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dimanche 4 novembre 2018

CLOUÉE AU SOL - Théâtre Les Déchargeurs

SCOTCHANTE
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DOMMAGE COLLATÉRAL


Elle est là, debout, plantée sur ses deux jambes, solidement posée sur le sol blanc de ce carré qui semble prêt à recevoir tous les combats. Pourtant elle n'a qu'un but dans la vie : se plonger dans le bleu, le bleu du ciel, aux commandes de son Tiger. Elle est ce qu'elle a toujours voulu être : pilote de chasse. Toute puissante dans les airs elle file dans le bleu sans se soucier des dégâts causés par les bombes qu'elle a lâchées sur ces villages ennemis.

Mais voilà qu'au cours d'une permission au pays elle croise Eric. "Séquence guimauve" dit-elle. De son regard, de ses bras, de ses mots naissent des sensations jusqu'alors inconnues. Elle repart en mission. La combinaison commence à la serrer. La voilà enceinte. Retour au pays. Loin de Tiger un travail dans un bureau, le temps d'aider à grandir cette enfant non désirée mais acceptée et tant aimée et qui a besoin de présence. Mais l'objectif reste le même : retrouver le bleu. Or c'est le gris qui lui est proposé. Dans le désert qui entoure Las Vegas ses nouvelles commandes seront un manche et un clavier numérique, son Tiger : un drone, son rôle : le guider dans le ciel, surveiller les "jeunes hommes en âge de combattre", traquer le numéro deux dit "Le Prophète". Le bleu lui manque. Mais la sensation de toute-puissance revient "Tu est le prophète et je suis Dieu". Mais comment retrouver la maison, Eric, si patient, et cette petite fille et ses mignons petits poneys après avoir passé 8h à survoler et tuer ces ennemis dans un autre désert si loin du sien ? Comment ne pas perdre son humanité ?

PERFORMANCE SCOTCHANTE

Dans ce monologue l'auteur George Brant dresse le portrait d'une femme appartenant à l'élite de l'armée américaine. Une femme forte, une machine de guerre, froide, qui mène sa mission sans sentiment, sans état d'âme, et qui va s'effriter confrontée à une autre forme de guerre. Si tout danger de mort est écarté pour le pilote de drone c'est une guerre psychologique qui s'invite sur le terrain. "Moi avec cette tenue. Je l'avais gagnée. Ça c'était moi, maintenant. Voilà qui j'étais. Ça c'est moi"

Pour interpréter cette femme Gilles David, sociétaire de la Comédie Française, a choisi Pauline Bayle. La jeune metteur en scène dont on a pu voir la saison dernière l'adaptation de l'Iliade et l'Odyssée (toujours en tournée) montre ici tout son talent de comédienne. Pendant 1h15 elle tient le public entre ses mains. Par la force de sa respiration, son souffle, sa diction, par sa gestuelle et notamment ses bras, par ses ruptures de rythme elle décuple la force du texte. Passionnée au début elle s'enfièvre lorsqu'elle tombe amoureuse, se fait douce lorsqu'elle est maman puis lutte contre la dépression, la schizophrénie. Le mouvement inexorablement engagé monte en puissance, dans une mise en scène précise qui fait la place au jeu de la comédienne.

Sans autre accessoire que cette combinaison elle parvient à nous transmettre toutes les émotions qui traversent son personnage. C'est à peine si l'on fait attention à l'environnement sonore pourtant soigneusement distillé.

On pourrait ne pas se sentir concerné par cette histoire d'une armée qui n'est pas la notre. Pourtant ce récit d'une criante actualité nous touche par la simplicité relative de la mise en scène (comme il est bon de ne pas voir de vidéo illustrer ce que les mots et l'interprétation nous transmettent si bien), par la force et la fragilité de cette jeune femme, dommage collatéral d'une guerre moderne qui se joue sur les terrains d'un Moyen-Orient pas si lointain, par la puissance de jeu de Pauline Bayle.


En bref : Pauline Bayle dit avec force et sensibilité la déstabilisation d'une femme pilote de chasse confrontée à une nouvelle forme de guerre, qui devra choisir entre déshumanisation et désobéissance. Au-delà de l'intérêt du texte une performance scotchante.

Clouée au sol, de George Brant, mise en scène Gilles David, de la Comédie Française, avec Pauline Bayle

C'EST OU ? C'EST QUAND ? 
Théâtre des Déchargeurs
Du 17 octobre au 3 novembre 2018
puis du 18 au 22 décembre 2018 
Et en tournée : Chartres 06/11 - Metz 8-10/11 - Eybens 16-17/11 - Vitrolles 20-21/11
Antibes 27-30/11 - Villeneuve Saint Georges 01/12 - Meudon 06/12
Surgères 25/01/19 - Carros 31/01/19

Retrouvez les mises en scène de Paulien Bayle : "Iliade-Odyssée" en tournée en France ainsi que "Chanson douce", adaptation du roman de Leïla Slimani à la Comédie Française à partir de mars 2019


Crédit photo @ Ifou pour le Pôle Média


mardi 17 juillet 2018

L’AVALÉE DES AVALES - Avignon Off 2018

UNE LANGUE ÂPRE
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Cette année encore le théâtre québécois est présent en force à Avignon, pour notre plus grand bonheur. Au Petit Louvre Lorraine Pintal vient saluer un à un les spectateurs venus voir "L'avalée des avalés" que la directrice du Théâtre du Nouveau Monde de Montréal met en scène dans le OFF 2018.

