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lundi 11 octobre 2021

LES DEMONS

DISPOSITIF DEMONIAQUE


Quel pari que de monter "Les démons" de Fiodor Dostoïevski, plus connu en France sous le titre "Les possédés". Albert Camus s'y était frotté en 1959 et plus récemment Sylvain Creuzevault en 2018 à l'Odéon. Un texte complexe et foisonnant, peuplé d'une foultitude de personnages. Guy Cassiers en donne une version très sophistiquée qui ne manque pas de belles images.

La scénographie de Tim Van Steenbergen couplée à la mise en scène de Guy Cassiers est déroutante. Sur scène 3 écrans suspendus. Dans le très beau décor d'époque les comédiens évoluent sans communiquer directement. Filmés par 3 caméras (une en fond de scène à jardin, une en avant-scène également à jardin, la troisième au milieu à cour) c'est l'ordonnancement de la projection sur les écrans qui fait le lien entre les comédiens. Ainsi, alors qu'ils se tournent le dos sur scène, ils se font face à l'écran ou bien alors qu'ils semblent s'éloigner, à l'écran ils vont dans la même direction. Parfois des élèves de l'Académie servent de main ou de bras pour faire le lien entre les personnages sur les écrans. Dommage que la mise en scène abuse un peu du procédé. Pour ne pas être perdu le spectateur n'a pas d'autre choix que de délaisser la scène pour se concentrer sur les écrans. Est-ce toujours du théâtre se demanderont certain ? C'est en tout cas une vision perturbante qui, personnellement, m'a perdue par la distanciation que cela crée entre les comédiens et le public, comme un cinquième mur. Si l'esthétique et la recherche de mise en scène font leur effet, cela est au détriment de l'émotion pour le spectateur qui regarde un film plus qu'il ne voit incarnés les personnages de Dostoïevski.

Au-delà de ce dispositif qui occupe les 4/5e du spectacle, la troupe du Français, merveilleuse troupe on ne le dira jamais assez, réalise une prestation remarquable. On imagine aisément toute la difficulté de jeu que le dispositif scénique représente pour chacun, cantonné à jouer dans une zone étroite en largeur, sans lire directement sur le visage ou la gestuelle de son partenaire l'effet du texte ou de l'action. Mais c'est sans compter avec le talent de chacun d'eux. Dans ce récit de bascule d'une époque, la jeunesse remet en cause, par le verbe et par le geste, les enseignements et le monde des anciens. Parmi eux, citons Hervé Pierre (Stéphane Trofimovitch Verkhovenski) mène avec brio et bonhommie le groupe des anciens, et forme un solide duo avec Dominique Blanc (Varvara Stavroguina), son amie et mécène. Du côté des jeunes Christophe Montenez n'en finit pas de séduire par son talent qui à nouveau éclate dans le rôle de Nikolaï, le mélancolique héros malgré lui qui traîne avec lui ses démons intérieurs. Claïna Clavaron est la révélation de ce spectacle. Elle incarne Dacha la fille adoptive de Varvara, avec une vivacité et une luminosité remarquable.


Le reste de la distribution est toujours aussi juste, que ce soit Jennifer Decker, la jeune intellectuelle séduite par Nicolaï dont la mort est une des belles images de cette mise en scène, Suliane Brahim (Maria), mystique et fortement perturbée, ou encore Jerémy Lopez (Piotr) et Stéphane Varupenne (Chatov), deux visages de la révolution dans la violence.

Mention particulière pour la beauté des costumes créés par Tim Van Steenbergen assisté de Anna Rizza et la qualité des lumières de Fabiana Piccioli assistée de Fraonçois Thouret.

En bref : au-delà des réelles qualités de mise en scène, de scénographie et d'interprétation, le spectateur se trouve pris au piège de tant de sophistication dans le dispositif scénique. Restent quelques très belles images mais aussi la sensation d'être restée à côté du texte et d'avoir laissé passer ces démons sans bien les appréhender.

Les démons, d'après Fiodor Dostoïevski, traduction Marie Hooghe, adaptation Erwin Mortier, mise en scène Guy Cassiers, avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jeremy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifeer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron, et les comédiennes et comédiens de l'académie de la Comédie Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jeremy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Comédie Française - Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 22 septembre 2021 au 1 janvier 2022

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage

dimanche 19 avril 2020

VANIA

UN VANIA PUR ET BOULEVERSANT
****



Pour sa première mise en scène pour la Comédie Française Julie DELIQUET donne au Vieux Colombier une lecture limpide d'Oncle Vania d'Anton Tchekhov, magnifiée par la remarquable interprétation d'une troupe au sommet de son art.

LA NOSTALGIE D'UN FIN DE SIÈCLE

Dans Oncle Vania Anton Tchekhov fait la peinture d'une société en mutation. Dans la salle commune de cette maison campagnarde, Vania (Laurent Stocker), qui se dit vieux malgré ses 40 ans à peine dépassés, se plaint au docteur Astrov (Stéphane Varupenne) du séjour estival du professeur Sérébiakov (Hervé Pierre) et de sa jeune et belle épouse Elena (Florence Viala)

Julie DELIQUET a choisi un dispositif bi-frontal. Entre deux séries de gradins la scène a pour centre une grande table campagnarde. Elle instaure ainsi une grande proximité entre les comédiens et les spectateurs, nous plongeant au cœur de cette histoire de famille, nous permettant d'approcher de plus près toutes les rancœurs, les jalousies, les frustrations ressenties par tous les personnages et de les voir sous toutes leurs faces tout en gardant leur part de mystère. Tous nous touchent par leurs qualités et leurs défauts, leur souffrance intérieure, leurs bonheurs possibles exposés dans cette succession d'instants de vie, bonheurs qui se croisent sans jamais pouvoir se trouver.

