dimanche 13 octobre 2019

LE CLUB R-26

UNE FAMILLE FORMIDABLE
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Norman Barreau-Gély fait revivre la famille Perrier, amoureux de la vie et de la musique, qui tint pendant plusieurs décennies, face au Théâtre Lepic, le Club R-26. Un lieu de culture, de musique et de joie de vivre. Un spectacle musical et documentaire à découvrir à l'occasion de la fête des Vendanges à Montmartre.

JAZZ ET CHANSON

Les années 1930 c'est la rencontre de la chanson et du jazz. L'entre-deux-guerres offre une période où tous recherchent la joie de vivre pour oublier les malheurs et les horreurs de la guerre. Dans un appartement de Montmartre Madeleine et Robert Perrier travaillent dans la haute couture le jour et composent des chansons la nuit. Chaque soir ils reçoivent ceux et celles qui font la vie culturelle parisienne, de Sonia Delaunay (qui a repeint l'appartement) à Le Corbusier en passant par Django Reinhardt, Josephine Baker ou  Pendant 80 ans cet appartement resta un haut-lieu de la culture parisienne.

Norman Barreau-Gély est tombé dans la musique des 30's quant il était adolescent. Il découvre "Les salades de l'oncle François" chanté par Jacotte Perrier, et tombe amoureux de cette musique pleine de joie de vivre. En 2012 le hasard de la vie le met en contact avec la fille de Jacotte Perrier qui lui ouvre les archives de la famille. Démarre une aventure pleine de nostalgie et de tendresse. En plongeant dans ces documents, ces photos, ces partitions, il plonge dans l'histoire de cet espace de liberté et de création.

"Aimer la butte, la choucroute, la musique, la poésie, la simplicité, l'amour, le bon vin et la belle amitié", voilà l'article 1 des statuts du Club R26. Tout au long de ce spectacle musical Norman Barreau-Gély va donner vie aux témoins de ces 80 années de jazz, de bonheur : de la voisine incommodée par les jets de noyaux de cerise à Will, l'un des derniers locataires de l'appartement, tous défilent sous nos yeux, devant les images documentaires de cette vie joyeuse.

Agrémenté d'une dizaine de chansons composées par le couple Perrier, le spectacle fait revivre pendant 1h15 tout un monde disparu. La voix pure et fraîche de Claire Tillier, accompagnée à la guitare par Philippe Eveno, se glisse parfaitement dans ces paroles gaies et empreintes de nostalgie.

Pourquoi R-26 ? Pour le savoir il vous faudra aller au Théâtre Lepic (et on espère ici ou ailleurs pour d'autres dates), aller à la rencontre du rêve éveillé de Norman Barreau-Gély.

En bref : Norman Barreau-Gély fait revivre le temps d'un spectacle l'univers fantaisiste, gaie, heureux, nostalgique de Madeleine, Robert et Jacotte Perrier, fondateur et égérie du Club R-26, une oasis de liberté, de musique et de création qui fit vibrer Montmartre au son du jazz pendant plus de 80 ans. Un spectacle feel-good en forme d'hommage joyeux.

Le Club R-26, de David Rolland et Norman Barreau-Gély, avec Norman Barreau-Gély, Claire Tillier et Philippe Eveno, vidéo Gaëtan Chataigner, lumières Azéline Cornut

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Lepic
1 Avenue Junot 75018 Paris
Du 11 au 14 octobre 2019 - 19h



Crédit photo @Yann Ouvrard
Vu Octobre 2019 - Théâtre Lepic

LA VIE DE GALILEE - La Scala Paris - Le regard de Corinne

La confrontation

Le regard de Corinne


Début du XVIIème en Italie, Galilée perfectionne la lunette astronomique, à l'origine une
invention hollandaise. En bon scientifique qu'il est, il observe assidûment l'univers. S'appuyant sur la théorie de Copernic, il fait des découvertes majeures et notamment que la terre tourne autour du soleil. Il en apporte la preuve et remet ainsi en cause les théories d'Aristote et de Ptolémée qui prônent un univers composé de sphères de cristal, théories soutenues par l'Eglise. Il bat en brèche le système géocentrique défendu par cette dernière et fragilise son emprise, son autorité. La découverte de Galilée présente un danger indéniable car elle tend à bouleverser l'ordre établi par la religion et ses croyances. L'inquisition va se charger de le lui rappeler.

