vendredi 11 juin 2021

LA MENAGERIE DE VERRE - Odéon théâtre de l'Europe

 MEMOIRE TROUBLE

Pour sa réouverture le théâtre de l'Odéon reprend un spectacle interrompu par le second confinement. Ivo Van Hove s'empare du texte de Tenessee Williams, "La ménagerie de verre" et dirige Isabelle Huppert entourée d'un très beau trio.

En ce soir de dernière (et de couvre-feu décalé à 23h) le public est heureux de retrouver le chemin du théâtre avant de profiter de la restauration sur le parvis après le spectacle. Isabelle Huppert quant à elle nous a fait le cadeau d'une belle interprétation. C'est ce que j'aime notamment chez Ivo Van Hove : la qualité de sa direction d'acteur. Dans cette "Ménagerie de verre" qui donne à voir l'enfermement de cette famille par le prisme de la mémoire trouble du fils Tom, chacun des trois comédiens est parfaitement à sa place. A commencer par Isabelle Huppert qui est Amanda, la mère, nostalgique du Sud de sa jeunesse, fière de ses enfants qu'elle étouffe néanmoins. Elle est malicieuse, espiègle, manipulatrice, colérique, cajoleuse : une pile électrique qui varie les expressions sur un rythme effréné. Une mère possessive et aimante, encourageante et castratrice, femme blessée par le départ de son mari, mère fragile et résiliente. 

Dans la mémoire de Tom, le narrateur, il y a trois personnages autour de cette mère instable, à commencer par lui. Entre colère et résignation, enfermé entre sa mère et sa soeur il n'a que deux modes d'évasion : son travail à l'entrepôt, qui lui permet de faire vivre le trio, et le cinéma où il prétend se rendre tous les soirs. Antoine Reinartz est ce Tom protecteur de sa soeur Laura, et qui n'arrive pas à partir ni à affronter sa mère. Justine Bachelet est Laura, jeune femme fragile, maladivement timide, qui boite et est affreusement mal à l'aise où qu'elle soit, ne se sentant utile et rassurée que lorsqu'elle s'occupe de ses animaux de verre, ménagirie tout aussi fragile qu'elle. Silhouette fine, au jeu très animal, elle est d'une présence souvent silencieuse, qui trouve sa force dans la bienveillance des autres, celle de Tom mais aussi celle de Jim. Ce dernier est le prétendant qu'espère Amanda pour sa fille, et celui que Laura admire depuis le lycée. Cyril Guel tient avec justesse, aisance et brio ce jeune homme sûr de lui, bienveillant et encourageant, inspirant confiance et sur l'épaule duquel Laura aimerait poser son épaule. Il incarne la possibilité de l'ouverture sur un ailleurs heureux.

Mais la fuite est impossible. Le magnifique décor, la scénographie et la lumière de Jan Versweyveld représentent l'enfermement psychique du trio familial. Pas de sortie possible hormis un petit escalier coincé entre deux murs, qui monte vers la rue, la liberté, le monde. Dans ce rectangle en sous-sol, où la cuisine occupe une place imposante, les couleurs chaudes des peintures murales (images floues du père qui les a abandonnés) et de la moquette, ces tons à dominante marron, d'une texture soyeuse, donnent une illusion trompeuse d'une chaleur humaine. Dans ce cadre enfermant, la mise en lumière magnifie le texte et le jeu des comédiens, comme dans la scène entre Laura et Jim où on se sent au chaud et en sécurité comme dans une grotte, aussi exigüe soit-elle. 

En bref : La magie Van hove opére encore une fois. Dans une mise en scène qui met l'accent sur l'enfermement psychique du trio familial, il démontre une fois de plus la qualité de sa direction d'acteur, dans une scénographie et une lumière d'une grande subtilité.