UN VANIA COMIQUE ET PATHÉTIQUE

Les comédiens s'adressent continuellement à nous malgré la disposition. Bien que réduit le texte garde toute son essence. La mise en scène de Julie Deliquet et la direction d'acteur font ressortir toute la dimension comique de Tchekhov tout en donnant une existence forte à chacun des personnages. Autour de Vania, celui qui s'est sacrifié pour cette terre (génial Laurent Stocker, à la fois comique et pathétique), Elena (Florence Viala) séduit les hommes mais mélancoliquement ne sait que faire de sa vie tandis qu'autour de la table la douce brutalité du médecin (Stéphane Varupenne) ne voit pas l'amour de Sonia (bouleversante Anna Cervinka), qui elle-même n'est guère sensible à l'attention que lui porte le mutique Illia (Noam Morgensztern, subtil, drôle). Dans un rôle à contre-emploi Dominique Blanc est la mère de Vania, celle qui veille sur cet intellectuel qui a abandonné ses rêves pour reste avec elle. Enfin Hervé Pierre est lui aussi magistral dans le rôle du Professeur, seul personnage insouciant dans cette pièce qui nous montre le tragique de la condition humaine.   

En bref : un "Vania" très réussi, qui touche au cœur et à l'âme. Porté par une troupe toujours au sommet il nous parle de la vie, qui ne va pas toujours comme on le voudrait, avec ses joies et ses déceptions. Un spectacle émouvant.

"Notre vie sera magnifique. Nous travaillerons, nous ferons tout ce qu'il faut. Et nous nous reposerons, nous nous reposerons..."


"Vania d'après "Oncle Vania" de Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anne Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Théâtre du Vieux Colombier (Comédie Française)
Jusqu'au 6 novembre 2016

Vu Octobre 2016
Crédit photo @Simon Gosselin

dimanche 5 janvier 2020

LA PUCE A L'OREILLE - Comédie Française

LA PUCE FAIT MOUCHE
*****



Alors que Feydeau séduit toujours plus les metteurs en scène et que ses pièces se multiplient dans les programmations, la Comédie Française présente une Puce à l'oreille relookée par Lilo Baur. Un spectacle des plus réjouissants.

Ceux qui me connaissent ou qui me suivent depuis plus ou moins longtemps savent que les histoires d'amant dans le placard et les portes qui claquent ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Il faut donc tout le talent de la troupe du français, la vision scénique de Lilo Baur et le pouvoir de persuasion de mes comparses de Radio Mortimer pour me convaincre de prendre une place pour ce spectacle que je n'avais pas retenu dans mon abonnement.

Et je dis merci à Lilo Baur et à cette troupe magnifique qui a su me faire aimer (enfin) le théâtre de Feydeau. Ça commence par un magnifique décor. L'action est transposée à la montagne, dans un chalet des années 1960. La chaleur de ce salon fait contraste avec la neige qui enrobe les sapins que l'on distingue derrière une grande baie vitrée qui occupe un tiers du fond de scène, libérant un espace intelligemment en lui donnant vie par des passages de personnages dans le ton de cette comédie très enlevée.

Dès les premières secondes l'ambiance 1960's s'installe avec une musique et une danse décalée du Docteur Finache (magnifique Alexandre Pavloff qui campe un personnage qui fait beaucoup penser à l'inspecteur Clouzot ou à un Jacques Tati très volubile). L'intrigue est simple : Mme Chantebise (Anna Cervinka) soupçonne son mari (Serge Bagdassarian) de la tromper. Avec l'aide de sa meilleure amie Lucienne (Pauline Clément) elle imagine un stratagème pour confondre l'époux supposé volage. Entre le chalet et l'hotel du Minet Galant les quiproquos ne vont pas manquer jusqu'à ce que la vérité ne se fasse.

On le sait, la mécanique du rire des pièces de Feydeau repose essentiellement sur une mise en scène et un jeu millimétrés. Le rythme de la mise en scène de Lilo Baur est effréné. Certains mots sont soulignés avec intelligence par le jeu des comédiens. Tout est en place et on rit à gorge déployée. Jusqu'aux changements de décor à vue, par les comédien.ne.s, qui se font dans cette ambiance décalée, avec cette le pétillant des années yé-yés, et aux costumes totalement réussis.

Quant aux comédiens ils sont tous tout simplement excellents. Parmi eux mentions particulières au pétillant duo Anna Cervinka / Pauline Clément, dont les mimiques souvent en miroir sont d'une irrésistible drôlerie, et qui composent des personnages hilarant. Alexandre Pavloff est un inénarrable Docteur Finache. Jérémy Lopez semble prendre un grand plaisir dans son rôle d'hidalgo. Nicolas Lormeau compose un magnifique Etienne à la prononciation déformée. Quant à Sébastien Pouderoux il excelle dans son interprétation du séduisant Romain Tournel. Sans oublier la double prestation de Serge Bagdassarian, digne M. Chamdebise et rustique Poche.

En bref : même (et surtout) si vous n'êtes pas fan des vaudevilles courrez à la Comédie Française savourer cette formidable "Puce à l'oreille" mise en scène avec brio par Lilo Baur. Vous ne le regretterez pas. Du Feydeau grand format ! Immanquable !

La puce à l'oreille, de Georges Feydeau, mise en scène Lilo Baur, scénographie Andrew D. Edwards, costumes Agnès Falque, avec Thierry Hancisse, Cécile Brune puis Clotilde de Bayser, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Elise Lhormeau, Birane Ba, et les comédiens de l'académie de la Comédie Française Camile Seitz, Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier, des skieurs et une fanfare

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu - Place Colette - 75001 Paris
Du 21 septembre 2019 au 23 février 2020

Vu janvier 2020 - Comédie Française

dimanche 18 août 2019

LES SERGES - Le regard de Corinne

Voyage poétique

Le regard de Corinne

C'est au tour de Serge Gainsbourg d'être à l'honneur au Studio Théâtre de la Comédie Française. Pour l'adaptation et la mise en scène de ce spectacle, Eric Ruf a fait confiance à Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux pour qui cet artiste est une source d'inspiration. A chaque minute de la représentation, le public le mesure.

