
20 Boulevard Saint Martin 75010 Paris
Du 6 février au 9 mai 2019.

dimanche 3 mars 2019

FANNY ET ALEXANDRE - Comédie Française

POUR L'AMOUR DU THÉÂTRE
*****


Pour l'entrée d'Ingmar Bergman au répertoire de la Comédie Française c'est une ôde au théâtre que choisit Julie Deliquet. Une mise en abîme en deux parties interprétée par la magnifique troupe de premier théâtre français. Mieux qu'une réussite : du pur bonheur.

LA DOUCE VIE BOURGEOISE

C'est avec sa formidable adaptation d'Oncle Vania sur la scène du théâtre du Vieux-Colombier, que l'on a découvert le travail de la jeune metteure en scène Julie Deliquet. Une mise en scène d'une grande sensibilité. Qui mieux qu'elle et qui mieux que cette troupe pour faire vivre sur les planches de la salle Richelieu les joies et malheurs de la famille Ekdhal. Propriétaire d'un théâtre ce soir ils fêtent Noël après la représentation de leur spectacle annuel. La vie est douce et joyeuse pour cette famille bourgeoise

Sous le regard de la mère Héléna (Dominique Blanc qui s'offre un beau monologue extrait de La maison de poupée d'Ibsen), Oscar, le père (Denis Podalydès, fait vivre avec bienveillance cette passion pour le théâtre qu'il partage avec ses proches : sa femme Emilie (Elsa Lepoivre), ses frères Gustav Adolf (Hervé Pierre) et Carl (Laurent Stocker, professeur irascible et infecte à l'encontre de sa femme Lydia (Véronique Vella), les enfants Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier), et les amis l'antiquaire juif Isak Jacobi (Gilles David) et son neveu Aron (Noam Morgensztern). La représentation s'est bien passée, le public est comblé, la fête est animée et arrosée. Alors que les enfants passent la nuit dans ce théâtre lieu de tous les rêves, de tous les jeux, de tous les possibles, les adultes boivent et batifolent. Il faudra ensuite penser à la prochaine production. Mais lors d'une répétition d'Hamlet (la scène du spectre) Oscar succombe. Le rideau tombe sur les pleurs d'Emilie et sonne le glas de cette joie de vivre.

FIN DE L'ENFANCE

Après l'entracte commence la deuxième partie. Emilie a épousé l’Évêque Edvard Vergerus (magistral Thierry Hancisse, monstre de cruauté, de rigidité, de puritanisme). Fanny et Alexandre doivent abandonner le théâtre et leur enfance heureuse pour se retrouver enfermés par ce beau-père malade, jaloux, violent. Le spectacle bascule dans une deuxième partie très sombre et l'on tremble pour Emilie et pour les enfants.

Les fans de Bergman connaissent sa passion pour le théâtre. "Fanny et Alexandre" fut d'abord une mini série télé avant de devenir un film aux nombreuses récompenses. Ce fut aussi le dernier film du cinéaste suédois. On y retrouve des thèmes qui lui étaient chers (la famille, la religion, la repentance). Julie Deliquet en fait une formidable déclaration d'amour au théâtre. Sa mise en scène et la très belle scénographie illustrent comment cet art est celui de tous les possibles. Ainsi les murs de la maison de l'évêque qui se lèvent, disparaissent, laissant le théâtre et sa joie de vivre entrer dans l'univers sombre et austère et supplanter par sa liberté l'emprisonnement vécu par les enfants. Les nombreuses références  à Shakespeare faites par l'auteur renforcent cet hommage vibrant.

Et que dire de la troupe de la comédie française  qui nous n'ayons déjà dit, lu, écrit ces dernières années. Qui mieux que la meilleure troupe de théâtre de France pour rendre aussi bien la magie du théâtre. Tous sont impeccables de justesse. Et il en faut du talent à Denis Podalydes pour jouer aussi bien le mauvais acteur! Toutes les générations sont conviées à la fête, jusqu'aux récentes recrues qui endossent les habits de Fanny et d'Alexandre. Le public est convié à la fête, interpellé dès les premières minutes. Il fait partie de cette famille. On rit, on danse, on chante, on tremble, on pleure, on a peur, on espère, on vibre à l'unisson avec eux.

