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dimanche 5 janvier 2020

LA PUCE A L'OREILLE - Comédie Française

LA PUCE FAIT MOUCHE
*****



Alors que Feydeau séduit toujours plus les metteurs en scène et que ses pièces se multiplient dans les programmations, la Comédie Française présente une Puce à l'oreille relookée par Lilo Baur. Un spectacle des plus réjouissants.

Ceux qui me connaissent ou qui me suivent depuis plus ou moins longtemps savent que les histoires d'amant dans le placard et les portes qui claquent ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Il faut donc tout le talent de la troupe du français, la vision scénique de Lilo Baur et le pouvoir de persuasion de mes comparses de Radio Mortimer pour me convaincre de prendre une place pour ce spectacle que je n'avais pas retenu dans mon abonnement.

Et je dis merci à Lilo Baur et à cette troupe magnifique qui a su me faire aimer (enfin) le théâtre de Feydeau. Ça commence par un magnifique décor. L'action est transposée à la montagne, dans un chalet des années 1960. La chaleur de ce salon fait contraste avec la neige qui enrobe les sapins que l'on distingue derrière une grande baie vitrée qui occupe un tiers du fond de scène, libérant un espace intelligemment en lui donnant vie par des passages de personnages dans le ton de cette comédie très enlevée.

Dès les premières secondes l'ambiance 1960's s'installe avec une musique et une danse décalée du Docteur Finache (magnifique Alexandre Pavloff qui campe un personnage qui fait beaucoup penser à l'inspecteur Clouzot ou à un Jacques Tati très volubile). L'intrigue est simple : Mme Chantebise (Anna Cervinka) soupçonne son mari (Serge Bagdassarian) de la tromper. Avec l'aide de sa meilleure amie Lucienne (Pauline Clément) elle imagine un stratagème pour confondre l'époux supposé volage. Entre le chalet et l'hotel du Minet Galant les quiproquos ne vont pas manquer jusqu'à ce que la vérité ne se fasse.

On le sait, la mécanique du rire des pièces de Feydeau repose essentiellement sur une mise en scène et un jeu millimétrés. Le rythme de la mise en scène de Lilo Baur est effréné. Certains mots sont soulignés avec intelligence par le jeu des comédiens. Tout est en place et on rit à gorge déployée. Jusqu'aux changements de décor à vue, par les comédien.ne.s, qui se font dans cette ambiance décalée, avec cette le pétillant des années yé-yés, et aux costumes totalement réussis.

Quant aux comédiens ils sont tous tout simplement excellents. Parmi eux mentions particulières au pétillant duo Anna Cervinka / Pauline Clément, dont les mimiques souvent en miroir sont d'une irrésistible drôlerie, et qui composent des personnages hilarant. Alexandre Pavloff est un inénarrable Docteur Finache. Jérémy Lopez semble prendre un grand plaisir dans son rôle d'hidalgo. Nicolas Lormeau compose un magnifique Etienne à la prononciation déformée. Quant à Sébastien Pouderoux il excelle dans son interprétation du séduisant Romain Tournel. Sans oublier la double prestation de Serge Bagdassarian, digne M. Chamdebise et rustique Poche.

En bref : même (et surtout) si vous n'êtes pas fan des vaudevilles courrez à la Comédie Française savourer cette formidable "Puce à l'oreille" mise en scène avec brio par Lilo Baur. Vous ne le regretterez pas. Du Feydeau grand format ! Immanquable !

La puce à l'oreille, de Georges Feydeau, mise en scène Lilo Baur, scénographie Andrew D. Edwards, costumes Agnès Falque, avec Thierry Hancisse, Cécile Brune puis Clotilde de Bayser, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Elise Lhormeau, Birane Ba, et les comédiens de l'académie de la Comédie Française Camile Seitz, Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier, des skieurs et une fanfare

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu - Place Colette - 75001 Paris
Du 21 septembre 2019 au 23 février 2020

Vu janvier 2020 - Comédie Française

samedi 26 octobre 2019

STALLONE

UPPERCUT EN PLEIN CŒUR
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Quel est le point commun entre Franky Balboa et Lise, une jeune secrétaire médicale ? Sylvester Stallone ! Fabien Georgeart et Clotilde Hesme mettent en scène les mots d'Emmanuelle Bernheim. Un très beau moment de théâtre. Une histoire simple et émouvante. La belle surprise du Festival d'Automne à Paris.

