dimanche 5 novembre 2017

DISABLED THEATER

TOUS DANSEURS, TOUS TALENTUEUX***


Le Festival d'Automne 2017 met à l'honneur le chorégraphe Jérôme Bel avec un portrait en 8 tableaux. Après GALA j'ai choisi DISABLED THEATER, un travail entrepris avec les suisses de la compagnie Hora. Une troupe composée d'acteurs porteurs d'un handicap mental. Avec cette création de 2012 Jérôme Bel poursuit son travail de déconstruction des codes de la danse. Un spectacle qui émeut et interpelle le public.


"DÉCONSTRUIRE LE SPECTACLE"

"Disabled Theater tire à boulets rouges sur ce que l'on pourrait appeler l'idéologie de la capacité, la compétence supposée des acteurs valides, au sens de "ceux qui sont validés par l'institution", dans un souci d'expérimentation politique et artistique". Voilà ce que nous dit le programme du Festival d'Automne. Je ne vois pas de meilleure introduction pour parler de ce spectacle "spécial" comme le qualifie l'une des comédiennes, en tout cas totalement hors normes et qui s'inscrit totalement dans le travail de déconstruction du spectacle qui qualifie l'oeuvre de Jérôme Bel.

Le spectacle est introduit par l'assistante à la mise en scène qui tout au long transmettra les consignes du chorégraphe et traduira en français pour le public les adresses en suisse allemand faites aux artistes. Onze acteurs suisses vont évoluer devant nous. Comme pour GALA le spectacle se découpe en plusieurs parties. Pour commencer chacun se présente seul au public devant lequel il restera debout 1 minute. Certains se prêtent volontiers à l'exercice, d'autres écourtent voir évite l'exercice. Un exercice classique en cours de théâtre. Certains sont actifs, établissent un contact avec le public, d'autres sont statiques. C'est long une minute. Et on ne peut s'empêcher de se mettre à la place de ces acteurs et de se demander comment on réagirait face à ces dizaines, centaines de regards braqués sur soi.

"PLACER LE SPECTATEUR FACE A SES RESPONSABILITÉS INTERPRÉTATIVES"

Ils reviennent ensuite se présenter, toujours un par un. Nom, prénom, âge, profession. Puis chacun il est demandé à chacun de présenter son handicap. Les personnalités commencent à se dégager. "Je ne sais pas" dit l'une, "trisomie 21" dit l'autre. Certains nomment leur handicap, d'autres parlent d'une aspect : lenteur, doigts dans la bouche, agressivité. Une façon de montrer l'unicité de chacun. Une approche qui veut aussi confronter le spectateur à sa façon d'appréhender cette différence. Car comme pour GALA l'objectif de Jérôme Bel est de créer "une fenêtre ouverte sur une culture [ et placer] le public face à ses responsabilités interprétatives" (J. Bel). Autrement dit, si je suis gênée par ces artistes handicapés n'est-ce ma façon de voir le handicap que je dois remettre en cause plutôt que trouver un côté freak-show à ce spectacle ? Car oui, DISABLED THEATER confronte le spectateur à lui-même. Les questions n'ont pas arrêté de tourner dans ma tête : que ferai-je à sa place ? Pourquoi cette émotion inattendue et dérangeante ? Qu'est-ce que ce spectacle me dit de moi ? de la société ? Certaines réponses sont apportées par les artistes eux-mêmes, interrogés par le metteur en scène sur leur ressenti de ce spectacle. Certains expriment leurs sentiments, d'autres ceux de leur famille.

Lorsque les comédiens se lancent un par un dans leur solo de danse c'est un flot de joie et de bonheur qui traverse la salle. Une onde de liberté. Le public réagit, accompagne, tout comme les 10 autres assis sur leur chaise. Pas de contrainte, pas de recherche de la perfection, juste le bonheur pur et simple de danser pour le plaisir, de s'exprimer, de laisser libre cours à son tempérament. Ils nous touchent par leur sincérité, leur authenticité, même si les improvisations du travail de base ont laissé place à des impro travaillées, écrites. Et on regrette qu'il n'y ait que des solos et pas de travail de groupe pour ces artistes qui ont l'habitude de travailler au sein d'une troupe. 