La ménagerie de verre, de Tennessee Willams, mise en scène Ivo Van Hove, avec Isabelle Huppert, Justine Bachelet, Cyril Guei, Antoine Reinartz, scénographie et lumière Jan Versweyveld, costumes An D'Huys, son et musique Georges Dhauw

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

C'était à L'Odéon, Théâtre de l'Europe
Place de l'Odéon 75006 Paris
Reprise du 19 mai au 9 juin 2021


Crédit photo @Jan Versweyveld

jeudi 3 juin 2021

LA 7e VIE DE PATTI SMITH

LIBERTE CHERIE


Retrouver le chemin d'un théâtre, enfin, après ces longs mois de fermeture ! Et quel plaisir que ces retrouvailles se fassent avec ce spectacle qui est un cri d'amour à la vie et une ode à la liberté.

La musique a toujours fait partie de la vie de Marie-Sophie Ferdane. Une belle corde (la 7e ?) à l'arc de cette artiste aux talents multiples. Une artiste libre qui a tout pour donner voix et corps aux deux personnages de "La 7e vie de Patti Smith", spectacle créé en 2017 et repris pour quelques jours pour la réouverture du Théâtre 14, après plusieurs reports pour cause de confinement et de crise sanitaire.

Mis en scène par Benoît Bradel, le spectacle a pour point d'ancrage le roman "Le corps plein d'un rêve" et la pièce radiophonique "Les 7 vies de Patti Smith" de Claudine Galea. Entourée de deux musiciens, Thomas Fernier et Seb Martel, la comédienne/chanteuse Marie-Sophie Ferdane est tour à tour la chanteuse, poétesse, peintre américaine Patti Smith et une marseillaise de 17. Cette dernière découvre par hasard G.L.O.R.I.A., de Patti Smith. Les mots et la voix résonnent comme un cri de libération pour cette adolescente qui s'ennuie et n'est pas à l'aise dans son corps. Elle va alors se lancer dans un dialogue avec la chanteuse new-yorkaise, amoureuse de la vie et d'Arthur Rimbaud, devenue son idole et sa source d'inspiration.

Au rythme des deux guitares les souvenirs, émotions, réflexions des deux femmes se font échos, interrompus parfois par quelques informations factuelles données par les musiciens. Au fil du temps la fan va se plonger dans la vie, les mots de son idole pour mieux se découvrir et trouver sa propre personnalité.

Il y a une grande complicité entre les 3 artistes sur scène. Et un grand plaisir à dire, jouer, chanter, partager avec le public.

Marie-Sophie Ferdane est fan de Patti Smith et l'émotion brille dans les yeux de la comédienne. Athur Nauzyciel, avec qui elle a travaillé à plusieurs reprises, dit d'elle "Elle met toujours beaucoup d'engagement dans ce qu'elle fait, elle va chercher très loin et très profond des choses qui relèvent l'âme" (in Liberation - Janvier 2019). On ne peut lui donner tort tant Marie-Sophie Ferdane se donne dans ce spectacle, avec tout son magnétisme, sa puissance, sa présence.

La mise en scène de Benoît Pradel, appuyée par la belle mise en lumière de Julien Boizard, alterne confessions intimistes et énergie du rock 'n roll.

La 7e vie de Patti Smith, d'après"'Le corps plein" et "Les 7 vies de Patti Smith" de Claudine Galéa, mis en scène par Benoît Pradel, avec Marie-Sophie erdane, Thomas Fernier et Seb Martel. 

En bref : Marie-Sophie Ferdane et ses musiciens nous offrent non seulement un hommage à la grande Patti Smith mais aussi un hymne à la liberté et une déclaration d'amour à la vie. Et ça fait tellement de bien !

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

20 Avenue Marc Sangnier 75014 Paris
Du 1er au 5 juin 2021 - 19h (16h le samedi) - durée : 1h


samedi 24 octobre 2020

LA LEGENDE DU SAINT BUVEUR

 DIVINE IVRESSE !