STALLONE FOR EVER

Le plateau est quasiment nu. A jardin une table sur laquelle sont posés un ordinateur portable et un synthé. A cour un micro sur son pied. Au sol un plastique blanc délimite l'espace. Comme un ring de boxe sans cordes. Clotilde Hesme entre accompagnée de Pascal Sangla. Lui s'installe à la table, elle devant le micro. En fond sonore les dialogues du film Rocky 3. Pas d'image, juste le son. Étonnant de la part d'un cinéaste (mais on ne va pas se plaindre de ne pas être noyés de vidéo dans un spectacle de théâtre, si ce n'est un visage qui pendant quelques secondes va s'afficher timidement, progressivement en fond de salle avant de disparaître aussi discrètement qu'il est apparu).

Commence alors le récit de la seconde vie de Lise. Nous sommes en 1983. Sûrement pour faire plaisir à son petit ami Michel, Lise est dans un cinéma. Elle regarde "Rocky 3". Ce film va bouleverser sa vie. En voyant le courage de Franky Balboa, boxeur déchu de son titre qui va se battre pour le reconquérir, Lise reçoit un uppercut. Sur le chemin de la maison elle pense à ce qu'elle a fait de sa vie. Le lendemain, frappée par la grippe, elle s'identifie à Rocky. Comme lui elle va repartir des bases, reprendre les rênes de sa vie. Elle va quitter son travail, reprendre ses études de médecine. Face à l'incompréhension de son entourage elle rond les ponts avec ses parents, avec Michel. Non elle ne sera pas une "looseuse". Fini de subir. Elle met les gants, au propre comme au figuré, remonte sur le ring de sa vie, mène ses combats pour être enfin elle-même. 

Et tout au long de ce parcours un fil rouge : les films de Sylvester Stallone. Lise l'a juré, elle les verra tous, en salle, coûte que coûte. Ils seront la colonne vertébrale qui l'aideront à tenir debout, à avancer, même quand la carrière de l'acteur se fera plus chaotique, comme la vie. Et toujours "The eye of the Tiger" qui lui redonne un coup de fouet quand elle sent sa détermination faiblir. Après de longues années de travail acharné elle devient médecin, rencontre enfin l'amour, fonde une famille. Plus qu'une renaissance une émancipation.

UNE BELLE HISTOIRE

Le récit est dit à la 3ème personne. Cette histoire simple Clotilde Hesme lui donne vie. Elle bouge, danse, se balance comme une boxeuse, hésite, se fige, s'anime. Elle ne dit pas, elle vit les mots d'Emmanuelle Bernheim. Une écriture fluide, précise, qui s'attarde sur les détails sans les étirer, avec ce qu'il faut de précision pour en souligner l'importance. Des mots simples pour des émotions complexes. Clotilde Hesme les fait vibrer. Un phrasé qui suit le rythme de la vie de Lise, avec ses emballements, ses hésitations, ses pauses. Un rythme qui est porté par la musique. Plus qu'un accompagnement elle constitue le troisième personnage de ce spectacle. 

Troisième car le second est Pascal Sangla. Depuis sa table il dialogue avec Louise. Il l'interrompt, lui répond, mène des discussions annexes, se faisant l'interprète de tous les personnages annexes (dont une irrésistible copine de fac). Pour chacun.e il a le ton juste, d'une voix douce, presque murmurée. Complice, partenaire, complément indispensable et idéal de Lise / Clotilde Hesme. Il est aussi l'interprète de cette troisième actrice : la musique. Il ne se contente pas de décortiquer la chanson de Survivor, il la tord dans tous les sens, la transforme, la modèle au rythme de la vie de Lise, accompagnant chacun des événements qui la traverse.

Et lorsque les derniers mots s'éteignent avec la lumière, c'est une émotion pure qui nous étreint.