En bref : un spectacle touchant et perturbant, qui place le spectateur face à lui-même. Une oeuvre charnière dans le travail de Jérôme Bel. Un travail de sociologue autant que de chorégraphe.

Disabled Theater, concept Jérôme Bel assisté de Maxime Kurvers, de et par Remo Beuggert, Gianni Blumer, Damian Bright, Matthias Brücker, Nikolai Gralak, Matthias Grandjean, Julia Hüsemann, Sara Hess, Tiziana Pagliaro, Simone Truong, Fabienne Villiger, Chris Weinheimer, Remo Zarentonello, dramaturgie Marcel Bugiel


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre de la Ville - Espace Cardin
Avenue Gabriel 75008 PARIS
Du 3 au 6 novembre 2017

Vu Novembre 2017 - Théâtre de la Ville / Espace Cardin
Crédit photo @ Hugo Glendining

mercredi 1 novembre 2017

AU BUT

FABULEUSE DOMINIQUE VALADIE
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Une mère et sa fille. Elles viennent d'assister à une pièce de théâtre d'un jeune auteur auquel est promis un beau futur (Thomas Bernhard lui-même ?). La fille a aimé, la mère aussi et se surprend à inviter le jeune homme à partager leur retraite balnéaire, pour aussitôt regretter cet élan de générosité. Car cela ne lui ressemble pas. Ou peut-être que si. Car la mère n'est finalement que contradictions. Elle rumine son mariage avec un mari défunt qui ne présentait semble-t-il pour seul intérêt que de posséder une fonderie, ce qui faisait de lui un notable. Mais pour le reste cette bourgeoise aigrie qui passe son temps à ruminer sa rancœur contre la vie, ne semble avoir de plaisir que dans le fait de martyriser sa fille.

C'est un quasi-monologue qu'écrit Thomas Bernhard. En tailleur de laine couleur caramel et chemisier lavallière, Dominique Valadié incarne admirablement cette femme insatisfaite, tyrannique, qui a fait de sa dévouée fille son souffre-douleur. La première partie est un huis clos fusionnel entre les deux femmes, animé par la longue logorrhée de cette mère devenue monstre, tentant depuis toujours de détruire cette seule enfant qui lui reste, la vie lui ayant "heureusement" enlevé très tôt un garçon malade, se plaignant à longueur de temps de la vacuité de la vie et de l'absurdité de la condition humaine.

Et malgré tous ses efforts pour être désagréable on ne peut détester cette femme dont on sent dans le discours parfois contradictoire toutes les blessures non guéries, les douleurs toujours vives, les désillusions à fleur de peau. Elle qui croyait avoir vaincu son destin de fille illégitime en épousant un bourgeois n'a même pas pu s'accomplir dans la maternité, entre ce fils anormal et cette fille laide. Car au fond dans cette entreprise de destruction du seul entourage qui lui reste n'est-ce pas elle-même qu'elle veut diminuer. Sa fille si maltraitée semble néanmoins imperméable à ce sadisme permanent. 

Discrète mais omniprésente la fille, Léna Bréban, fait face avec douceur et dignité. Dans la courte seconde partie l'auteur (Yannick Morzelle), apporte la caution théâtrale, incarnant le proverbe que le mari semble-t-il répétait à tout-va "tout est bien qui finit bien".

En bref : Dans ce magnifique décor de bois, dans un style Art déco, Dominique Valadié transcende un texte qui sans sa prestation magistrale pourrait être très aride voire assommant.

Au but, de Thomas Bernhard, mise en scène Christophe Perton, avec Dominique Valadié, Léna Bréban, Yannick Morzelle, Manuela Beltran

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
75 Boulevard du Montparnasse 75006 Paris
Du 9 septembre au 5 novembre 2017
Du mardi au samedi 21h Dimanche 15h

dimanche 29 octobre 2017

LES LIENS INVISIBLES

NE RIEN LAISSER AU HASARD ?
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Rodé aux arts de la magie et de l'illusion,le mentaliste Viktor Vincent présente à la Comédie des Champs-Elysées un spectacle ou hasard et destin se confrontent pour dessiner les liens invisibles qui nous lient. Une maîtrise bluffante d'un art qui déroute.