Andréas vit sous les ponts, en change chaque nuit. Un soir sa route croise celle d'un homme aisé, un de ceux qui ne manquerait pas une soirée au théâtre. Ce dernier lui fait un don de 200 €. Andréas refuse mais finit par accepter sur la promesse de rembourser ce don en déposant cette même somme le plus rapidement possible au pied de la statue de Sainte Thérèse dans l'église Sainte-Marie des Batignolles. L'honneur d'Andréas sera-t-il plus fort que son addiction ? Parviendra-t-il à rembourser sa dette ?

Christophe Malavoy adapte, met en scène et interprète cette nouvelle, dernière œuvre de Joseph Roth, publiée à titre posthume en 1939.

C'est au son d'une trompette, "La complainte de Rutebeuf" que Christophe Malavoy entame le récit, la légende de cet ancien mineur de Silésie, arrivé en France, devenu vagabond après avoir fait de la prison pour meurtre. Entre la rencontre avec le généreux donateur et le moment où il rejoint la petite église le hasard aura mis sur sa route des hommes et des femmes bienveillants, qui le détourneront de son objectif mais qui seront aussi autant de rappels de son passé. A partir du moment où il croise cet homme "fort bien mis et d'âge mûr" il semble que son destin prenne une nouvelle direction, que les bonnes rencontres et la chance soient devenues son lot quotidien.

Le récit se déroule sur un ton assez onirique. On entend cette légende comme un conte duquel l'ironie n'est pas la moindre des choses. Andréas veut bien faire mais est constamment soumis à la tentation. Sainte Thérèse sera-t-elle le sauver ?

L'interprétation de Christophe Malavoy est sensible, drôle, nostalgique, poétique, humaniste. Il endosse tous les rôles, et donne beaucoup de tendresse au personnage d'Andréas, emportant notre sympathie et notre indulgence pour ce personnage très attachant. 

Les musiques qui accompagnent le spectacle sont jouées à la trompette par le comédien, qui a commencé à apprendre à jouer de cet instrument il y a deux ans, ou chantées également par Christophe Malavoy. Cette bande sonore tout en nostalgie, piochant dans l'œuvre de Léo Ferré, de Jacques Brel.

Le tout est habillé d'une magnifique mise en lumière. Ainsi l'échange initial entre Andréas et son bienfaiteur et ce jeu d'ombres et de lumière sur le visage du comédien, l'éclairage de ce rideau de fil qui trace les lignes d'un pont. Tout est sublimé dans ce spectacle, jusqu'à la fin magnifique et pleine d'espoir.

En bref : ne passez pas à côté de ce petit moment de poésie, de magie, d'humanisme et de chaleur humaine. C'est exactement ce dont nous avons besoin en ce moment.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre du Petit Montparnasse
31 Rue de la Gaîté 75014 Paris
Du 23 septembre au 28 novembre 2020 
Du mercredi au samedi à19h - durée : 1h20

Puis en tournée en France et notamment au 
théâtre du Jeu de Paume à Avignon du 21 au 23 janvier 2021

lundi 7 septembre 2020

LES DODOS - LE P'TIT CIRQUE - LE MONFORT

 ACROBATIES ET MUSIQUE


A côté de l'exercice d'équilibre sur une ou plusieurs guitares, l'épreuve des poteaux de Koh Lanta c'est de la bricole. Ce P'tit cirque à tout d'un grand. Les 5 circassiens musiciens ouvrent en beauté la saison 2020/2021 du Monfort.

Ils sont 4 garçons et une fille. Sortis en 1989 de l'Ecole Nationale des Arts du Cirque de Châlons en Champagne ils ont fait leurs gamme et leur expérience dans différentes compagnies, du théâtre de rue au Cirque du Soleil, de Turbulence à Archaos, en passant par le Cirque Plume. Que de belles références. Que de riches expériences qui leurs permettent de créer en 2004 leur compagnie, Le P'tit Cirque, et un premier spectacle, "Toguen" en 2005. Ils décident de s'installer en Bretagne et font l'acquisition d'un chapiteau, lieu de création, de répétition, de spectacle, de rencontres.