Comme un air de répétition...
Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, tout deux sociétaires à la Comédie Française ont eu l'idée originale de concevoir ce spectacle musical plutôt comme une répétition entre copains. Ils choisissent une approche intimiste avec l'ambition de nous faire côtoyer un Gainsbourg plus sensible, plus fragile, plus timide que ce qu'il laissait paraître. Les morceaux musicaux sont entrecoupés d'extraits d'interviews de l'artiste ou de ses proches (Jane Birkin, Boris Vian) morceaux et extraits interprétés par les comédiens. Le spectateur devient ainsi le confident de l'artiste.

Tout concourt à cette sensation de proximité : Le décor, une pièce remplie d'instruments de musique (nous imaginons aisément une cave dédiée aux répétitions), les jeux de lumière et jusqu'aux tenues vestimentaires des comédiens qui rappellent celles de l'artiste à différentes époques de sa vie.

Sur scène, une fille, cinq garçons et beaucoup de complicité...
Nous les connaissions comédiens, doués et talentueux d'ailleurs, les voilà musiciens et chanteurs. Que ce soit au piano, à la guitare, à la batterie, au trombone ou même à la clarinette, ils nous impressionnent par leur talent. Ces couteaux suisses de la Comédie Française interprètent avec beaucoup de sensibilité et de sensualité, les chansons de Gainsbourg. 

Il n'est pas question ici d'imitation mais bien d'interprétation avec la touche personnelle apportée par chacun d'entre eux. Le chant, façon canon, des "Sucettes à l'anis" en est l'exemple. Le double sens des mots voulu par l'auteur est frappant et nous avons du mal à imaginer que France Gall ne l'ait pas également saisi.

Brel voyait en Serge Gainsbourg un crooner. Parmi le répertoire foisonnant de ses chansons, ce sont celles d'amour que cette joyeuse troupe joue et chante avec gourmandise. Le poète Serge est à l'honneur avec ses textes en rimes, plates, croisées ou embrassées.


En résumé 
Dés les premières notes de musique, nous prenons instantanément conscience du manque, du vide artistique laissé par Gainsbourg. La délicatesse et la sensibilité de ses textes ravivent des émotions passées, oubliées, enfouies. Difficile pour le spectateur de ne pas battre la musique, de ne pas fredonner les airs en même temps que les comédiens sur scène et de ne pas applaudir après chaque chanson. 1H20 de spectacle qui passe bien trop vite.

Les Serges, créé et mis en scène par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, avec Rebecca Marder, Benjamin Lavernhe, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française – Studio Théâtre
Galerie du Carrousel du Louvre – 99 Rue de Rivoli - Paris 1er.
C'était du 16 mai au 30 juin 2019
Reprise en septembre / octobre 2020 - Marigny

Vu en mai 2019 - Studio Théâtre

dimanche 2 juin 2019

HORS LA LOI - Comédie Française

BRISEUSES DE CHAINES
****


Il y quelques années Pauline Bureau s'emparait du scandale du Médiator et créait le bouleversant "Mon cœur". Dans la continuité de ce théâtre documentaire qui dénonce les injustices elle s'attaque cette fois-ci au droit à l'avortement. Alors que ce droit est menacé ou toujours en quête de reconnaissance dans le monde "Hors la loi" est une pièce nécessaire.


LA PETITE HISTOIRE DANS LA GRANDE HISTOIRE

La pièce est construite en deux parties : la première est centrée sur l'histoire de Marie-Claire Chevalier et de sa mère, la seconde sur leur procès dit "Procès de Bobigny". Marie-Claire à 15 ans en 1971. Sa mère est seule pour l'élever ainsi que sa sœur cadette. Comme toute adolescente elle est sensible au charme des garçons, surtout s'ils ont une voiture. Et innocente. Cet été là celui-ci pour lequel bat son cœur va la violer. Honteuse elle ne dira rien. Quelques semaines plus tard les vomissements matinaux commencent. Elle est enceinte. Contre la position de sa mère Marie-Claire ne veut pas garder l'enfant. Sa mère, employée à la RATP, va se mettre en quête d'une faiseuse d'ange, car elle ne peut pas payer les 4.500 F que demande le gynécologue. Deux mois plus tard la mère, la fille, l'amie qui a donné le nom et la faiseuse d'ange sont arrêtées. Dénoncées par le violeur qui échappe ainsi à une peine de prison pour vol de voiture, les 4 femmes seront jugées pour non respect de la loi de 1920 qui fait de l'avortement un crime. Aidées par l'association Choisir elles seront défendues par Gisèle Halimi. Le procès de Bobigny posera les premières pierres qui conduiront à la loi Veil de 1974 qui dépénalisera l'avortement.

LE CHOIX DE L'INTIME

C'est sur un décor résolument réaliste que s'ouvre le spectacle. Une cuisine d'un modeste appartement. Des meubles en formica. Une mère de famille, modeste employée, qui élève seule ses deux filles. Une vie tranquille, rythmée par l'école et les horaires de travail, les repas et la simplicité des jours qui coulent lentement. L’aînée est bien un peu rebelle du haut de ses 15 ans mais c'est le calme, l'ordre et le respect qui animent cette famille. 

Pauline Bureau nous place dans l'intimité de cette famille simple, et dans l'intimité du drame qui va transformer leur vie et celle de toutes les femmes française (et peut-être au-delà). Leur histoire est introduite par Marie-Claire devenue grand-mère. Elle a 60 ans mais cet été 1971 l'a marquée pour toujours. Elle revoie l'adolescente qu'elle était. Pendant toute cette première partie nous voyons Marie-Claire adolescente revivre son histoire sous les yeux de la femme qu'elle deviendra.