"Et si le hasard n'existait pas? Et si nos destins étaient liés ?" C'est à partir de ces hypothèses que Viktor Vincent construit un spectacle envoûtant qui nous invite à percevoir le monde autrement. Sceptiques ou convaincus on reste bluffé par la technique parfaitement maîtrisée du magicien-mentaliste. 

Tout commence par trois histoires : celle d'une jeune New-yorkaise, d'un agriculteur ukrainien du XIXème siècle et d'un groupe d'étudiants en sciences dans les années 1950, tous vivant un moment extraordinaire, qui semble irrationnel. Et pourtant ils sont tous connectés au-delà des distances géographiques et temporelles. Partant de là Viktor Vincent nous emporte dans un monde intrigant.

Les numéros de magie, de mentalisme, d'illusion ne sont pas forcément très innovants. Bien sûr qu'il y a un truc, et selon le tempérament de chacun on est fasciné par la brillante démonstration ou agacé de ne pas comprendre comment l'artiste a réussi son coup. Dans tous les cas la qualité de mise en oeuvre est étonnante.


La force de ce spectacle tient non seulement dans la qualité technique de Viktor Vincent mais aussi dans la beauté de la mise en scène. L'artiste nous raconte une histoire, nous dessine ces liens invisibles et l'on se prend au jeu et à chercher ce qui nous lie à notre voisin inconnu quelques heures avant. Le rappel des apports de Jean-Eugène Robert-Houdin offre notamment un joli moment d'illusion au milieu du spectacle. Le rythme est parfaitement maîtrisé, permettant de nombres interactions avec le public, lequel est largement sollicité pour participer.

En bref : que vous soyez fan du genre ou novice Viktor Vincent vous offre avec ces Liens invisibles un beau moment d'illusion.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie des Champs Elysées
15 Avenue Montaigne 75008 Paris
Du mardi au samedi 20h30 - dimanche 16h
Jusqu'au 31 décembre 2017

LA MAIN DE LEILA

UN DUO CHARISMATIQUE ET RAFRAÎCHISSANT
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Pour sa première mise en scène Régis Vallée présente une jolie comédie romantique qui s'inscrit dans l'Histoire. Roméo & Juliette dans la tourmente de l'Algérie de la fin des années 1980. Une pièce en forme de joyeux tourbillon mené tambour battant par Kamel Isker.

CINÉMA, CENSURE ET GALOCHES

Samir a hérité de son grand-père une collection de bobines de cinéma. Dans le village de Sidi Fares, proche d'Alger, dans un pays où règne la censure, chaque soir dans son garage, devant un public uniquement masculin et dans la clandestinité il rejoue les plus grandes scènes d'amour du 7ème art. Un soir Leïla, la fille du puissant colonel Bansaada se glisse dans le public alors que Samir rejoue Casablanca. C'est le coup de foudre entre les deux jeunes gens que les situations sociales opposent. Un an plus tard, en octobre 1988, alors qu'ils vivent leur amour interdit et rêvent de liberté l'Algérie se soulève.

ENTHOUSIASMANT

Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker on co-écrit cette comédie romantique teintée d'une bonne dose d'humour. Une envie commune née du besoin de raconter une histoire inspirée des contes orientaux aux destins tragiques tout en restant en phase avec l'Histoire, celle des années de plomb d'une jeune nation qui se cherche. Mais contrairement à ces temps sombres, c'est l'optimisme et l'humour qui dominent. Le couple formé par Samir et Leïla est joyeux, pétillant, dynamique, insouciant malgré l'ambiance tragique de l'époque dans laquelle ils évoluent. Ils transforment la vie en un jeu, un cinéma romantique et nous emportent dans le doux tourbillon de leur double passion pour la vie et la fiction cinématographique.