En bref : du film en partie autobiographique Julie Deliquet fait une ode au théâtre. La fabuleuse troupe de la Comédie Française, grâce à une mise en scène brillante, nous fait entrer dans les joies et peines de la famille Ekdhal et nous offre une grande soirée de théâtre. Brillant !


Fanny et Alexandre, d'Ingmar Bergman, mise en scène Julie Deliquet, avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison en alternance avec Gaël Kamilindi, Jean Chevalier Alexandre, et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta, Léa Schweitzer Lisen,

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 9 février au 16 juin 2019


Crédit photo @Pascal Victor

LES CHATOUILLES ou la danse de la colère - Théâtre Antoine - Le regard de Corinne

La danse comme planche de salut

Le regard de Corinne


C'est l'histoire d'une petite fille, abusée par un proche de la famille, qui parvient à s'en sortir grâce à la danse et à une force de caractère inouïe. C'est l'histoire d'Andréa Bescond, auteure et interprète de ce spectacle « coup de poing ».

Seule en scène face à son destin : 
Tout repose sur les épaules de l'auteure, seule en scène. Le décor est volontairement minimaliste : juste une chaise pour la psychologue ou encore le policier.  L'espace est libre pour les mouvements, pour l'expression, pour l'expulsion du mal. L'intensité du spectacle n'en est que plus grande.

Notre attention est focalisée sur l'évolution de cette enfant, victime de violences, en adolescente révoltée, puis en adulte, apaisée. Les séquences de danse sont entrecoupées de tranches de la vie d'Andréa Bescond. 

Grâce à cette adaptation toute en simplicité, Eric Métayer, nous fait parcourir, ressentir le chemin chaotique fait de douleur, de destruction et de renaissance par la danse de l'auteure.

 Moment crucial dans le spectacle: le témoignage d'Odette au tribunal. Pas un mot n'est prononcé, pas un geste n'est esquissé, juste une chanson pour expliquer, avec pudeur, le traumatisme vécu petite fille. C'est d'une puissance incroyable.

Andréa Bescond dans le rôle de...
Tour à tour, elle se glisse, avec force et énergie, dans la peau des personnes qui ont jalonné son parcours , qu'elles soient de premier plan (sa mère, son agresseur, sa professeure de danse) ou secondaires (la psychologue, le policier, le chorégraphe –  employeur). Il y a aussi Manu, à la croisée des chemins, probablement l'élément déclencheur d'une prise de conscience. Avec maîtrise et justesse, Andréa Bescond passe du rôle de la mère, froide et refusant d'admettre que sa fille est une victime, à sa première professeure de danse, avec son accent chantant, affectueuse et protectrice. Que dire de l'interprétation de son agresseur, personnage cynique et se posant en victime prenant même à témoin le président du tribunal?

C'est simple, c'est efficace, c'est glaçant. Et enfin, son propre rôle à différentes étapes de sa vie, prenant une toute petite voix timide, un ton agressif, alcoolisé/ shooté ou enfin  déterminé.

Quelle prouesse !

En bref : Impossible de passer à côté de ce spectacle. C'est une véritable leçon de courage et d'acharnement pour s'en sortir/ pour exorciser ce traumastime et essayer de reprendre le cours normal de sa vie, un plaidoyer pour inciter les victimes à sortir de leur silence et oser, oser raconter ce qu'elles ont vécu, oser demander réparation ne serait-ce que pour se reconstruire. C'est tout simplement magistral.



Les chatouilles ou la danse de la colère, de et avec Andréa Bescond, mis en scène Eric Metayer

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Antoine – 14 Bd de Strasbourg – Paris 10 ème.
C'était du 3 février au 25 Février 2019
Reprise Avignon OFF 2019 avec une nouvelle distribution

dimanche 17 février 2019

RABBIT HOLE, univers parallèles - Théâtre de Bouffes Parisiens

ÉMOTION ET RECONSTRUCTION FAMILIALE
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Pour son retour sur scène Julie Gayet se glisse dans la peau d'une mère de famille qui tente de survivre au décès accidentel de son enfant. Une pièce qui aborde avec délicatesse un sujet douloureux, portés par 5 comédiens en parfaite osmose. Une émotion intense.