Avec "Les Dodos" ils nous proposent un spectacle qui est un condensé de leur A.D.N. : adresse, humour, poésie et convivialité. Ce qui frappe dès le premier numéro c'est le plaisir que ces 5 là ont à être ensemble. Équilibre, portés acrobatique, main-à-main, trapèze, voltige, portique coréen, cascade : les numéros s'enchaînent dans un esprit de douce folie. Le spectacle a pris pour emblème les Dodos, animal de l’île Maurice aujourd'hui disparu. D'aspect burlesque l'oiseau pas sauvage avait la réputation d'être stupide. C'est surtout se démarche supposée un peu balourde qui lui donne un grain de folie. Et c'est cette caractéristique que retiennent nos circassiens du P'tit Cirque. Ils nous emportent pendant 1h20 dans un univers où l'audace et l'humour règnent en maître.

Leur grande force est de nous faire croire que tout cela est très facile. La bonne humeur est totale, le désir de partage avec le public est total, la convivialité présente à chaque instant, tout comme la musique. Nous entrons avec plaisir dans leurs rêves. Sous leurs airs de légèreté la technique est précise, la concentration extrême. Violons, guitares, contrebasses quittent parfois leur fonction première pour se transformer en support d’acrobatie. Les 5 membres du quintet semblent se lancer des défis tous plus scabreux les uns que les autres, pour finir en apothéose dans un exercice de haute-voltige. Qu'ils soient musiciens, circassiens ou clown ils nous offrent un spectacle de qualité, qui allie arts du cirque, musique et jeu d'acteur dans une mise en scène joyeuse, une lumière chaude et une scénographie parfaitement étudiée, tout en gardant un esprit de simplicité et d'authenticité.

Les Dodos, création collective de et avec Alice Barraud, Pablo Escobar, Basile Forest, Luoison Lelarge et Charly Sanchez, accompagnés à la mise en piste par Sky de Sela, Christophe Lelarge et Danielle Le Pierrès

En bref : un spectacle plein d'humour et d'audace, qui offre aussi des moments de poésie, dans un univers musical unique. Un très beau moment de cirque authentique.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Le Monfort
106 Rue Brancion 75015 Paris
Du 7 au 20 septembre 2020
et en tournée en France. Toutes les dates ICI


Crédit photo @Le P'tit Cirque

samedi 1 août 2020

LA NUIT DE MADAME LUCIENNE - LE QUAI - ANGERS

NUIT DE FOLIE



En ce mois de juillet 2020 où le théâtre se fait rare pour cause de crise sanitaire, Le Quai à Angers nous invite à un été plein de surprises. Deux mois de spectacles, de musique, de performances, et l'occasion de profiter du bar ou du restaurant en terrasse, avec la belle vue sur le château d'Angers, mais aussi de découvrir d'autres lieux avec les spectacles hors les murs. Pour tout découvrir de la programmation cliquez ICI et n'hésitez pas à lancer l'ancre et à accoster au Quai, vous ne le regretterez pas.

QUE C'EST BEAU UN THÉÂTRE LA NUIT

Pour ma part j'ai assisté à une représentation de La nuit de Madame Lucienne de Copi, mis en scène par Thomas Jolly. Dans un théâtre vide 2 comédiens et leur metteur en scène répètent de nuit. La première est dans moins d'une semaine et il reste bien des choses à caler. Mais la répétition ne va pas se dérouler comme prévu.