En bref : Avec la complicité de Pascal Sangla Clotlilde Hesme nous fait cadeau d'une magnifique et émouvante histoire d'amour et d'émancipation. Une émotion pure. Merci au Festival d'Automne pour cette belle surprise

Stallone, d'après le livre d'Emmanuelle Bernheim, création de Fabien Gorgeart et Clotilde Hesme, avec Clotilde Hesme et Pascal Sangla

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Le 104
5 Rue Curial 75019 Paris
du 8 au 26 octobre 2019
Tournée
TNB Rennes du 6 au 11 novembre 2019
Tulle le 12 novembre
Toulon du 13 au 15 mai 2020


Crédit photo @huma-rosentalski

jeudi 3 octobre 2019

LA FIN DE L'HOMME ROUGE - Théâtre des Bouffes du Nord

LA FIN D'UNE UTOPIE
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Après "Mon traître" d'après Sorj Chalandon, l'histoire d'un leader de lIRA trahi par son ami, puis "Des hommes en devenir", portraits d'hommes hantés par la disparition d'un proche, Emmanuel Meirieu a choisi de porter à la scène quelques portraits tirés de l'essai de Svetlana Alexievitch. Une vision saisissante de la Russie postsoviétique. Un spectacle choc

40 ANS DE TÉMOIGNAGES

Pendant 40 ans Svetlana Alexievitch, auteur et journaliste russe, a parcouru toutes les régions de l'URSS à la rencontre des hommes et des femmes qui ont grandi avec le communisme et ont connu l'avant et l'après. Ce qui l'intéresse "c'est le petit homme, le grand petit homme car la souffrance le grandit". Dans les 6 livres où sont regroupés ces témoignages, "il raconte lui-même sa petite histoire, et en même temps, il raconte la grande histoire". La publication de ces livres lui vaudra le prix Nobel de Littérature en 2013.

De ces 40 ans de récit, Emmanuel Meirieu extrait quelques portraits d'hommes et de femmes qui ont traversé l'un des grands mouvements qui a doublement bouleversé une nation, une société, un monde. De la naissance d'une utopie à sa désagrégation des vies tour à tour enthousiastes, optimistes, emplies d'espoir, puis broyées, déçues, laminées, incapables de comprendre le nouveau monde dans lequel elles sont projetées sans préparation. Il y a celle dont le fils s'est suicidé parce qu'il refusait la société postsoviétique, et qui cherche à comprendre pourquoi et comment la société les a broyés. Il y a ce meilleur ami qui raconte les espoirs et désenchantement d'une génération qui a vu son enfance baignée par l'utopie communiste et sa vie d'adulte basculer sans prévenir dans le capitalisme. Il y a cet ancien soldat qui revient de Tchétchénie. Il y a cette femme, enfant du goulag, arrachée à sa mère. Il y a cette femme qui a vu sa vie bouleversée par Tchernobyl, épouse d'un ouvrier envoyé décontaminer la zone irradiée et qui assiste au calvaire de la fin de vie de celui avec qui elle voulait croire au bonheur. Ou encore cet homme qui malgré l'effondrement d'un système qui ne l'a pas laissé indemne semble avoir gardé la foi dans cette utopie soviétique. Il y a ce fils d'aviateur qui n'a pas réalisé le rêve du père de sacrifier ses fils à la nation. Il y a la guerre omniprésente et qui se transmet de génération en génération. Il y a ce rêve d'une société meilleure et le réveil dans un monde qui est celui contre lequel tout un peuple a lutté pendant des décennies.


LE BONHEUR EST-IL COMPATIBLE AVEC L’ÂME RUSSE ?


Dans un décor en décomposition qui fait écho aux récits de ces êtres écrasés par un destin qui ploie sous le poids de l'Histoire, victimes malgré eux d'un rêve non abouti, orphelins d'une utopie. Le bonheur est-il compatible avec l'âme russe ? Malgré la souffrance de ceux et celles qui ont cru en l'aventure du socialisme, vécu l'enfer du stalinisme, se sont sentis perdus, déboussolés après la perestroïka, l'espoir demeure, fort, vibrant, résiliant dans les mots, les livres, les chansons, la solidarité.

On sort bouleversé par ce spectacle, par ces témoignages mis en scène sobrement. Comme souvent Emmanuel Meirieu met en scène une succession de monologues. Une succession d'émotions brutes, saisissantes, des récits, des témoignages sidérants, glaçants, éblouissants, troublants, qui font émerger en nous des dizaines de questions, sur l'être humain, l'économie, les idéologies, nos rêves et ce que la société nous permet d'en faire, et tant d'autres.