LORSQUE L'ENFANT DISPARAÎT

Backy et Howard ont perdu leur fils il y a huit mois. Depuis chacun tente à sa façon de surmonter ce drame qui touche toute la famille. Alors que Becky fait le tri des affaires pour les donner, sa jeune sœur lui fait part de sa grossesse. Comment vivre ce bonheur sans heurter la sensibilité de celle dont elle est si proche. Comment ne pas réagir aux paroles maladroites de leur mère ? Comment continuer à vivre en couple quand cette douleur créé un tel fossé ? Comment accueillir cet adolescent qui conduisait cette voiture maudite ?

Le texte de David Lindsay-Abaire aborde avec beaucoup de délicatesse et la dose de légèreté que les auteurs américains savent si bien distiller, un sujet douloureux. Il décrit avec subtilité le difficile chemin de chaque membre de cette famille vers la résilience, cette longue route parsemée de souvenirs, de rires et de larmes, de sentiments ambivalents qui les mènera à la reconstruction individuelle et collective.

UNE TROUPE EN PARFAITE OSMOSE

Pour son retour sur scène Julie Gayet est Becky. Celle qui semble la plus fragile se révèle d'une grande force dans ce parcours. L'interprétation sensible et toute en retenue en fait un personnage extrêmement touchant, tout en résilience et compassion. Elle nous offre des moments très forts, intenses en émotion.


Face à elle Patrick Catalifo est tout aussi émouvant. Il donne à Howard toute la fragilité du père anéanti par le drame. Lui que l'on croit si fort au début va petit à petit laisser paraître sa douleur, tout aussi intense que celle de son épouse, rendant leurs retrouvailles poignantes.


Autour du couple trois personnages tout aussi attachants et bouleversants. Il y a Lolita Chammah dans le rôle de cette jeune sœur qui n'est qu'énergie et espoir avec cette nouvelle vie qui croit en elle. Elle ne demande qu'à savourer ce bonheur tout neuf et pourtant si difficile à vivre face au cauchemar éveillé que vit sa soeur dont elle est si proche. Christiane Cohendy est une mère dont le chagrin s'exprime avec maladresse, rendant difficile la communication avec son aînée. Sur ces trois femmes plane l'ombre du fils et frère, traumatisme dont la mère ne s'est toujours pas remise. La scène de réconciliation entre mère et fille est particulièrement bouleversante. Et puis il y a Ronan Prévot qui campe avec aplomb un adolescent qui essaie de vivre avec sa culpabilité tout en tentant de garder l'innocence de son jeune âge. Un rôle complexe.

La mise en scène de Claudia Stavisky est fluide, alternant mouvement et temps calme, en phase avec le texte qui parsème de moments d'humour et de légèreté le douloureux chemin de cette famille. Parce que la vie c'est cela : des rires et des larmes, des espaces-temps où l'on oublie le quotidien, des univers parallèles qui permettent de traverser les moments douloureux . Le décor se fait écho des souvenirs et permet une utilisation sobre et intelligente de la vidéo.


En bref : un très beau et très intense moment de théâtre. Un sujet douloureux traité avec délicatesse. Un quintet de comédiens dont la symbiose culmine avec le jeu délicat et sensible de Julie Gayet. Un spectacle qui touche au plus profond.

Rabbit hole, univers parrallèles, de David Lindsay-Abaire, adaptation de Marc Lesage, mis en scène par Claudiaa Stavisky, avec Patrick Catalifo, Lolita Chammah, Christiane Cohendy, Julie Gayet et Renan Prévot

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
4 Rue Monsigny 75002 Paris
Du 19/02 au 31/03/2019
du mardi au samedi 21h - dimanche 15h




Crédit photo @Simon Gosselin
Vu février 2019 - Théâtre des Bouffes parisiens

COMME EN 14 - Théâtre La Bruyère - Le regard de Corinne

Un Noël pas comme les autres !