Bertolt Brecht, auteur de « la Vie de Galilée », a, dans ce texte mis en avant l'humanisme de ce scientifique pour qui « le seul but de la science consiste à soulager les peines de l'existence humaine. Quand des hommes de science intimidés par des hommes de pouvoir égoïstes se contentent d'amasser le savoir pour le savoir, la science peut s'en trouver mutilée».

Claudia Stavisky a bien perçu l'intention de l'auteur. Sa mise en scène nous fait découvrir certes un scientifique, mais avant tout un homme, ayant des doutes, proche de ses contemporains et de leurs préoccupations parfois terre à terre, mais aussi un homme intelligent qui sait s'adapter à son public (pour preuve la séance de présentation du télescope à l'université de Venise).

Le choix d'un décor épuré accentue cette perception de simplicité de la vie de Galilée dont nous suivons le déroulé grâce à une inscription sur le mur, situant dans le temps et dans l'espace les actions.

Philippe Torreton se charge d'incarner ce Galilée exalté, excité par ses découvertes, convaincu de faire progresser la société pour le bien de tous. Il interprète à merveille ce Galilée qui livre son combat contre l'obscurantisme persuadé de pouvoir le remporter. Philippe Torreton est omniprésent sur scène, déclamant ou murmurant son texte, sans pour autant effacer la performance des autres comédiens. Au contraire, tous ensemble, ils forment une belle unité au service de ce spectacle.

Si les époques changent, les combats à mener pour lutter contre les croyances de toutes
sortes, les idées reçues, demeurent. Le texte et la mise en scène de « La Vie de Galilée » sont
profondément, tragiquement d'actualité. Ce spectacle sonne comme un rappel à la vigilance.


La Vie de Galilée, Texte de Bertolt Brecht Mise en scène de Claudia Stavisky avec Philippe Torreton, Gabin Bastard, Frédéric Borie, Alexandre Carrière, Maxime Coggio, Guy-Pierre Couleau, Mathias Distefano, Manou Garcia, Michel Hermon, Benjamin Jungers, Marie Torreton.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre La Scala
3 Bd de Strasbourg – 7501 Paris
Du 10 septembre au 9 octobre 2019
Puis en tournée en France dont Les Célestins à Lyon du 15/11 au 01/12/2019

mercredi 9 octobre 2019

LES JUSTES - Théâtre du Chatelet

JUSTE UN INJUSTE RATAGE
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Pour cette saison de réouverture le théâtre du Châtelet, sous la direction de Ruth Mackenzie et Thomas Lauriot dit Prévost, s'est donné pour objectif de faire venir au théâtre des publics nouveaux. C'est dans cette logique que s'inscrit la création de "Les Justes" d'après Albert Camus par Abd Al Malik. Une affiche jeune qui promet beaucoup. Hélas, malgré une troupe investie on reste sur sa faim, avec un sentiment de frustration et d'une sorte d'injustice envers ce travail qui ne manque pourtant pas de certaines qualités.

LA FIN JUSTIFIE-T-ELLE LES MOYENS ?

Albert Camus écrit "Les Justes", pièce en 5 actes, en 1949. Le spectacle est présenté pour la première fois au Théâtre Hébertot en 1949 puis rarement repris sur des grandes scènes suite à un accueil mitigé. Nous sommes en 1905. Un groupe de jeunes socialistes révolutionnaires se fixe pour objectif l'assassinat du Grand-Duc Serge. Après une première tentative manquée ils atteignent leur objectif. L'auteur de l'attentat, Ivan Kaliayev est arrêté, condamné à mort. Sa fiancée Dora se jettera dans la lutte extrémiste pour retrouver dans la mort l'homme qu'elle aime.

Écrit après la deuxième guerre mondiale en réponse à l'oeuvre de Jean-Paul Sartre "Les mains sales", le texte de Camus pose la question de la légitimité de l'action politique extrémiste : la fin justifie-t-elle les moyens ? Ainsi lors de la première tentative Kaliayev refuse de jeter la bombe car dans la calèche se trouvent des enfants. Camus met également en scène une histoire d'amour au sein de ce groupe d'activistes, ce qui lui fut reproché. La mise en scène d'Abd Al Malik met l'accent sur l'amour de la vie que prônent les protagonistes de ce drame.