Tous les comédiens et comédiennes sont remarquables, justes, bouleversants. Une mention particulière à Xavier Gallais tout simplement exceptionnel.

En bref : 7 témoignages d'hommes et femmes pour dresser le portrait d'un peuple passé brutalement de l'espoir unique en une société égalitaire à la désillusion créé par le basculement soudain et fulgurant dans un capitalisme frénétique. Un spectacle saisissant, bouleversant et questionnant.

La fin de l'homme rouge, d'après l'essai de Svetlana Alexievitch, mise en scène et adaptation Emmanuel Meirieu, traduction Sophie Benech, avec Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, André Wilms, Maud Wyler et la voix de Catherine Hiegel

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis Boulevard de la Chapelle 75010 Paris
Du 12 septembre au 2 octobre 2019

Crédit photo @Nicolas Martinez

mardi 1 octobre 2019

THE WAY SHE DIES - Théâtre de la Bastille

DE LA PUISSANCE DE LA FICTION
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Tiago Rodrigues aime la littérature, les mots, l'amour. Après "Antoine et Cléopâtre", "Bovary" et "Sopro" il propose au collectif néerlandais du TG Stan de mettre en scène une libre adaptation d'Anna Karénine de Léon Tolstoi. Un rencontre qui porte au plus haut la puissance de l'oeuvre de l'auteur russe.

UNE LONGUE COLLABORATION

C'est la première fois que Tiago Rodrigues écrit pour le TG Stan, même si "The way she dies" n'est pas leur première collaboration. Un travail collectif autour du thème de la puissance de la fiction. Le spectacle met en scène deux couples à deux époques différentes. Un livre fait le lien entre les deux : une vieille édition d'Anna Karénine. "Le seul héritage que tu m'as laissé a été ce livre, la seule chose qui m'appartient véritablement pèse 490 grammes". Ce n'est rien 490 grammes. Et pourtant c'est tout pour ces deux couples. Pour l'un il sert de support pour apprendre le français. Pour l'autre il est l'outil qui devrait apporter toutes les réponses à la crise que traverse le couple.

A quelques dizaines d'années d'intervalle les deux couples vivent la même dilution de leur amour. Comme Anna Karénine l'aveu à l'époux de l'infidélité de l'épouse va les plonger dans un tourbillon d'interrogations. La force de Tiago Rodrigues et de son écriture, celle du jeu des comédiens du TG Stan, c'est de mettre en exergue toute la puissance de la fiction. Ils nous parlent de désir, de besoin d'être désiré(e), de liberté, de conventions sociales, de transmission. Ils nous amène à regarder l'importance de la traduction, la façon dont chacun interprète les mots. Ils démontrent avec talent comment le roman vient se cogner à la vie quotidienne, à moins que ce ne soit le contraire.

L’UNIVERSALITÉ DE LA LITTÉRATURE

L'amour de la littérature et des mots porte cette puissance. Un livre qui passe de main en main. Des listes de sensations ou d'absence de sensation. Des pages qui s'envolent et se répandent au sol. Une langue universelle qui ricoche sur les êtres. Des langues qui se font échos, que se répondent, malgré leurs différences. Les comédiens s'expriment en français, en portugais, en néerlandais, et contrairement à la tour de Babel ils se comprennent et nous, spectateurs, comprenons tout. Tiago Rodrigues tente de semer le trouble, mais les pièces du puzzle se mettent clairement en place et on sort apaisé malgré le tragique destin d'Anna Karénine.

Les quatre comédien.ne.s sont tout simplement remarquables. Jolente De Keersmaeker, Isabel Abreu, Pedro Gil et Franck Vercruyssen déroulent les émotions, les questionnements de ces deux couples portugais et flamand qui vivent chacun à leur façon les affres de la passion, du désir, et nous jouent la mort d'Anna Karénine pour en livrer toute la poésie tragique.

Nul besoin de décor somptueux. Quelques accessoires, un plateau dépouillé où les changements de costume se font à vue, une lumière qui pointe l'essentiel. Le texte, résultat d'une écriture de plateau et de la collaboration d'artistes qui ont une longue habitude de travail en commun, a toute la force de Tolstoï et la beauté de l'écriture de Tiago Rodrigues.