Le regard de Corinne


Décembre 1917, la guerre fait rage et continue à produire son lot de victimes. Nous sommes dans une église transformée pour l'occasion en infirmerie, située non loin d'un champs de bataille. Le bruit des canons se fait entendre. 

Quatre femmes et un homme s’apprêtent pourtant à partager le repas de Noël dans ce lieu insolite. Ils trinquent, mangent, se racontent leurs souvenirs leur passé, ils se laissent aller le temps d'une soirée pour se donner du courage et affronter la suite...

Nous retrouvons ici le texte de Dany Laurent dont l'adaptation au théâtre en 2004 lui avait valu trois Molières. Cette remise en mémoire d'une page sombre et triste de notre histoire est emprunte de sobriété et de réalisme. Malgré la dureté des événements où le moindre instant de bonheur est compté, la vie continue coûte que coûte, reprend même le dessus, pour faire peu à peu une place à l'amour.

Car finalement, même en temps de guerre, de belles rencontres peuvent se vivre comme celle de Suzy, jeune infirmière bénévole, et d'Henry, fils aîné de la baronne, soldat blessé. Avec finesse et sensibilité,Yves Pignot met en scène cette tranche de vie.

La pièce est emmenée par des comédiens dont l'interprétation est tout en justesse.
Marguerite (Marie Vincent), personnage central, énergique, qui secoue tout ce petit monde, est très attachante. D'un tempérament bourru au premier abord, elle sait aussi se montrer sensible et affectueuse, particulièrement avec Pierre.

La baronne (Virginie Lemoine), pour qui nous aurions tendance à avoir moins d'indulgence,
parfaitement interprétée, est sèche et pétrie de principes liés à sa classe sociale. Elle est rigide et même dure avec son second fils Pierre. Mais elle aussi a eu son lot de douleur, de malheur et elle n'en est que plus touchante.

La jeune et jolie Suzy (Ariane Brousse) espiègle, ivre de liberté et follement amoureuse d'Henry, prête à soulever des montagnes pour faire tomber les barrières sociales que la baronne tente de dresser entre eux. Elle nous embarque dans sa romance.

Louise (Katia Miran), elle aussi jeune et jolie, toute en timidité, en fragilité, issue d'une famille qui ne lui pardonnera pas d'être enceinte d'un jeune soldat parti au front, alors qu'elle n'est pas mariée.

Et enfin, Pierre ( Axel Huet) le second fils de la baronne, handicapé, a qui sa mère reproche de ne pas être parti faire la guerre. Lui aussi est très touchant par la naïveté qu'il caractérise et l'inconscience qu'il a de la situation. Axel Huet trouve le bon équilibre pour donner de la crédibilité à son personnage.

En bref, Comme en 14 est une pièce toute en nuance et en émotion, dont le réalisme est rendu par le jeu subtil des comédiens. C'est un beau moment de théâtre.


Comme en 14, de Dany Laurent Mise en scène de Yves Pignot avec Marie Vincent, Virginie Lemoine, Ariane Brousse, Katia Miran et Axel Huet.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre La Bruyère 
5 Rue de la Bruyère – Paris 9 ème.
Du 8 février au 27 avril 2019

Crédit @Photo Lot

dimanche 3 février 2019

KANATA -Episode 1 La controverse - Théâtre du Soleil

LA MAGIE LEPAGE MANQUE DE FOND
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 Evènement attendu du Festival d'Automne "Kanata" arrive au Théâtre du Soleil auréolé, précédé, baigné dans cette controverse qui s'est glissée dans le titre du spectacle et qui a failli faire avorter ce projet conjointement défendu par Robert Lepage et Ariane Mnouchkine. Les attentes déjà importantes n'en sont que décuplées. C'est peut-être une des raisons qui expliquent le sentiment de frustration qui gâche la beauté du spectacle.