Le texte n'est pas simple. C'est là l'un des défis du théâtre : faire entendre un texte. Et c'est peut-être là que le bât blesse dans cette production. Non pas qu'on ne l'entende pas du tout ou pas clairement, mais plutôt parce que les comédiens, équipés de micros, doivent le dire très très fort pour dépasser le son de la musique omniprésente, jouée en live par 6 musiciens dans la fosse d'orchestre.

UNE MUSIQUE OMNIPRÉSENTE

Compte tenu du parcours d'Abd Al Malik on s'attendait bien évidemment à une incursion du rap ou du slam, à une mise en scène moderne, qui ancre le texte dans le monde de 2019. L'attente est satisfaite avec la scène d'introduction, magnifique texte rappé par Frédéric Chau, sous la neige qui tombe sur la Russie de 1905. "Il faut de l'ordre, comme le demande le dogme, respecter l'ordre". Mais rapidement la déception cède la place à l'excitation. Le sublime décor se dévoile progressivement au fil de la progression de l'action et de la pièce. 

Hélas, là où on attendait de la modernité on se trouve face à une mise en scène ultra-classique : décor représentant en coupe un immeuble de plusieurs étages, costumes d'époque, jeu très théâtral et très statique de comédiens qui disent leur texte, plutôt très bien, avec parfois une gestuelle d'aujourd'hui qui amène une pointe de sourire. Mais la musique qui sort de la fosse d'orchestre est beaucoup trop envahissante. Imaginez une ou deux phrases musicales répétées en boucle pendant 15 ou 20 minutes, soit pendant toute une scène. Cela finit par devenir pesant, par détourner l'attention du texte. Parfois on se surprend à espérer qu'à la faveur d'une nouvelle séquence musicale le texte parte en rap ou en slam, mais rien hormis une interprétation classique.

Et c'est là qu'il y a juste un injuste ratage. L'idée est belle. Même les intermèdes dits (parfois hurlés) par le chœur de comédiens amateurs de Seine-Saint-Denis s'inscrivent avec sens dans un projet moderne qui met les batailles de 2019 dans la continuité des luttes du début du 20e siècle. Ces jeunes comédiens, professionnels et amateurs, font un beau et bon travail. On entend, comprend le texte et le message. Même la musique dans son ensemble est plutôt agréable. Malheureusement texte et musique sont juxtaposés et ne se répondent pas, la musique polluant l'action que se déroule sur la scène. Les beaux chants en yiddish en semblent même parfois incongrus alors qu'ils veulent rappeler la répression exercée à l'encontre de la population juive en Russie au début du vingtième siècle.

De ce collectif de comédiens au jeu juste on retient la très belle interprétation de Marc Zinga dans le rôle d'Ivan Kaliayev. Il rythme son jeu, donne de la dynamique à un ensemble plutôt statique, sait se montrer tantôt drôle, tantôt poète, donnant l'image d'un révolutionnaire motivé mais aussi amoureux de la vie, tellement amoureux qu'il est prêt à la sacrifier pour le bonheur de ses congénères


En bref : Une belle idée à laquelle le traitement ne donne pas justice. Une déception globale qui se double d'une frustration face à l'engagement de ces jeunes comédiens dont le travail est en partie gâché par une musique trop envahissante. Dommage


Les Justes, d'après Albert Camus, mise en scène Abd Al Malik, avec Sabrina Ouazani, Clotilde Courau, Marc Zinga, Lyes Salem, Youssef Hajdi, KaridjaTouré, Montassar Alaya, Matteo Falkone, Frédéric Chau, Camille Jouannest, Luiza de Figueiredo, Amira Bouter, Sarah Diop, Celia Meguerba, Horya Benabet, Moriba Bathily, Zineddine Noujoua, Nassim Qaïni, Maxime Renaudeau, Régis Nkissi, et les musiciens Bilal, Mike Karagozian, Didier Davidas, Christophe Pinheiron Izo Diop et Franck Mantegari.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Châtelet
Place du Châtelet 75001 Paris
Du 5 au 19 octobre 2019


Crédit photo @Thomas Amouroux
Vu le 4 octobre 2019 au Théâtre du Châtelet

samedi 5 octobre 2019

ELEPHANT MAN - Folies Bergères

UN DUO EXPLOSIF QUI FAIT PSCHITT
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C'est un des rendez-vous attendus de cette première partie de saison : la confrontation sur scène du couple sulfureux Joey Starr / Béatrice Dalle. La déception est à la hauteur de l'attente. Le couple atomique ne convainc pas dans une mise en scène qui manque de rythme.