Kamel Isker est omniprésent, bondissant, charismatique. Il nous séduit dès la minute où Samir le projectionniste nous accueille dans la salle pour la séance du jour. Aïda Asgharzadeh est une lumineuse Leïla, au sourire éblouissant. Leurs efforts pour faire vivre cet amour dans la clandestinité, dans l'adversité, nous émeuvent. On rit, on tremble, on vibre d'émotion. Azize Kabouche est le troisième homme de ce trio de comédiens. Il enchaîne avec brio une multitude de rôle, tous aussi touchants et drôles les uns que les autres

La mise en scène de Régis Vallée et la scénographie de Philippe Jasko mettent en valeur le jeu des comédiens et l'écriture alerte et prenante. Régis Vallée est le compère de toujours d'Alexis Michalik. On retrouve toute l'énergie et l'inventivité des premières créations du duo. Le décor de bric et de broc, constitué d'éléments de récupération modulables à souhait qui transforme une salle de projection en modeste maison ou en barricade. Les scènes s'enchaînent rapidement, avec fluidité.


En bref : Succès du Off depuis 2 ans à Avignon La Main de Leïla offre un très beau moment de théâtre. Une fraîcheur et un enthousiasme qui fond chaud au coeur. Une comédie sentimentale qui nous parle aussi de l'histoire du monde. Et un beau moment d'humanité. A ne pas manquer.

La main de Leïla, de Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker, mise en scène Régis Vallée, avec Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche, création lumière Aleth Depeyre, scénographie Philippe Jasko, costumes Marion Rebmann, musique Manuel Peskine

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Béliers Parisiens
14 bis rue Sainte Isaure 75018 Paris
Du mercredi au samedi 19h ou 21h - Dimanche 15h
Et en tournée en 2017 /2018/2019

jeudi 26 octobre 2017

LE MONTANSIER FETE SES 240 ANS

UN BIJOU DU XVIIIe



Le Théâtre Montansier de Versailles m'est cher. C'est là que j'ai vécu l'une de mes premières émotions théâtrales. C'était au cours d'une sortie scolaire. Je découvrais ce beau théâtre à l'Italienne, fascinée par la scène. Il me semble bien que c'était l'Avare de Molière qui était joué, mais ne me demandez pas le nom des comédiens. J'en garde néanmoins un souvenir ému.

En ce mois de novembre 2017 le Théâtre Montansier fête ses 240 ans. Ce n'est pas rien. C'est le 18 novembre 1777 que le lieu est inauguré en présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Il est né sous l'impulsion de Marguerite Brunet dite Mademoiselle Montansier. Il est construit sur le terrain dit des "chiens verts" que la Montansier a pu racheter au Comte de Provence, frère du roi et futur Louis XVIII. La condition en était l'ouverture de la salle au plus tard le 1er janvier 1778. Jean-Francois Heurtier, architecte du roi, est choisi pour faire les plans. C'est Boullet, machiniste de l'Opéra royal, qui mène les travaux en un temps record de moins de 10 mois.

Tout au long de la saison 2017/2018 des événements sont organisés pour célébrer les 240 ans de ce beau théâtre. Ainsi le 6 novembre 2017 à 19h00 vous pourrez participer à une visite insolite des lieux.

Du 18 au 26 novembre La Guerre des Théâtres propose une expérience unique. L'espace de quelques représentations les spectateurs pourront se replonger dans le Montansier du 18ème siècle. Les conditions seront recréées pour être au plus proche de celles de l'époque : les équipements contemporains serons retirés et le théâtre sera en partie équipé de projecteurs et décors d'époque, aimablement prêtés par le Petit Théâtre de la Reine à Trianon, tandis que la machinerie et les dessous de scène retrouveront leur utilité d'antan. Sur scène c'est une opéra-comique par dix musiciens, comédiens, chanteurs, marionnettistes qui sera présenté, sur une problématique bien connue du 18ème siècle : la guerre que menait la Comédie-Française et l'Opéra au théâtres de Foire. Et si le coeur vous en dit, n'hésitez pas à venir en costume d'époque ! Les dimanche 19+ et 26 novembre la représentation sera suivie d'un goûter au foyer composé de confiseries et pâtisseries du XVIIIè.

Une expérience unique dans un lieu unique.