Il s'agit de l'adaptation théâtrale du premier roman à succès de l'auteur québécois Réjean Ducharme. Avec une écriture âpre et riche il fait le tableau amer d'une adolescence instrumentalisée. L'héroïne est Bénédicte, une adolescente précoce. A 14 ans elle souffre des luttes entre ses parents et est diagnostiquée neurasthénique. Ceux-ci, de religion différente, ont décidé que Christian, le fils, serait élevé dans la religion chrétienne tandis que Bérénice la fille le serait dans le judaïsme. Après les années de bonheur les parents se déchirent, se détestent et instrumentalisent leurs enfants pour mieux se faire du mal l'un à l'autre. Christian rêve de devenir champion de javelot. Pour survivre à ce combat dont elle est une arme Bérénice a choisi les mots. Elle voue à son frère un amour inconditionnel. Face à la mère (Enigmatique Louise Marleau), Bérénice fait preuve d'une lucidité exceptionnelle pour son âge.

La langue de Réjean Ducharme est âpre. Dans la bouche de Bérénice les mots fusent, tranchent, découpe, attaquent, usant d'une vocabulaire riche et de métaphores. A travers elle c'est une attaque en règle de la société, des institutions, de la religion. A la violence des parents Bérénice renvoie la méchanceté et la violence de l'adolescence, exacerbés par la soif d'amour et de justice que ressent la jeune fille. Déchirée entre son amour filiale et la haine qui l'environne elle se sent avalée par tout ce qui l'entoure. "L'amour est faux, la haine est vraie".

Porté par un trio complémentaire au jeu juste, le texte brille par la performance de Sarah Laurendeau. La comédienne dotée d'une impressionnante présence scénique porte la pièce avec une interprétation plurielle qui explore les différentes strates de la psychologie de l'adolescente en quête d'identité. Elle incarne une Bérénice en colère, assoiffée de justice, quémandeuse d'amour. 

Dans la belle scénographie de Charles Binamé, ou même les oiseaux ont l'air inquiétants, dans une ambiance musicale recherchée, la mise en scène de Lorraine Pintal est fluide, précise. Elle permet de faire résonner le texte avec force.

En bref : une crise d'adolescence en forme de réquisitoire contre la société et la religion. Un texte âpre. Une magistrale interprétation de Sarah Laurendeau. Un spectacle à ne pas manquer

L'avalée des avalés, de Réjean Ducharme, mis en scène de Lorraine Pïntal, avec Benoît Landry, Sarah Laurendeau, Louise Marleau

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2018
Théâtre du Petit Louvre - 23 Rue Saint Agricol 84000. Avignon
Du 6 au 29 juillet 2018 - 12h50- durée : 1h10

Puis aux Déchargeurs à Paris du 6 novembre au 8 décembre 2018

Crédit photo @Yves Renaut

mardi 30 août 2016

VOYAGE DANS LES MÉMOIRES D'UN FOU

VIRTUOSE VOYAGE
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LIRE FLAUBERT AUTREMENT

Un jeune homme apprend qu'il est atteint d'un mal incurable. Avant d'affronter la mort il décide d'écrire à un lecteur imaginaire pour lui confier ses mémoires. Dans l'étroitesse de sa chambre il commence son récit d'une manière académique. Mais sa plume s'emballe. Dans un grand élan de poésie une galerie de personnages va prendre naissance, tous aussi émouvants, drôles, truculents. Le lecteur imaginaire saura-t-il faire la part du rêve et de la réalité ?

Lionel CECILIO a eu l'idée de son spectacle lors d'une lecture des Mémoires d'un fou de Gustave Flaubert. Il eut alors l'intuition de l'aborder sous un prisme différent, celui de "rendre un instantané drôle et tendre de notre monde, de ses nombreuses absurdités sans tomber dans l'écueil du donneur de leçon.". Et pour mieux parler de la vie il a choisi de parler de la mort.

REMARQUABLE PERFORMANCE D'ACTEUR

Une porte en fond de scène par laquelle rentre un jeune homme. Sa dernière heure est venue. Il s'installe à un bureau et commence à écrire ses mémoires pour un lecteur imaginaire. Mais en replongeant dans ses souvenirs il les fait renaître sous nos yeux. Avec poésie, jonglant avec les mots et avec les émotions, s'appuyant sur un texte d'une grande finesse, Lionel CECILIO délivre une performance étonnante et très physique.


Pendant 1h20 on se laisse porter par cette invitation au voyage. On rit, on est ému. On s'accroche parfois pour suivre le texte pas toujours facile. Le décor minimaliste est parfaitement occupé par le comédien qui évolue sous le très beau travail de lumière de Johana DILOLO. Et au sortir du spectacle on réalise que l'on a vécu un moment théâtral rare.