Joseph Merrick est un phénomène de foire. Dans le Londres de 1884 il est Elephant Man, la pièce maîtresse du spectacle présenté par le vil Ross, coincé entre la femme à barbe et les sœurs siamoises. Quand le Professeur Treves le découvre il achète sa liberté et l'héberge dans son hôpital. John Merrick ne cessera d'être une curiosité. Atteint de malformations sur tout le corps, rendu complètement difforme, après le peuple ce sont les scientifiques et les bourgeois qui viennent le voir. Une courte vie de misère qui ne connaîtra de répit que dans le regard d'une femme, Madame Kendall, une actrice célèbre qui tombera amoureuse de lui.

Chacun se souvient du film de David Lynch. Tourné en noir et blanc il a ému plus d'une génération de cinéphiles. C'est cette histoire vraie que David Bobée met en scène, à partir d'une traduction de la pièce de Bernard Pomerance. Il confie le rôle de John Merrick à Joey Starr.

Dès la première scène on est en empathie pour ce personnage soumis à la cruauté du monde. John Merrick est montré dans toute son humanité, par opposition à tous ceux, de Ross, le propriétaire de salle de spectacle, au gardien de l'hôpital, qui profitent du handicap du pauvre homme pour tenter d'en tirer avantage. Joey Starr compose une interprétation à la fois forte et sensible, puissante et touchante.

Tout comme lors de la création de la pièce à Broadway Joey Starr n'est pas maquillé ni équipé de quelque dispositif qui rendrait son corps difforme. Il s'exprime par des sons rauques. Lorsqu'il se décide à parler c'est d'une voix qui semble déformée, comme un vibrato. Une démarche lourde, hésitante, un regard vide, hagard. Le monstre n'est pas sur scène, il est dans le regard que les autres portent sur lui. C'est que veut montrer le texte et la mise en scène de David Bobée : un message de tolérance tout en nous amenant à nous demander qui est le plus monstrueux de John Merrick ou de ses visiteurs.

Face à lui Christophe Grégoire est un Docteur Treves sensible. Il exprime toute l'ambivalence de ce scientifique partagé entre la curiosité de son art et la sincérité de l'homme touché par l'humanité de son patient qu'il tentera de protéger du mieux qu'il peut.

Autour de ces deux personnages la troupe est très inégale. La pièce traîne en longueur, mal servie par un texte faible. David Bobée a mis l'accent sur le fantastique, la psychologie, la pensée intérieure. Les scènes de jour alternent avec des fantasmagories cauchemardesques où les pensées de Merrick s'expriment dans la danse inquiétante d'une danseuse reptilienne (étonnante Xio Yi Liu). Béatrice Dalle passe complètement à côté du rôle de Madame Kendall. Là où on attendait une confrontation puissante, ses scènes avec Joey Starr sont d'une platitude déconcertante.

Il y a néanmoins quelques bonnes idées dans la mise en scène. Ainsi cette scène à la fin de la première partie ou chacun exprime l'humanité de John Merrick "Il est comme moi" tandis que l'homme humble et discret, construit une maquette de cathédrale. Mais c'est dans la belle création musicale et non pas dans le texte ni l'interprétation qu'il faut chercher la montée en puissance de la dramaturgie. Le décor blanc de l'hôpital en ajoute dans la froideur et au bout du compte l'émotion ne nous saisis pas comme on l'aurait espéré.

En bref : une rencontre explosive qui fait pchitt. Un texte et une mise en scène qui rendent pesantes les 3h de spectacle. Reste la prestation puissante et émouvante de Joey Starr.