Toutes les informations sont à retrouver sur le site du théâtre Montansier en cliquant ICI

Réservation en ligne sur le site ou au 01 39 20 16 00


mardi 24 octobre 2017

MON ANGE

LA RÉSISTANCE MAGNIFIÉE !
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Le destin d'une jeune femme de son temps, qui se destinait à être avocate et que l'histoire de son pays transforme en héroïne de la résistance kurde. Un texte fort porté avec fouge et détermination par une extraordinaire jeune comédienne.

UNE JEUNESSE PERDUE

Rehana aime Beyoncé, les livres, l'école, ses amies. Elle sera avocate. Hors de question de reprendre la ferme et de suivre les pas de son père qu'elle adore. Mais la vie en a décidé autrement. Son village est à une trentaine de kilomètres de Kobané. Cette ville deviendra une place forte de Daesh. C'est alors la fuite avec sa mère. Mais elle ne supporte pas l'idée d'abandonner son père. Pour le retrouver elle repasse de l'autre côté de la ligne de front. Elle reviendra à Kobané et malgré elle deviendra une héroïne de la résistance kurde.

La jeune Lina El Arabi (tout juste 21 ans) porte ce récit avec force, hargne, rage, ferveur. Sa voix est puissante, rugueuse et âpre comme l'énergie que met Rehana à lutter, contre les forces ennemies. Ennemies de son pays, ennemies de sa communauté, ennemies des femmes. "Mon ange" comme l'appelle son père va se brûler les ailes dans cette plongée progressive dans le conflit, au cœur de l'horreur. Le ton est grave. L'ambiance est sombre. La mise en lumière, les sons (parfois un peu trop fort), le texte nous plongent au cœur des combats. Combat externe et combat interne de cette jeune vie qui se perd dans les ravages de la guerre. "A chaque fois que je tue je meurs un peu".

BOULEVERSANTE INCARNATION

La scénographie est un nuage de plume qui se fait arbre rédempteur, camp de réfugiés, bunker, cour d'école, champ de bataille. Sur cette scène en clair-obscur, avec un extraordinaire travail de lumière, le spectateur cherche la jeune femme, la suit dans cette obscurité prenante. Son et lumière nous entourent tandis que Lina El Arabi capture et captive notre attention. Les mains crispées jamais elle ne décolère, jamais elle ne lâche prise, même lorsqu'une rare plaisanterie voudrait donner une respiration. Dans un seule en scène d'une rare intensité la comédienne éblouie. Pas de temps mort. Le rythme est soutenu, les personnages se succèdent, dialoguent, un mouvement du corps, une modulation dans la voix faisant passer Lina El Arabi de l'un à l'autre. Le spectateur est tendu comme la comédienne dans un spectacle intense, grave et magnifique. On sort du théâtre bouleversé, terrassé par notre impuissance collective et individuelle face à cette évocation puissante de la fin d'un monde, rappel de la triste universalité de cette humanité qui se déchire. Dans ce chaos Mon ange devient un symbole universel de résistance qui fait écho dans le coeur des hommes et des femmes bien au-delà de Kobané.

En bref : un seule en scène grave et intense, bouleversant. Lina El Arabi incarne avec énergie, colère et magnificence le destin d'un jeune combattante kurde en Syrie. Un spectacle essentiel.

Mon Ange de Henry Naylor, traduction de Adelaïde Pralon, mise en scène Jérémie Lippmann assisté de Capucine Delaby, avec Lina El Arabi, décor Jacques Gabel, Costumes Colombe Lauriot-Prevost, lumières Joël Hourbeigt, Musique originale Adrien Lollocou

Angel est le troisième volet de la trilogie Cauchemars d'Orient. Le texte est disponible aux Editions Avant-Scène Théâtre - Renaud&Richardson

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Tristan Bernard
64 Rue du rocher 75008 Paris
du mardi au samedi 21h


mardi 17 octobre 2017

12 HOMMES EN COLERE

UNE JUSTICE SANS PRE-JUGER
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Comment rendre la justice? Voilà une question qui est très présente sur les scènes en ce début de saison. En 1957 Sidney Lumet faisait de 12 hommes en colère un film fort en tension dramatique. Francis Lombrail et Charles Tordjman en présentent au théâtre Hébertot une nouvelle adaptation. Un traitement sobre et efficace porté par une belle distribution.