Présenté au Théâtre Les Déchargeurs à Paris on espère bien revoir rapidement Lionel CECILIO sur les scènes parisiennes après son passage remarqué dans le Off 2016.

En bref : Il faut courir voir ce seul scène remarquable. Lionel Cecilio a un jeu d'acteur éblouissant. Laissez-vous porter par la poésie et la finesse d'un texte qui pousse à la réflexion et par l'éblouissant jeu d'acteur de Lionel Cecilio. Un moment rare à ne pas manquer.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Festival Off 2017
Théâtre des Corps Saints
Place des Corps Saints - Avignon
Du 7 au 30 juillet 2017 - 18h35 - Durée : 115


Vu Avignon Off 2016 - Théâtre Pixel
Mise à jour du 27/06/17

mercredi 24 juin 2015

UN OBUS DANS LE COEUR

BOULEVERSANT ADIEU A LA MÈRE

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"Un jour, ma mère s'est mise à avoir un visage autre. C'est peut-être le début de mon histoire". En pleine nuit Wahab reçoit l'appel qu'il redoute et attend depuis de longs jours : sa mère se meurt d'un cancer. Le moment est venu pour lui de se rendre à l’hôpital.



Le temps de se rendre de son appartement à l'hôpital Wahab va passer par toutes les phases du deuil et se confronter à nouveau à la mort. A nouveau car l'annonce du futur décès de sa mère le ramène à sa première confrontation avec la mort alors qu'il avait 7 ans. Long sera le chemin, comme si le fait de vouloir ralentir le temps pouvait empêcher l’inéluctable.

Grégori BAQUET interprète avec tendresse, humour, rage, humilité, le parcours douloureux de ce jeune adulte empli de colère. Sans jamais tomber dans le pathos il déploie tout son talent et son énergie dans un monologue empreint d'une extrême sensibilité, ou l'innocence de l'enfance est broyée par une scène de guerre, où la colère et l'incompréhension tiraille un fils par deux fois impuissant devant la mort. Cette mort imminente renvoie le fils à cette guerre dans ce pays natal, ce Liban aimé, ce pays dévasté par une autre forme de cancer.

"Ma mère meurt, elle meurt, la salope, et elle ne me fera plus chier !" 

Cri d'amour et de désarroi qui le submerge. Ce cancer qui ronge la mère adorée et inflige à tous des douleurs physiques et morales insoutenables le renvoie à ses terreurs enfantines. Au milieu d'une famille en deuil il est seul. Seul avec son chagrin, seul avec ses peurs, seul avec ses doutes. Seul il affronte ses terreurs pour pouvoir se libérer. Face aux réactions toutes différentes de son entourage il ravale sa colère, se renferme dans un sentiment d'injustice. On retrouve ici plusieurs des thèmes chers au dramaturge libano-franco-quebecois : la guerre, la filiation, les liens de sang.
Résultat de recherche d'images pour "un obus dans le coeur théâtre des déchargeurs"La situation l'amène au bout de son chemin. Au bout de cette longue absence de communication et cette longue incompréhension entre la mère et le fils. Tout au bout il y a néanmoins la réconciliation posthume. 

L'interprétation poignante de Grégori BAQUET, récompensée d'un Molière, rend particulièrement hommage à la langue et à la poésie de Wajdi MOUAWAD. Ce Molière, reçu tardivement (pour un révélatioin) aura permis au spectacle de continuer à exister. D'abord reprise de janvier à avril puis en juin aux Déchargeurs, sera présent pour la 2ème (ou 3ème) année consécutive dans le Festival OFF à Avignon, au Théâtre du Balcon.

La mise en scène de Catherine COHEN est épurée. Peu de choses sur scène (une chaise, un rideau industriel de plastique opaque en fond de scène, une trottinette) qui suffisent à nous faire voyager du Québec au Liban. L'important travail de mise en lumière accentue les intensités dramatiques.

Grégori BAQUET, d'une grande disponibilité à la fin du spectacle, loue le travail de Catherine COHEN, son metteur en scène, qui a su le "faire travailler intelligemment pour que le spectacle coule" atteigne cette fluidité, lui permette de mener les spectateur là où ils voulaient l'emmener. "l'émotion, elle, ne doit pas être sur scène. Elle doit être dans la salle. Et je sens cette émotion, si forte par moment. Je sens la salle se figer, comme sur le récit du bus."

En bref : Après la légèreté de COLORATURE et le voyage des CAVALIERS Grégori BAQUET s'empare à bras le corps des mots de Wajdi MOUAWAD pour nous emmener dans un voyage émotionnel très puissant. Sur scène et au dehors il fait preuve d'une très grande générosité et d'une sensibilité touchante.


C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Festival OFF 2015
Théâtre du Balcon
38 Rue Guillaume Puy 84000 AVIGNON
Du 4 au 26 juillet 2015 - 12h15