Elephant Man, texte de Bernard Pomerance traduit par Pascal Colin, adaptation libre Pascal Colin et David Bobée, mise en scène David Bobée assisté de Sophie Colleu, avec Joey Starr, Béatrice Dalle, Christophe Grégoire, Michael Cohen, Clémence Ardoin, Gregori Miège, Xio Yi Liu, Radouan Leflahi, Papythio Matoudidi, Luc Bruyère, Arnaud Chéron. Création lumière Stéphane Babi Aubret, scénographie Aurélie Lemaignen et David Bobée, création musicale Jean-Noël Françoise, création vidéo Wojtek Dorszuk

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Folies Bergères
32 Rue Richer 75009 Paris
Du 3 au 20 octobre 2019


crédit photo @Arnaud Bertereau

jeudi 3 octobre 2019

LA FIN DE L'HOMME ROUGE - Théâtre des Bouffes du Nord

LA FIN D'UNE UTOPIE
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Après "Mon traître" d'après Sorj Chalandon, l'histoire d'un leader de lIRA trahi par son ami, puis "Des hommes en devenir", portraits d'hommes hantés par la disparition d'un proche, Emmanuel Meirieu a choisi de porter à la scène quelques portraits tirés de l'essai de Svetlana Alexievitch. Une vision saisissante de la Russie postsoviétique. Un spectacle choc

40 ANS DE TÉMOIGNAGES

Pendant 40 ans Svetlana Alexievitch, auteur et journaliste russe, a parcouru toutes les régions de l'URSS à la rencontre des hommes et des femmes qui ont grandi avec le communisme et ont connu l'avant et l'après. Ce qui l'intéresse "c'est le petit homme, le grand petit homme car la souffrance le grandit". Dans les 6 livres où sont regroupés ces témoignages, "il raconte lui-même sa petite histoire, et en même temps, il raconte la grande histoire". La publication de ces livres lui vaudra le prix Nobel de Littérature en 2013.

De ces 40 ans de récit, Emmanuel Meirieu extrait quelques portraits d'hommes et de femmes qui ont traversé l'un des grands mouvements qui a doublement bouleversé une nation, une société, un monde. De la naissance d'une utopie à sa désagrégation des vies tour à tour enthousiastes, optimistes, emplies d'espoir, puis broyées, déçues, laminées, incapables de comprendre le nouveau monde dans lequel elles sont projetées sans préparation. Il y a celle dont le fils s'est suicidé parce qu'il refusait la société postsoviétique, et qui cherche à comprendre pourquoi et comment la société les a broyés. Il y a ce meilleur ami qui raconte les espoirs et désenchantement d'une génération qui a vu son enfance baignée par l'utopie communiste et sa vie d'adulte basculer sans prévenir dans le capitalisme. Il y a cet ancien soldat qui revient de Tchétchénie. Il y a cette femme, enfant du goulag, arrachée à sa mère. Il y a cette femme qui a vu sa vie bouleversée par Tchernobyl, épouse d'un ouvrier envoyé décontaminer la zone irradiée et qui assiste au calvaire de la fin de vie de celui avec qui elle voulait croire au bonheur. Ou encore cet homme qui malgré l'effondrement d'un système qui ne l'a pas laissé indemne semble avoir gardé la foi dans cette utopie soviétique. Il y a ce fils d'aviateur qui n'a pas réalisé le rêve du père de sacrifier ses fils à la nation. Il y a la guerre omniprésente et qui se transmet de génération en génération. Il y a ce rêve d'une société meilleure et le réveil dans un monde qui est celui contre lequel tout un peuple a lutté pendant des décennies.


LE BONHEUR EST-IL COMPATIBLE AVEC L’ÂME RUSSE ?


Dans un décor en décomposition qui fait écho aux récits de ces êtres écrasés par un destin qui ploie sous le poids de l'Histoire, victimes malgré eux d'un rêve non abouti, orphelins d'une utopie. Le bonheur est-il compatible avec l'âme russe ? Malgré la souffrance de ceux et celles qui ont cru en l'aventure du socialisme, vécu l'enfer du stalinisme, se sont sentis perdus, déboussolés après la perestroïka, l'espoir demeure, fort, vibrant, résiliant dans les mots, les livres, les chansons, la solidarité.