Ce texte, cela faisait longtemps que Thomas Jolly pensait à le monter. Quel meilleur moment que cette crise sanitaire et ses conséquences sur le spectacle vivant pour montrer ce texte qui tente de répondre à la question "pourquoi le théâtre". La mise en scène s'est adaptée aux contraintes sanitaires : le public entre par la cour qui reçoit normalement les décors, et se retrouve sur la scène dans un dispositif bi-frontal. Chaises espacées d'un mètre ou plus, jauge réduite. Le rideau de fer s'ouvre sur le parterre et les gradins vides. Nous sommes au cœur de cette répétition de nuit, dans un théâtre (presque) vide.


UNE DOUCE FOLIE

Après un (long) début surprenant le spectacle s'emballe et sombre dans une douce folie. Alors que l'on ne voyait pas où Copi voulait nous emmener avec la première partie de la répétition d'une fable lunaire, on plonge dans l'absurde. Le texte multiplie les rebondissements (et ne comptez pas sur moi pour vous en dévoiler ne serait-ce que l'ombre d'un seul). Dans cette enquête policière qui met en exergue la difficulté de la création, les acteurs en rajoutent dans l'exagération et l'amplitude du jeu.

Damien Avice est l'homme à tout faire, régisseur qui doit jongler entre les humeurs de la diva et les exigences du metteur en scène. Bruno Bayeux prend un plaisir évident à moduler ses délires et angoisses de metteur en scène, débordant d'une énergie communicative. Emeline Frémont est, comme ses partenaires de jeu, d'une précision extrême dans le rôle de la comédienne très exubérante et capricieuse. Le trio de départ est rejoint en cours de spectacle par Charline Porrone et Hélène Raimbault, deux personnages pas vraiment secondaires qui prennent autant plaisir à être sur scène.

En bref : quel plaisir de retrouver le théâtre dans ces conditions. La mise en scène de Thomas est aussi folle que le texte tout en étant totalement en phase avec le contexte global et mondial. Comment mieux se demander à quoi et à qui sert le théâtre ? Un spectacle et des comédiens aussi exubérants que le texte de Copi.

La nuit de Madame Lucienne, de Copi, mise en scène Thomas Jolly, avec Damien Avice, Bruno Bayeux, Emeline Frémont, Charline Porrone et Hélène Raimbault

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Le Quai
Cale de la Sabatte - Angers
Du 15 juillet au 1er août puis du 18 au 29 août 2020
Du lundi au vendredi à 20h30 - samedi 18h 


Crédit photo @Nicolas Joubart

lundi 6 juillet 2020

COVID-19 - NOUS N'IRONS PAS A AVIGNON, NI AU PUY DU FOU !

UN ÉTÉ SANS FESTIVAL OU PRESQUE

Lundi 13 avril. Nous le savions depuis plusieurs semaines mais nos esprits ne voulaient pas le croire, l'accepter. Le 8 avril Olivier Py, directeur du Festival d'Avignon, livrait sur Facebook la programmation de la 74e édition prévue pour se tenir du 3 au 23 juillet 2020. Cela faisait déjà plusieurs jours que le Fringe, festival trois fois plus grand que le Off et qui se tient en août à Édimbourg avait annoncé son annulation. Mais confinés que nous étions depuis le 17 mars et espérant un durée limitée à 6 semaines nous avons voulu croire que les compagnies auraient le temps de se retrouver pour répéter. Je dis "nous" parce que je sais que je ne suis pas la seule à avoir voulu / rêvé / espéré que cela soit possible, que je retournerai à Avignon cet été.

Mais ce lundi 13 avril il a bien fallu raison garder. Non nous n'irons pas à Avignon cet été (pour plagier le nom d'un festival de région parisienne). Bien sûr la spectatrice assidue du festival que je suis, celle qui pendant 4 jours ou 3 semaines enchaîne entre 4 et 6 spectacles par jour, est déçue. Mais bien vite cette déception laisse place à la tristesse.

Tristesse en pensant à tous ceux qui vivent du spectacle vivant et qui souffrent tant depuis des mois déjà.