UN PROCÈS POLITIQUE

Cette intimité on la retrouve dans le procès à huis-clos qui constitue la seconde partie. Le procès de Bobigny. Sous l'impulsion de Gisèle Halimi qui transformera ce procès d'une sous-disante filière d'avortement en procès politique. Nous sommes plongés au cœur des débats qui se tirent à huis-clos. Comme pour "Mon coeur" Pauline Bureau se place du côté des victimes.  Elle nous fait ressortir les émotions qui les traversent, de l'innocence de l'adolescente à la colère de l'adulte en passant par la dignité de la mère et la lâcheté des hommes (ou de la plupart). Elle met l'accent sur la différence que la justice d'alors faisait entre les femmes modestes et celles qui ne l'étaient pas. Lorsque s'affiche les noms des signataires du Manifeste des 343, comment ne pas être saisi(e) d'émotion, notamment lorsque s'inscrivent ceux de Danièle Lebrun, présente sur scène, interprétant Simone de Beauvoir, également signataire de ce manifeste.

Ecrit sur la base des récits de Marie-Claire et sur des recherches historique approfondies "Hors la loi" s'inscrit pleinement dans le théâtre documentaire de qualité. En replaçant le cadre historique, sociétale et économique dans lequel se sont inscrit les prémices de la loi Veil Pauline Bureau nous rappelle combien il faut rester vigilant et combien les droits des femmes restent fragiles, en France comme dans le monde entier. Et qu'on peut regretter qu'il n'y ait pas dans le monde plus de Delphine Seyrig, de Michel Rocard, de Jacques Monod, de Simone de Beauvoir, de Gisèle Halimi pour que partout les femmes soient les seules à décider de ce qu'elles font de leur corps.


PORTRAITS DE FEMMES

Dans une distribution réussie deux comédiennes se détachent. Martine Chevalier est la touchante Marie-Claire devenue adulte, et la savoureuse Madame Bambuck, faiseuse d'ange par nécessité. Coraly Zahonero est éclatante de dignité dans le rôle de la mère et admirable dans celui de Delphine Seyrig venue témoigner à la barre de ses actions pour l'avortement, image de cette tranche de la société qui n'est alors par inquiétée pour ces mêmes faits reprochés à Marie-Claire et sa mère. Françoise Girard porte avec force le combat de Gisèle Halimi. Claire de la Rüe du Can est la fragile Marie-Claire adolescente, au regard parfois tellement perdu qu'elle semble ne plus habiter son corps. Alexandre Pavloff est quant à lui un étonnant Michel Rocard.

En bref : avec Hors la loi Pauline Bureau offre une leçon d'histoire. Brandissant haut et fort le droit des femmes à disposer de leur corps elle met en scène de façon intimiste l'histoire personnelle qui devient la grande histoire. Un spectacle nécessaire alors que les droits des femmes sont constamment remis en cause ici et ailleurs. Un immanquable de cette fin de saison.


Hors la loi, mise en scène Pauline Bureau, avec Martine Chevalier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de la Rüe du Can, Sarah Bannens, Bertrand de Roffignac

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 Rue du Vieux Colombier 75006 Paris
Du 24 mai au 7 juillet 2019

Crédit photo @Brigitte Enguerand

samedi 1 juin 2019

LES SERGE - Comédie Française

LA BALADE DE GAINSBOURG ET GAINSBARRE
***



Cela fait plusieurs années maintenant que la troupe de la Comédie Française nous offre chaque saison une petite gourmandise récréative en forme de cabaret en hommage à un grand nom de la chanson. C'est avec le cabaret Barbara que j'ai découvert ces spectacles musicaux. Si j'en ai raté quelques uns c'est moment que je retrouve avec plaisir.

Cette année, à l'initiative de Stéphane Varupenne et de Sébastien Pouderoux, c'est à un enfant terrible de la chanson française qu'est dédié ce moment. "Les Serge (Gainsbourg point barre)" nous offre une compilation des chansons les plus connues du troublions. De Gainsbourg à Gainsbarre les 5 comédiens et comédiennes font revivre les heures les plus riches de ce répertoire, et nous surprennent avec 1 ou 2 airs plus confidentiels.

Ce qui est appréciable c'est qu'ils ne sont pas dans l'imitation. Ils se réapproprient chaque chanson, créant de nouvelles orchestration (parfois plus réussies que l'originale). Le chant chorale sur "Les sucettes" met clairement l'accent sur tous les sous-entendus que l'interprète d'origine n'aurait parait-il pas compris. "Elaeudanla Teïteïa" revient comme un fil rouge. Rebecca Marder se fait lascive sur "Love on the beat". 

Entre les chansons sont intercalés des extraits d'interview de Serge Gainsbourg. Le plaisir de ré-entendre certaines phrases devenues mythiques, comme son adresse à Whitney Houston sur le plateau de Michel Drucker, ou le fameux billet de 500 Francs. L'occasion de faire le point sur ce personnage inclassable, poète et provocateur, amoureux des mots et des femmes, homme public et pudique, mélomane curieux qui a traversé toutes les musiques et qui 25 ans après sa disparition reste toujours énigmatique, aussi adulé ou haï, mais qui surtout ne laisse personne indifférent.

La mise en scène de Stépane Varupenne et Sébastien Pouderoux nous place dans un studio, environnement propice à la recherche. Si l'ensemble manque parfois de dynamisme, le spectacle monte en intensité et on a du mal à rester stoïque sur son siège et à ne pas se laisser porter par la musique.

Les arrangements musicaux de Guillaume Bachelé, Martin Leterme, Vincent Leterme et Les Serge sont globalement très réussis. Tout à tour Stéphane Varupenne,Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgenztern, Rebecca Marder et Yoann Gasiorowski se font Gainsbourg ou Gainsbarre, BB ou Jane. Et s'ils sont avant tout comédiens et comédienne ce sont aussi de talentueux chanteurs / chanteuse et musiciens / musicienne.