On sort bouleversé par ce spectacle, par ces témoignages mis en scène sobrement. Comme souvent Emmanuel Meirieu met en scène une succession de monologues. Une succession d'émotions brutes, saisissantes, des récits, des témoignages sidérants, glaçants, éblouissants, troublants, qui font émerger en nous des dizaines de questions, sur l'être humain, l'économie, les idéologies, nos rêves et ce que la société nous permet d'en faire, et tant d'autres.

Tous les comédiens et comédiennes sont remarquables, justes, bouleversants. Une mention particulière à Xavier Gallais tout simplement exceptionnel.

En bref : 7 témoignages d'hommes et femmes pour dresser le portrait d'un peuple passé brutalement de l'espoir unique en une société égalitaire à la désillusion créé par le basculement soudain et fulgurant dans un capitalisme frénétique. Un spectacle saisissant, bouleversant et questionnant.

La fin de l'homme rouge, d'après l'essai de Svetlana Alexievitch, mise en scène et adaptation Emmanuel Meirieu, traduction Sophie Benech, avec Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, André Wilms, Maud Wyler et la voix de Catherine Hiegel

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis Boulevard de la Chapelle 75010 Paris
Du 12 septembre au 2 octobre 2019

Crédit photo @Nicolas Martinez

mardi 1 octobre 2019

THE WAY SHE DIES - Théâtre de la Bastille

DE LA PUISSANCE DE LA FICTION
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Tiago Rodrigues aime la littérature, les mots, l'amour. Après "Antoine et Cléopâtre", "Bovary" et "Sopro" il propose au collectif néerlandais du TG Stan de mettre en scène une libre adaptation d'Anna Karénine de Léon Tolstoi. Un rencontre qui porte au plus haut la puissance de l'oeuvre de l'auteur russe.

UNE LONGUE COLLABORATION

C'est la première fois que Tiago Rodrigues écrit pour le TG Stan, même si "The way she dies" n'est pas leur première collaboration. Un travail collectif autour du thème de la puissance de la fiction. Le spectacle met en scène deux couples à deux époques différentes. Un livre fait le lien entre les deux : une vieille édition d'Anna Karénine. "Le seul héritage que tu m'as laissé a été ce livre, la seule chose qui m'appartient véritablement pèse 490 grammes". Ce n'est rien 490 grammes. Et pourtant c'est tout pour ces deux couples. Pour l'un il sert de support pour apprendre le français. Pour l'autre il est l'outil qui devrait apporter toutes les réponses à la crise que traverse le couple.

A quelques dizaines d'années d'intervalle les deux couples vivent la même dilution de leur amour. Comme Anna Karénine l'aveu à l'époux de l'infidélité de l'épouse va les plonger dans un tourbillon d'interrogations. La force de Tiago Rodrigues et de son écriture, celle du jeu des comédiens du TG Stan, c'est de mettre en exergue toute la puissance de la fiction. Ils nous parlent de désir, de besoin d'être désiré(e), de liberté, de conventions sociales, de transmission. Ils nous amène à regarder l'importance de la traduction, la façon dont chacun interprète les mots. Ils démontrent avec talent comment le roman vient se cogner à la vie quotidienne, à moins que ce ne soit le contraire.

L’UNIVERSALITÉ DE LA LITTÉRATURE

L'amour de la littérature et des mots porte cette puissance. Un livre qui passe de main en main. Des listes de sensations ou d'absence de sensation. Des pages qui s'envolent et se répandent au sol. Une langue universelle qui ricoche sur les êtres. Des langues qui se font échos, que se répondent, malgré leurs différences. Les comédiens s'expriment en français, en portugais, en néerlandais, et contrairement à la tour de Babel ils se comprennent et nous, spectateurs, comprenons tout. Tiago Rodrigues tente de semer le trouble, mais les pièces du puzzle se mettent clairement en place et on sort apaisé malgré le tragique destin d'Anna Karénine.

Les quatre comédien.ne.s sont tout simplement remarquables. Jolente De Keersmaeker, Isabel Abreu, Pedro Gil et Franck Vercruyssen déroulent les émotions, les questionnements de ces deux couples portugais et flamand qui vivent chacun à leur façon les affres de la passion, du désir, et nous jouent la mort d'Anna Karénine pour en livrer toute la poésie tragique.