La culture en général et le théâtre en particulier ne servent à rien dans l'esprit de beaucoup de gens. Les intermittents sont considérés comme des feignants qui vivent sur le dos de la société avec leur système d'indemnisation soit disant privilégié. Ces gens-là ont-il idée de critiquer les joueurs de foot au salaires faramineux qui se contentent de courir après un ballon ? (je force le trait volontairement, et encore, je reste sobre).

Mais nous voici le 6 juillet. La culture se dote d'une nouvelle ministre. Wait and see, voir si la culture peut incuber comme dans un laboratoire médical et donner rapidement cet élan que l'on attend depuis trop longtemps.

Le Festival d'Avignon et le Off auraient du commencer il y a 3 jours. Pourtant en cette première semaine de vacances d'été il y a des raisons d'espérer ne pas passer un été sans culture, sans théâtre, sans cirque, sans musique, sans danse. "Innovez" a-t-on intimé aux professionnels de la culture, eux qui font de l'innovation le moteur de leur action quotidienne.

Nous n'irons pas à Avignon, ni au Puy du Fou mais nous irons à Paris pour le Festival Paris l'Eté dans une version raccourcie du 29 juillet au 2 août.  Du théâtre immersif avec "A game of you", du cirque avec Les filles du renard pâle ou avec Nicolas Fraiseau et Christophe Huysman, de la danse avec François Alu, Sébastien Barrier et avec la compagnie Philippe Louranço, de la magie avec Yann Frisch, du théâtre avec David Lescot (ma chronique de "j'ai trop peur" en cliquant ICI  ) ou avec le Munstrum Theatre, des lectures, des installations, bref des spectacles pour tous les goûts et pour tous les âges.



A Paris nous irons aussi au Théâtre 14 qui donne la possibilité à quelques spectacles qui auraient du être joués dans le Off 2020 de présenter leur travail du 13 au 18 juillet grâce au "Paris Off Festival". Le programme complet sur le site pour découvrir 15 propositions dont, entre autres, "Mon premier c'est désir" version moderne de "La princesse de Clèves" par la compagnie MSKT, "Spéciment" un spectacle sur l'adolescence de la compagnie "La rousse" ou "Moi Malvolio" où la compagnie des 7 sœurs explore l'univers de Shakespeare;


Nous irons à La Colline du 7 au 18 juillet où Wajdi Mouawad propose une nouvelle mise en scène de "Littoral" avec de jeunes comédiens, "parce qu'on a tous besoin d'un miracle" ; au Théâtre de la Ville  tout le mois de juillet pour un été solidaire : 5 spectacles à 10€ et gratuit pour les moins de 14 ans et pour les soignants, dont "J'ai trop d'amis" de David Lescot (la suite de "j'ai trop peur" (cf ci-dessus) et "Alice traverse le miroir" de Fabrice Melquiot, Lewis Caroll et Emmanuel Demarcy-Mota ; à La Villette pour du cinéma en plein air pendant tout l'été, de la danse du 2 juillet au 2 août, Plaine d'artistes / dans les coulisses de la création avec avec Mourad Merzouki, François Chaignaud ou Angelin Preljocaj.

Nous irons au Quai à Angers où Thomas Jolly propose un été impromptu, théâtral et festif pendant les mois de juillet et d'août. Au programme, entre autres, "La ferme des animaux" d'après Georges Orwell mis en scène par Youssouf Abi-Ayad, ou "La nuit de Madame Lucienne" mis en scène par le maître des lieux pour une promenade dans un théâtre vide, et une dizaine d'autres propositions théâtrales ou musicales.


Nous irons sur les bases de loisirs d’île de France du 18 juillet au 30 août pour retrouver les Tréteaux de France et l'Ile de France fête le théâtre : un été de spectacle et d'animation pour petits et grands. Au programme du théâtre classique avec "Britanicus", du grand théâtre populaire avec "Faire forêt", et deux spectacles jeune public : "Frissons" (à partir de 4 ans) et Venavi (à partir de 7 ans) . Et en plus c'est GRATUIT !