En bref : avec Les Serge la troupe nous emmène faire une balade dans l'univers varié, poétique, provocant, romantique ou acerbe de Serge Gainsbourg. Derrière les comédiens / comédiennes se cachent des chanteurs / chanteuses et musiciens/musiciennes qui visiblement prennent plaisir à cet intermède musical, plaisir partagé par le public. Un bel hommage à un trublion de la chanson française.

Les Serge (Gainsbourg point barre), adaptation et mise en scène Stéphane Vaupenne et Sébastien Pouderoux, avec  Stéphane Varupenne,Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgenztern, Rebecca Marder et Yoann Gasiorowski 

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Studio
Place de la Pyramide inversée / Carrousel du Louvre 75001 Paris
du 16 mai au 30 juin 2019


dimanche 26 mai 2019

LES DAMNES - Comédie Française - Le regard de Corinne

Lutte de pouvoir


Le regard de Corinne

Dans le silence de la salle Richelieu, une sirène, placée à l'avant de la scène, au centre, retentit faisant sursauter le public, surpris. Son cri strident annonce la célébration d'une mort. Ce sifflement aigu rappelle celui d'un train, celui des trains de la mort. Tout au long de la soirée cette sirène rythmera chacun des décès au sein de la famille Von Essenbeck.

La machination infernale en ordre de marche...
L'histoire est inspirée de celle de la famille Krupp, propriétaire d’aciéries dans la Ruhr. Pour célébrer l'anniversaire du patriarche Joachim Von Essenbeck (Didier Sandre), la famillese réunit. L'annonce, pendant le repas, de l'incendie du Reichtag le pousse à se déclarer en faveur du rapprochement du régime nazi. Il pressent que face à celui-ci la neutralité ne sera pas possible. Il prend cette décision dans l'intérêt de la famille. A partir de cet instant, les événements s'enchaînent et la lutte pour le pouvoir sera féroce et meurtrière, comme par mimétisme à la montée et à l'affirmation de l'idéologie nazie. 

Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne) et sa maîtresse, Sphie Von Essenbeck (Elsa Lepoivre), proches des SS et avides de pouvoir, complotent pour récupérer la direction des aciéries. Friedrich tue le baron et fait accuser Herbert Thgallman, neveu de Joachim (Loïc Corbery), fermement opposé au régime nazi. La famille sombre alors progressivement dans la sauvagerie, la barbarie, jusqu'à sa quasi élimination.

Ivo van Hove adapte pour  la première fois en 2016 au  Festival d'Avignon, puis à  la Comédie Française, le scénario du  film culte de Luchino Visconti "Les Damnés". Sa  mise  en scène est brute comme pour ne pas nous influencer dans notre perception du climat de cette époque. Il nous donne l'opportunité de saisir l'ambiance qui régnait en Allemagne en février 1933, au moment de l'accession au pouvoir d'Hitler. L'usage qu'il fait de la vidéo (projection d'images d'archives mais aussi diffusion en direct du jeu des comédiens sur scène) donne corps à cette sensation de basculement dans l'arbitraire et la décadence. Les bouleversements, tant de la société que des individus, se déroulent là, sous nos yeux, grâce à ce média.

Un texte fort et exigeant...
Pour transcrire cette ambiance lourde, pesante et décadente qui règne dans cette famille, il fallait des comédiens capables d'aller loin dans leur interprétation. La violence et la folie, maîtresses chez les Von Essenbeck, sont ainsi magistralement interprétées par une Denis Podalydès (baron Konstantin Von Essenbeck) et son acolyte de beuverie des SA, au point de finir nus sur scène dans des postures pas toujours avantageuses, ou encore par Christophe Montenez (Martin Von Essenbeck) qui, de victime manipulée fini par être le bourreau de sa mère et de son amant. Elsa Lepoivre et Guillaume Gallienne quant à eux incarnent avec beaucoup de réalisme l'avidité et le machiavélisme.

En bref, le public sort de ce spectacle sans pouvoir dire s'il l'a aimé ou pas. Par contre il est sûr que celui-ci est déroutant, dérangeant, et que c'est précisément l'effet recherché par son metteur en scène.

Les Damnés, d'après Luchino Visconti, mise en scène Ivo van Hove, avec Elsa Lepoivre, Adeline d'Hermy, Anna Carvinka, Sylvia Bergé, Didier Sandre, Denis Podalydès, Guillaume Gallienne, Loïc Corbery, Eric Génovèse, Christophe Montenez, Clèment Hervieu-Léger, Alexandre Pavloff, Pierre-Louis Calixte, Sébastien Pouderoux



C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Place Colette - 75001 Paris
Du 20 mars au 2 juin 2019

mercredi 17 avril 2019

LE VOYAGE DE G. MASTORNA - Comédie Française

UN MAKING-OFF PAS INDISPENSABLE
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Pour sa deuxième collaboration avec la Comédie Française, après "Comme une pierre qui roule",  Marie Rémond s'empare d'un projet avorté de Federico Fellini : le tournage jamais abouti d'un film ambitieux : Le voyage de G. Mastorna. Une réflexion sur la création, la vie, la mort. Hélas le spectacle mis en scène par Marie Rémond semble aussi inabouti que le film auquel il se réfère.

UN PROJET AMBITIEUX AVORTE

En 1965 Federico Fellini entame ce qui devait être son projet le plus ambitieux de sa carrière. Au travers le destin d'un violoniste victime d'un accident d'avion Fellini nous entraîne dans un monde entre ciel et terre, entre vivants et morts, à la recherche du sens de la vie.