LA POLÉMIQUE

Robert Lepage voulait faire un spectacle de 5h dédié à l'histoire du Canada et plus précisément celle des amérindiens.Mais au cours de l'été 2018 des associations amérindiennes reprochent au dramaturge de monter ce spectacle sans représentant des populations autochtones. Et pour cause répondent Robert Lepage et Ariane Mnouchkine, le spectacle est mis en scène avec les comédiens du Théâtre du Soleil. Le spectacle a failli être annulé. Mais Lepage et Mnouchkine tiennent à ce qu'il voit le jour. Pour la première fois ce n'est pas Ariane qui va les diriger, et si elle a l'habitude d'inviter des troupes étrangères à se produire au Théâtre du Soleil, sa troupe, qui réunit 30 nationalités, restera unie et la directrice du Théâtre du Soleil ne cédera pas à la critique venue d'outre-Atlantique. Le spectacle sera donc produit, dans une version raccourcie, de gros producteurs américains ayant retiré leur soutien financier. Quand on connait l'histoire du Théâtre du Soleil peut-on  décemment reprocher à sa directrice de ne pas respecter les cultures autochtones ?

Certes "le théâtre donne la permission de jouer l'autre", et il n'est nul besoin d'être juif pour jouer un Juif, mais alors que les minorités sont déjà si peu présentes sur les scènes faut-il les ignorer totalement au nom d'un parti pris artistique ? Le débat ne sera pas tranché avec cette production, alors qu'en France nous ne savons toujours pas si un acteur blanc peut jouer Othello.

LE SPECTACLE

Cependant, après avoir vu cet Episode 1 on se demande ce qu'il reste de l'idée de départ de parler du destin tragique des amérindiens. Robert Lepage a situé l'action à Vancouver. Une peintre française s'installe dans un quartier populaire de la ville. Après ses rencontres avec la population, composée de SDF, de drogués, de prostituées, elle se lance dans une collection de portraits qui sera exposé dans une galerie locale et se prend d'amitié pour l'une des ces laissés-pour-compte. Mais elle se voit rapidement reprocher le fait de ne pas être une artiste locale et donc dénuée du droit d'être porte-parole de ces êtres abandonnés par la société. Ça ne vous fait pas penser à quelque chose dont on aurait parlé un peu plus haut ? Du destin tragique des autochtones reste le parcours d'une jeune femme qui se trouve être d'origine amérindienne mais dont l'histoire pourrait arriver à n'importe quelle autre jeune femme en quête de repère. Elle a la malchance de croiser le chemin d'un tueur en série. L'argument semble mince et la polémique semble l'avoir emporté sur le sujet initial.

Cet épisode 1 ne manque néanmoins pas d'intérêt. S'il me semble avoir perdu de ce qui était le prétexte à sa création pour se retrouver phagocyté par la controverse dont sa genèse a été l'objet, il reste marqué par la double touche du Théâtre du Soleil et de Robert Lepage. On retrouve tout le talent de cette troupe singulière, unie et toute la poésie et la magie de la mise en scène du dramaturge québécois. De la disparition de la forêt et des symboles des autochtones au voyage onirique sous stupéfiant la scénographie et la mise en scène offrent de très beaux tableaux. La mise en lumière est magnifique, travaillée comme toujours chez Lepage.

En bref : quel dommage que la polémique qui a entouré la création de ce spectacle tant attendu ait pris le pas sur le sujet qui devait être traité et que cet épisode 1 de Kanata ne se soit transformé en mise en abyme du questionnement de Robert Lepage. Reste une esthétique qui fait la marque du dramaturge et le talent de la troupe du Théâtre du Soleil. En attendant un épisode 2 que l'on espère débarrassé de la controverse pour se concentrer sur les populations amérindiennes.