Nous irons peut-être à Bussang, où le théâtre du Peuple pourrait proposer une petite forme suite à l'annulation historique de son festival d'été.

Et nous irons partout où les scènes ouvertes ou fermées accueillerons un public toujours plus avide de culture.

Bonnes vacances à tous, bel été sous le signe de la culture qui se ré-invente.

Pour que vive le spectacle vivant
Allez au théâtre
et au Cirque

dimanche 19 avril 2020

VANIA

UN VANIA PUR ET BOULEVERSANT
****



Pour sa première mise en scène pour la Comédie Française Julie DELIQUET donne au Vieux Colombier une lecture limpide d'Oncle Vania d'Anton Tchekhov, magnifiée par la remarquable interprétation d'une troupe au sommet de son art.

LA NOSTALGIE D'UN FIN DE SIÈCLE

Dans Oncle Vania Anton Tchekhov fait la peinture d'une société en mutation. Dans la salle commune de cette maison campagnarde, Vania (Laurent Stocker), qui se dit vieux malgré ses 40 ans à peine dépassés, se plaint au docteur Astrov (Stéphane Varupenne) du séjour estival du professeur Sérébiakov (Hervé Pierre) et de sa jeune et belle épouse Elena (Florence Viala)

Julie DELIQUET a choisi un dispositif bi-frontal. Entre deux séries de gradins la scène a pour centre une grande table campagnarde. Elle instaure ainsi une grande proximité entre les comédiens et les spectateurs, nous plongeant au cœur de cette histoire de famille, nous permettant d'approcher de plus près toutes les rancœurs, les jalousies, les frustrations ressenties par tous les personnages et de les voir sous toutes leurs faces tout en gardant leur part de mystère. Tous nous touchent par leurs qualités et leurs défauts, leur souffrance intérieure, leurs bonheurs possibles exposés dans cette succession d'instants de vie, bonheurs qui se croisent sans jamais pouvoir se trouver.

UN VANIA COMIQUE ET PATHÉTIQUE

Les comédiens s'adressent continuellement à nous malgré la disposition. Bien que réduit le texte garde toute son essence. La mise en scène de Julie Deliquet et la direction d'acteur font ressortir toute la dimension comique de Tchekhov tout en donnant une existence forte à chacun des personnages. Autour de Vania, celui qui s'est sacrifié pour cette terre (génial Laurent Stocker, à la fois comique et pathétique), Elena (Florence Viala) séduit les hommes mais mélancoliquement ne sait que faire de sa vie tandis qu'autour de la table la douce brutalité du médecin (Stéphane Varupenne) ne voit pas l'amour de Sonia (bouleversante Anna Cervinka), qui elle-même n'est guère sensible à l'attention que lui porte le mutique Illia (Noam Morgensztern, subtil, drôle). Dans un rôle à contre-emploi Dominique Blanc est la mère de Vania, celle qui veille sur cet intellectuel qui a abandonné ses rêves pour reste avec elle. Enfin Hervé Pierre est lui aussi magistral dans le rôle du Professeur, seul personnage insouciant dans cette pièce qui nous montre le tragique de la condition humaine.   

En bref : un "Vania" très réussi, qui touche au cœur et à l'âme. Porté par une troupe toujours au sommet il nous parle de la vie, qui ne va pas toujours comme on le voudrait, avec ses joies et ses déceptions. Un spectacle émouvant.

"Notre vie sera magnifique. Nous travaillerons, nous ferons tout ce qu'il faut. Et nous nous reposerons, nous nous reposerons..."


"Vania d'après "Oncle Vania" de Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anne Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre du Vieux Colombier (Comédie Française)
Jusqu'au 6 novembre 2016

Vu Octobre 2016
Crédit photo @Simon Gosselin