UN DOUTE LÉGITIME

Dans une salle de délibération aux murs gris douze hommes sont réunis pour juger du destin d'un treizième. Le film et la pièce datent de la fin des années 1950. L'action se passe aux Etats-Unis. Pas de femme à l'époque dans les jurys populaires ! Costume cravate ou polo sont de rigueur. Ces douze jurés, tous blancs, sont de milieu socio-culturel variés. Leur mission est de juger un jeune homme accusé de parricide. Faut-il vraiment délibérer tant le cas semble évident pour tous : il est coupable et la seule issue pour lui est la chaise électrique. Le premier vote est fait rapidement. A la surprise générale le juré n°8 vote "non coupable". Les délibérations seront plus longues que prévues car le il faut l'unanimité pour prononcer le verdict. Le juré n°8 commence à évoquer les points qui le font douter. "La vie d'un homme est en jeu. On peut en parler." Un à un il déroule et propose à la discussion les arguments qui font qu'il existe "un doute légitime" quant à la culpabilité du jeune homme.

La vérité comme le diable se cache dans les détails. Un à un les autres jurés rejoignent le vote "non coupable". Le questionnement de l'un en amène un autre à s'interroger sur un détail traité trop brièvement par l'accusation ou négligé par la défense. Chacun va réagir en fonction de sa situation personnelle. Peu à peu les motivations et les préjugés des uns et des autres vont se faire jour. Une véritable micro-étude sociologique. 


DISTRIBUTION RÉUSSIE

Le décor en ligne de fuite fait penser à Gorgio de Chiroco. Gris, les murs nus, une grande fenêtre horizontale comme une ouverture de bunker. Le huis clos est complet. La tension passe par les jeux de lumière, par le son, le rappel de la chaleur de ce jour d'été où l'orage gronde dehors comme dedans. Sidney Lumet avait eu recours à plusieurs artifices pour mettre en scène la tension grandissante, dont l'usage de focales croissantes resserrant le décor. Cette adaptation théâtrale ne réussit pas complètement à rendre l'atmosphère étouffante et la progression de la dramaturgie. Le début semble un peu rapide tandis que la pression monte pour culminer dans le monologue du dernier juré, le n°3. Dans un espace clos aussi restreint pour une telle distribution Charles Tordjman réussi à éviter le piège des positions statiques. Les débats sont animés, les déplacements fluides. Avec ses deux plans le décor permet aussi des apartés par petits groupes. L'ensemble est vivant.

La distribution est toutefois particulièrement réussie. La mise en scène tient beaucoup sur la précision des gestes, des regards et si celui qui parle est important, il est encore plus intéressant de s'attarder sur les visages expressifs des autres protagonistes (les chanceux des premiers rangs sauront tirer parti de ce net avantage). On retient notamment les prestations de Pierre Alain Leleu, sobre juré n°1 qui arbitre les débats avec réserve et sérénité et de Francis Lombrail, juré n°3, le dernier à s'arc-bouter sur ses positions avant de comprendre enfin le fond de ses motivations. Et puis surtout l'impérial Bruno Wolkowitch, formidable juré n°8, celui qui avec finesse et sincérité éveillera les consciences de ses compagnons d'infortune.

En bref : bien que daté par certains côtés 12 hommes en colère garde toute son actualité et nous interpelle sur la manière dont la justice est rendue. Même si cette adaptation n'a pas la force dramatique du film de Lumet sa distribution et sa mise en scène réussies en font un agréable moment de théâtre.

12 hommes en colère, de Reginald Rose, adaptation française Francis Lombrail, mise en scène Charles Tordjman, avec Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Pascal Ternision, Bruno Wolkowitch, décor Vincent Tordjman, lumières Christian Pinaud, Musique Vicnet, costumes Cidilia Da Costa

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Boulevard des Batignoles 75017 Paris
Depuis le 5 octobre 2017
Du mardi au dimanche 19h00



Crédit photo @Laurencine Lot - Vidéo @Théâtre Hebertot