Nul besoin de décor somptueux. Quelques accessoires, un plateau dépouillé où les changements de costume se font à vue, une lumière qui pointe l'essentiel. Le texte, résultat d'une écriture de plateau et de la collaboration d'artistes qui ont une longue habitude de travail en commun, a toute la force de Tolstoï et la beauté de l'écriture de Tiago Rodrigues.

En bref : quand autant de talents se retrouvent réunis autour d'un même amour d'un texte le bonheur est total pour le spectateur. Tiago Rodrigues et le TG Stan nous font le cadeau d'une adaptation qui sublime la puissance de la fiction. Un spectacle intense et poétique.

The way she dies, texte de Tiago Rodrigues librement adapté d'Anna Karénine de Léon Tolstoï, spectacles créé par Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker, Tiago Rodrigues et Franck Vercruyssen, avec Isable Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker et Franck Vercruyssen, scénographie et lumières Thomas Walgrave, costumes An d'Huyset Britt Angé, traductions Thomas Resendes etMartine Bom.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette 75011 Paris
Du 11 septembre au 6 octobre 2019


Crédit photo @Felipe Ferreira

lundi 30 septembre 2019

LES BEAUX - Théâtre du Petit Saint Martin - Le regard de Corinne

Côté pile, côté face !
Le regard de Corinne



Léonore Confino, observatrice de ses contemporains, s'inspire de son vécu pour l'écriture de ses pièces. Sa plume est teintée d'une pointe d'humour mais aussi de beaucoup de lucidité et de mordant. Pour « Les Beaux », c'est à travers le regard d'une petite fille, Alice, que nous pénétrons l'intimité d'un couple, celui formé par ses parents. L'auteur pioche dans le langage enfantin comme pour renforcer le contraste entre la réalité et la fiction.

Alice a de la chance. Ses parents sont jeunes, beaux et ils s'aiment. C'est merveilleux ! Oui, mais c'est trop beau pour être vrai. Quelque chose cloche ! Leur façon de parler ? Leur comportement puéril? Leur peur panique quand l'orage gronde ? Le spectateur comprend vite qu'ils ne sont que le fruit de l'imagination d'une petite fille de 7 ans. Alice idéalise ses parents, subterfuge pour affronter la réalité faite de beaucoup de disputes dont elle est souvent le sujet. La situation bascule quand, sans prévenir, elle part se réfugier chez sa tante. Le règlement de compte puis la prise de conscience des parents prennent alors  corps.


Pour sa mise en scène, Côme de Bellescize s'appuie sur ses deux comédiens pour donner le rythme et l'impulsion indispensables à la pièce. Elodie Navarre et Emmanuel Noblet sont remarquables dans l'interprétation de leur rôle respectif de la mère au foyer et du chasseur de tête chez Publicis. Côté pile du couple, ils sont lisses, souriant, heureux. Côté face, ils sont emplis de rancœur au point d'en devenir laids. Frustrés, à l'étroit dans leur vie professionnelle et affective, ils sont en colère, hargneux et parfois même mesquins. C'est ainsi que Monsieur se voit subtiliser sa tranche de jambon qu'il avait caché au fond du frigo pour être sûr que personne ne la mangerait !

Dans une ambiance psychédélique, lumière et musique dignes d'une boîte de nuit, ce tête à tête atteint son paroxysme avec la destruction du décor, comme pour faire table rase du passé et se donner une chance de continuer ensemble, tous les trois.

En résumé: L'écriture aiguisée, avec une note d'humour, de Léonore Confino met le doigt là où ça fait mal dans un couple : le quotidien, l'usure, la frustration. La mise en scène de Côme de Bellescize imprime le rythme et la dynamique propres à l'hyper activité de notre société. Les comédiens quant à eux ne sont avares ni de leur énergie ni de leur talent, pour le plus grand bonheur du public.

Les Beaux, de Léonore Confino, mise en scène de Côme de Bellescize avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet.


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Petit Saint Martin
17 Rue René Boulanger 75010 Paris 
Du 9 septembre au 16 novembre 2019


Crédit photo @Emilie Brouchon