C'est dans un espace bi-frontal (qui semble devenir la règle au théâtre du Vieux Colombier) que va se situer l'action. Nous assistons aux coulisses de la création : un plateau de production avec ses loges, sa régie, ses accessoires, ses lumières, ses essais pour le casting. Serge Bagdassarian est un magnifique Fellini, un réalisateur en pleine effervescence, taraudé par le doute "Vous mettez en mouvement des énergies dangereuses" lui a-t-on prédit. "Il faut respecter le mystère de la mort". Des remarques prémonitoires. Convoquant son acteur fétiche Marcello Mastroianni (Laurent Laffite crédible physiquement) le cinéaste se lance à corps perdu dans ce tournage de cauchemar qui n'aboutira jamais. On le voit entouré de sa fidèle collaboratrice Liliana Betti (sobrement  et justement interprétée par Jennifer Decker), son équipe technique avec son régisseur Rino (impeccable Jérémy Lopez), et les comédiens qui entourent G. Mastorna : Giovanni (Georgia Scalliet toujours excellente dans les rôles de nunuche), Daniele (Yoann Gasiorowski), Roberto (Alain Lenglet) et Nicolo (Nicolas Lourmeau).Les doutes du réalisateur gagnent toute l'équipe et le projet s'achemine vers l'échec et l'abandon.

BANCALE

La première partie du spectacle nous emporte avec rythme dans le tournage du film, dans un décor d’hôtel quelque part entre l'Allemagne et l'Italie. Ça vit comme on imagine le tumulte de la création : anarchique, bordélique, hésitante, frénétique, hésitante ou sûre, émouvante. Puis on bascule dans une seconde partie plus sombre où G. Mastorna, entouré d'une équipe que l'on a du mal à qualifier, va chercher un moment d'authenticité et de sincérité dans sa vie, ce moment qui sera la marque de son passage sur terre, le sens de sa vie. Une partie plus mystique où l'absence de Fellini / Bagdassarian se fait cruellement sentir et peine à transmettre la quête et la pensée du réalisateur. Le spectacle sombre dans l'ésotérisme, le flou, la lenteur et l'ennui.

A la sortie on balance entre deux sentiments. D'un côté on regrette que le film n'ai jamais pu se faire tant le projet portait en lui un souffle impressionnant. La création de Marie Rémond nous fait partager les affres et les difficultés de la création tant matériellement qu'intellectuellement, en axant sur le travail du réalisateur dans sa direction d'acteur. Hélas lorsque le spectacle bascule dans la spiritualité il perd de sa puissance et nous inflige une dernière demi-heure bien trop longue et bien trop lourde.

On regrette également le manque de profondeur des personnages secondaires. Si le jeu des comédiens n'est pas en cause tant ils sont excellents quoi qu'ils fassent, on peut regretter que seuls les rôles de Fellini et de Mastroianni soient plus ou moins développés. Tous les autres ne sont que survolés, sans profondeur, simples figurants de cette histoire de création. Quel dommage de gâcher ainsi tant de talents.


En bref : une adaptation qui fait regretter que le film n'ait pas abouti, mais un spectacle dispensable qui, malgré le talent de la troupe, Serge Bagdassarian en tête, laisse comme interrogation l'intérêt de créer ce making-off.

Le voyage de G. Mastorna, d'après Federico Fellini, mises en scène Marie Rémond, avec Alain Lenglet, Serge Bagdassarian, Nicolas Lourmeau, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Laurent Laffitte, Yoann Gasiorowski

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 rue du Vieux Colombier 75006 Paris
Du 28 mars au 5 mai 2019 - Durée : 2h

dimanche 3 mars 2019

FANNY ET ALEXANDRE - Comédie Française

POUR L'AMOUR DU THÉÂTRE
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Pour l'entrée d'Ingmar Bergman au répertoire de la Comédie Française c'est une ôde au théâtre que choisit Julie Deliquet. Une mise en abîme en deux parties interprétée par la magnifique troupe de premier théâtre français. Mieux qu'une réussite : du pur bonheur.

LA DOUCE VIE BOURGEOISE

C'est avec sa formidable adaptation d'Oncle Vania sur la scène du théâtre du Vieux-Colombier, que l'on a découvert le travail de la jeune metteure en scène Julie Deliquet. Une mise en scène d'une grande sensibilité. Qui mieux qu'elle et qui mieux que cette troupe pour faire vivre sur les planches de la salle Richelieu les joies et malheurs de la famille Ekdhal. Propriétaire d'un théâtre ce soir ils fêtent Noël après la représentation de leur spectacle annuel. La vie est douce et joyeuse pour cette famille bourgeoise. 

Sous le regard de la mère Héléna (Dominique Blanc qui s'offre un beau monologue extrait de La maison de poupée d'Ibsen), Oscar, le père (Denis Podalydès, fait vivre avec bienveillance cette passion pour le théâtre qu'il partage avec ses proches : sa femme Emilie (Elsa Lepoivre), ses frères Gustav Adolf (Hervé Pierre) et Carl (Laurent Stocker, professeur irascible et infecte à l'encontre de sa femme Lydia (Véronique Vella), les enfants Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier), et les amis l'antiquaire juif Isak Jacobi (Gilles David) et son neveu Aron (Noam Morgensztern). La représentation s'est bien passée, le public est comblé, la fête est animée et arrosée. Alors que les enfants passent la nuit dans ce théâtre lieu de tous les rêves, de tous les jeux, de tous les possibles, les adultes boivent et batifolent. Il faudra ensuite penser à la prochaine production. Mais lors d'une répétition d'Hamlet (la scène du spectre) Oscar succombe. Le rideau tombe sur les pleurs d'Emilie et sonne le glas de cette joie de vivre.

FIN DE L'ENFANCE

Après l'entracte commence la deuxième partie. Emilie a épousé l’Évêque Edvard Vergerus (magistral Thierry Hancisse, monstre de cruauté, de rigidité, de puritanisme). Fanny et Alexandre doivent abandonner le théâtre et leur enfance heureuse pour se retrouver enfermés par ce beau-père malade, jaloux, violent. Le spectacle bascule dans une deuxième partie très sombre et l'on tremble pour Emilie et pour les enfants.