Kanata, Episode 1 - La controverse, mise en scène Robert Lepage, avec Shaghayeh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Venniccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Augustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Wai Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Soleil
La Cartoucherie - Paris
Du 15 décembre 2018 au 17 février 2019




Crédit photo @Michèle Laurent


COMME EN 14 - Théâtre La Bruyère

MAGNIFIQUES FEMMES DANS LA TOURMENTE
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Baronne ou cuisinière, émancipée ou femme au foyer, jeune ou d'âge mur, fiancée ou veuve, c'est au courage de ces femmes qui, pendant la Grande Guerre ont gardé la foi en l'avenir et fait fi de leur douleur pour soutenir les malades et les soldats que Dany Laurent rend hommage avec "Comme en 14". Coup de coeur pour ce magnifique quatuor de comédienne qui nous le restitue avec justesse et sensibilité au théâtre La Bruyère

QUATRE DESTINS DE FEMME DANS LA GUERRE

Marguerite est bien ronchonne en ce froid matin de décembre. C'est la veille de Noël 1917 dans cette église transformée en hôpital de campagne, et aujourd'hui le fils de la Baronne, son amie d'enfance, doit être amputé d'une jambe. Derrière cet air revêche se cache bien sûr une de ces bonnes âmes au cœur tendre que la guerre a transformé en infirmière volontaire. Elle est la jeune et révoltée Suzy ne ménagent pas leur peine pour s'occuper des 123 blessés de guerre sur lesquelles elles veillent jour et nuit. Avec le soutien de la jeune et fragile Louise qui tremble pour son fiancé qui est au front. Outre l'ombre du vieux médecin le seul homme dans cet univers est un enfant, second fils de la Baronne. Autiste, il a échappé aux obligations militaires, contrairement à son frère.

Ces quatre femmes sont représentatives de ces françaises qui pendant la Grande Guerre ont eu le courage de dépasser leur malheur personnel pour se mettre au service de la vie. Alors que la mort, la maladie, la souffrance, le doute, la faim sont partout autour d'elles, le destin les réunit. Se seraient-elles rencontrées en temps de paix ? Auraient-elles partagé le pain et leurs pensées les plus intimes en d'autres temps ? Malgré les difficultés, malgré le son du canon, les cris des blessés, malgré les deuils et les renoncements, elles gardent espoir en l'avenir, en l'être humain, en l'amour.

DÉLICATESSE DE LA MISE EN SCÈNE

La mise en scène d'Yves Pignot est toute en délicatesse. Le décor reconstitue une salle de repos aménagée dans une église. C'est un petit écrin de calme, un îlot de convivialité et d'humanité. Toutes les idées, tous les points de vue se retrouvent réunis : Suzy la pacifiste, Marguerite la vieille fille pleine de bon sens, la Baronne figée dans ses contraintes de classe, Louise la romantique. Avec humour et sensibilité elles illustrent toute l'humanité de cette période si noire.

Marie Vincent donne à Marguerite toute la verve, la douceur bourrue, l'humilité et l'humanité de ces infirmières volontaires. Elle oppose sa bonhomie et son bon sens terrien à Virginie Lemoine, impeccable et touchante baronne figée dans ses traditions, veuve éplorée tiraillée entre ses deux fils si différents. Ariane Brousse (Suzy) est le soleil de ce quatuor. Pétillante, vive, révoltée elle n'est que sourire et espoir. Quant à Katia Miran elle donne à Louise toute la fragilité de la jeunesse amoureuse qui veut croire que la fin de la guerre est toute proche et qui ne peut imaginer que son fiancé ne puisse pas en revenir intacte. Et enfin Axel Huet est d'une grande justesse dans le rôle du fils autiste, délaissé par sa mère qui ne lui pardonne pas de ne pas être parti à la guerre comme son père ou son frère.

En bref : Une pièce qui sans pathos mais avec humour, tendresse et précision rend hommage au courage des femmes pendant la guerre de 14. Une distribution magnifique, une interprétation toujours juste. Un beau moment de théâtre emplit d'espoir et d'émotion.

Comme en 14, de Dany Laurent, mis en scène de Yves Pignot, avec Marie Vincent, Virginie Lemoine, Ariane Brousse, Katia Miran, Axel Huet

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre La Bruyère
5 Rue La Bruyère
Du 22 janvier au 26 juin 2019
Du mardi au samedi 21h - samedi matinée à 15h30


Crédit photo @Philippe Escalier
Vu le 1er février 2019 Théâtre La Bruyère