Les fans de Bergman connaissent sa passion pour le théâtre. "Fanny et Alexandre" fut d'abord une mini série télé avant de devenir un film aux nombreuses récompenses. Ce fut aussi le dernier film du cinéaste suédois. On y retrouve des thèmes qui lui étaient chers (la famille, la religion, la repentance). Julie Deliquet en fait une formidable déclaration d'amour au théâtre. Sa mise en scène et la très belle scénographie illustrent comment cet art est celui de tous les possibles. Ainsi les murs de la maison de l'évêque qui se lèvent, disparaissent, laissant le théâtre et sa joie de vivre entrer dans l'univers sombre et austère et supplanter par sa liberté l'emprisonnement vécu par les enfants. Les nombreuses références  à Shakespeare faites par l'auteur renforcent cet hommage vibrant.

Et que dire de la troupe de la comédie française  qui nous n'ayons déjà dit, lu, écrit ces dernières années. Qui mieux que la meilleure troupe de théâtre de France pour rendre aussi bien la magie du théâtre. Tous sont impeccables de justesse. Et il en faut du talent à Denis Podalydes pour jouer aussi bien le mauvais acteur! Toutes les générations sont conviées à la fête, jusqu'aux récentes recrues qui endossent les habits de Fanny et d'Alexandre. Le public est convié à la fête, interpellé dès les premières minutes. Il fait partie de cette famille. On rit, on danse, on chante, on tremble, on pleure, on a peur, on espère, on vibre à l'unisson avec eux.

En bref : du film en partie autobiographique Julie Deliquet fait une ode au théâtre. La fabuleuse troupe de la Comédie Française, grâce à une mise en scène brillante, nous fait entrer dans les joies et peines de la famille Ekdhal et nous offre une grande soirée de théâtre. Brillant !


Fanny et Alexandre, d'Ingmar Bergman, mise en scène Julie Deliquet, avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison en alternance avec Gaël Kamilindi, Jean Chevalier Alexandre, et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta, Léa Schweitzer Lisen,

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 9 février au 16 juin 2019


Crédit photo @Pascal Victor

samedi 2 février 2019

LES OUBLIES - Comédie Française

OUBLIONS CES OUBLIES
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Quand la Comédie Française invite le Birgit Ensemble pour un spectacle sur la relation "je t'aime, moi non plus" qui lie la France et l'Algérie, on se dit que ce sujet que tout le monde évite en France depuis des décennies va enfin trouver un traitement intéressant. Quelle déception ! (malgré la qualité de la troupe formidable).

Julie Bertin et Jade Herbulot qui forment le Birgit Ensemble, avait marqué le Festival d'Avignon 2017 en abordant l'histoire de l'Europe d'Athènes à Sarajevo. Ce collectif qui met l'Histoire au centre de la création arrive donc au Théâtre du Vieux Colombier avec "Les oubliés - Alger -Paris" ou comment la grandie Histoire a marqué durablement la petite histoire de ces oubliés de la décolonisation.

DES BLESSURES TOUJOURS BÉANTES

Dans un dispositif bi frontal comme cela devient presque la norme dans cette salle, nous voici les témoins du mariage entre Alice Legendre, fille de la bourgeoisie parisienne, et Karim, le français fils d'émigrés algériens, devenu avocat. La scène se passe en 2019. Les deux familles se rencontrent pour la première fois. Parents, amis, personnel de la mairie, chacun à son tour nous livrera en vidéo, filmé en coulisse, les liens qu'il ou elle entretient avec l'Algérie. Et bien sûr les non-dits de ces histoires individuelles faites de mariages mixtes, de départs forcés, de blessures ouvertes par la guerre et jamais refermées, tout ce que chacun tait depuis des décennies va sortir, éclater, gâcher la fête.

Mais pour bien comprendre d'où cela vient le spectacle nous ramène régulièrement dans le passé, à l'instant qui est l'une des genèses de cette douloureuse histoire entre deux peuples. Nous voyageons donc entre 2019 et 1958/1962, entre aujourd'hui et la IVe et la Ve République, entre la salle des mariages d'une mairie parisienne et le bureau du Général de Gaulle. Et pour bien nous faire comprendre dans quelle époque nous sommes, au cas où ne saurions pas nous repérer grâces aux costumes (surtout pour 2019) la date s'affiche à chaque fois sur les écrans au-dessus de la scène.

MAIS IL Y A UN MAIS

Sur le principe, pourquoi pas. Là où ça cloche c'est dans la manière. Les scènes impliquant la politique et les réflexions du Général De Gaule sont d'un didactique difficilement supportable. On a droit à un cours de droit institutionnel et seul le discours du grand Charles prend du relief dans un océan d'ennui. Quant à l'histoire du mariage mixte, on se croirait dans une mauvaise télé novella, ponctuée de poncifs et de lieux communs.

Le seul élément qui a retient l'attention est la qualité du jeu de cette belle troupe de la Comédie Française, même s'il ne sont hélas pas tous traité à égalité. Si Elliot Jennicot est sous-exploité dans le rôle du technicien de la mairie (je vous passe sa bataille contre la fuite d'eau, piètre symbole d'une république et d'une famille qui partent à la dérive) il a droit à une petite consolation avec le rôle du Général Challe,. Si Sylvia Bergé est à la peine en maire elle est parfaite en secrétaire du Président. Nazim Boudjenah, Jérôme Pouly et Pauline Clément s'en tirent honorablement respectivement en marié, cousin / gouverneur, mariée. Bruno Raffaelli est un Général de Gaulle relativement crédible et un père de la mariée qu'on aime détester. Ils en restent 3 qui sortent du lot. Qu'elle soit la discrète Yvonne ou la mère de la mariée à la sagesse remarquable, Danielle Lebrun est toujours aussi admirable et lumineuse. Eric Génovèse est méconnaissable et remarquable tant en responsable de l'intendance de la mairie qu'en Michel Debré, Garde des Sceaux. Et enfin il y a le formidable Serge Badgassarian qui transforme chaque moment aussi insignifiant soit-il en un bonheur, qu'il soit ami du marié et de la maire ou directeur du cabinet présidentiel.

En bref : Et c'est ainsi que cette chronique d'un spectacle raté se transforme en déclaration d'amour à une troupe qui par sa qualité exceptionnelle a su maintenir mon intérêt pendant 2h10 malgré un texte et une mise en scène d'une grande faiblesse.

Les oubliés, Alger-Paris, texte et mise en scène Julie Bertin et Jade Herbulot - Le Birgit Ensemble, avec Sylvia Bergé, Eric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nazim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 Rue du Vieux Colombier 75006 Paris
du 24 janvier au 10 mars 2019



Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage
Vu janvier 2019 - Théâtre du Vieux Colombier

dimanche 7 octobre 2018

CONSTRUIRE UN FEU - Comédie Française

UN FROID SAISISSANT
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S'il fut l'un des premier écrivains américains à faire fortune grâce à sa plume Jack London était aussi un aventurier. Il a nourri son oeuvre de ses lectures mais aussi de sa vie, longtemps passée dans la misère, et de ses voyages. Comme ses personnages il a notamment tenté de faire fortune avec la ruée vers l'or, et c'est peut-être dans les saloons du Klondike qu'il a trouvé l'inspiration pour écrire "Construire un feu". Pour la Comédie Française Marc Lainé adapte cette nouvelle en s'appuyant sur trois comédiens. Une adaptation réussie qui nous emporte dans le froid polaire sur les traces de ces aventuriers de l'extrême.

L'ENFER BLANC DU KLONDIKE


Jack London publia 2 version de "Construire un feu", la première en 1902, la seconde en 1908. C'est cette dernière que Marc Lainé a choisi d'adapter à la scène. Un choix fait alors qu'il finissait "Vanishing point" un autre voyage dans le grand nord canadien. De ce texte au fort pouvoir cinématographique il tire un spectacle avec 3 comédiens, quelques caméras et deux maquettes. Sur la petite scène du Studio théâtre le blanc règne au sol et sur les panneaux du décor. 3 ou 4 sapins dans un angle en fond de scène, deux plateaux avec des maquettes de paysage tout aussi blanc. Un blanc immaculé, froid comme un laboratoire ou une salle de film de science-fiction (cf THX 1138). Un blanc si immobile que même le temps semble s'être arrêté.


Un homme (Nazim Boudjenah), emmitouflé dans de lourd vêtements, marche dans ce paysage immaculé. Il a pour seul compagnon un chien avec lequel il entretient une relation distante. Il n'y a pas de place pour les sentiments dans ce paysage. Le froid n'a jamais été aussi mordant. L'homme avance prudemment, connaissant les dangers de ce sol gelé. Il n'a pas écouté les vieux qui disent "qu'au-delà de cinquante degrés sous zéro on ne doit point voyage seul". Le froid lui a gelé la mâchoire. Plus que quelques heures de marche et il aura rejoint le campement. Mais la rivière gelée l'a piégé. La glace a craqué, ses jambes sont mouillées. Par -60° il faut vite faire sécher les chaussettes et réchauffer les pieds. Vite il faut construire un feu. Mais le froid est si intense que les doigts gèlent dès que l'homme ôte ses moufles. Les efforts de l'homme seront vains. Il n'atteindra jamais le campement. Le chien qui lui faisait confiance pour construire un feu l'abandonnera lorsqu'il sentira l'odeur de la mort, et partira en quête d'un autre maître du feu.

PUISSANCE DES VOIX ET DU TEXTE

Marc Lainé a choisi de raconter l'histoire par le biais de trois voix. Il y a d'abord celle du narrateur (Pierre-Louis Calixte). Souvent armé d'une caméra il filme au plus près l'homme. La deuxième est celle du chien, le compagnon d'infortune. Il ne voit en l'homme que le maître du feu, celui qui pourra faire naître un peu de chaleur. Il le craint. Animal du nord il sent le danger, ne prendrait pas de risque avec la nature s'il n'y avait l'homme. Jean et cheveux longs Alexandre Pavloff est cette voix de l'instinct et de la crainte. Il donne au point de vue de l'animal une force et une présence étonnantes.


Et puis il  il y a le point de vue de l'homme. On l'entend peu, sauf à la fin. Filmé au plus près pendant la totalité du spectacle Nâzim Boudjenah est emmitouflé dans la fourrure. Seul son visage dépasse un peu. Le regard déterminé, angoissé, apaisé. Le geste précis. On frisonne avec lui. On sent le froid qui mord ses doigts, ses joues, ses lèvres. On partage son calvaire, ses doutes, ses espoirs, sa souffrance. On lui pardonne d'avoir été imprudent, d'avoir cru qu'il pourrait être plus fort que la nature. Si la caméra qui filme et projette en live les images de l'homme sur les écrans blancs pourrait fait penser à un documentaire la force de ces trois voix et la présence scénique font de Construire un feu un émouvant témoignage de l'enfer du froid du Grand Nord.


En bref : trois voix, trois présences pour une adaptation très forte d'un texte à la forte puissance d'évocation. Marc Lainé en mêlant performance scénique et vidéo en live nous plonge avec émotion dans le destin tragique de ces chercheurs d'or prêts à braver la nature la plus dure pour sortir de la misère. Même si au bout du compte la nature a toujours raison. 

Construire un feu, d'après la nouvelle de Jack London, conçu et mis en scène par Marc Lainé, avec Pierre-Louis Calixte, Alexandre Pavloff, Nâzim Boudjenah.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Studio Théâtre de la Comédie Française
99 Rue de Rivoli - Galerie du Carrousel du Louvre 75001 Paris
Du 15 septembre au 21 octobre 2018
du mercredi au dimanche - 18h30


Crédit photo @Vincent Pontet
Vu octobre 2018 - Studio Théâtre de la Comédie Française