En bref : quand autant de talents se retrouvent réunis autour d'un même amour d'un texte le bonheur est total pour le spectateur. Tiago Rodrigues et le TG Stan nous font le cadeau d'une adaptation qui sublime la puissance de la fiction. Un spectacle intense et poétique.

The way she dies, texte de Tiago Rodrigues librement adapté d'Anna Karénine de Léon Tolstoï, spectacles créé par Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker, Tiago Rodrigues et Franck Vercruyssen, avec Isable Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker et Franck Vercruyssen, scénographie et lumières Thomas Walgrave, costumes An d'Huyset Britt Angé, traductions Thomas Resendes etMartine Bom.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette 75011 Paris
Du 11 septembre au 6 octobre 2019


Crédit photo @Felipe Ferreira

vendredi 16 août 2019

CYRANO - Le Funambule - Le regard de Corinne

Un trio de Cyrano

Le regard de Corinne



Une énième mise en scène de Cyrano de Bergerac ...certes !
Et pourtant on ne s'en lasse pas, surtout quand celle-ci sert aussi admirablement ce splendide texte.

A la recherche de l'intention de l'auteur
Bastien Ossart, metteur en scène pour  la compagnie Les Pieds Nus, ose une revisite originale et audacieuse de ce classique. Un décor épuré, un éclairage tel qu'il pouvait l'être au 19ème siècle (ce sont les débuts de la fée électricité), le metteur en scène nous met dans les meilleures conditions pour apprécier cette célèbre histoire d'amour servie par une écriture d'un autre temps, riche et poétique. Son approche a pour ambition une compréhension plus fine de l'intention de l'auteur.

Et cette lourde tâche incombe à un trio de comédiennes dont l'interprétation mérite un coup de chapeau.


La ronde des rôles principaux
Elles endossent tour à tour les rôles de Roxane, Cyrano et du Comte de Guiche. Cette rotation ne nuit en rien à la pièce, au contraire. A aucun moment, nous ne perdons le fil de l'histoire. A grand renfort de perruques, de masques et de maquillage, elles habitent leurs personnages.

Chacune, avec sa propre sensibilité, sa propre perception, nous offre une interprétation
remarquable, mêlant humour, dérision, tendresse et sensualité. Même si au début de la pièce on redoute que le trait ne soit trop forcé, trop grimaçant, l'histoire se déroule tambour battant et nos trois comédiennes s'installent dans leurs rôles et nous embarquent avec elles.

Un vrai coup de cœur pour la dernière scène : lorsque que Roxane découvre l'amour que son
cousin lui porte depuis tant d'années sans qu'elle ne se soit doutée de quoi que ce soit. Cyrano, l’archétype du macho, du mâle, fort n'ayant peur de rien ni de personne (sauf de sa cousine), aussi sensible laissant libre court à sa part féminine, c'est particulièrement émouvant, poignant.

La comédienne (Iana Serena de Freitas ce soir là) qui a cette mission, est très convaincante.

En résumé
Ce serait dommage de passer à côté de ce spectacle dont la mise en scène
est une vraie surprise et dont l’interprétation est toute en justesse et en sensibilité. C'est une belle revisite.

Cyrano, d'après Edmond Rostand, mise en scène de Bastien Ossart Avec Iana Serena de Freitas, Lucie Delpierre, Nathalie Florez en alternance avec Marjorie de Larquier. 

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Le Funambule Montmartre 
53 Rue des Saules – Paris 18 ème.
Du 9 juillet au 27 octobre 2019


Vu Août 2019 - Le Funambule Montmartre

jeudi 8 août 2019

CYRANO

QUEL PANACHE
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Il faut du cran pour s'attaquer à Cyrano. Elles sont 3 sur la scène du Funambule Montmartre à se lancer dans ce challenge qu'elles relèvent avec panache. Une proposition innovante de la compagnie Le Théâtre Les Pieds Nus qui réussit à surprendre et à séduire sans trahir le texte.

Sur le devant de la scène trois boites rectangulaires ouvertes vers les comédiennes. A l'intérieur des bougies qui éclairent la scène. Au plafond et au sol quelques lampions. Pas de décor, seulement les pendrillons noirs. Un décor épuré. Comme le texte qui, débarrassé des personnages secondaires, dont certains passages sont narrés, garde l'essentiel : l'intensité dramatique, les histoires et rapports entre les principaux personnages (Cyrano, Roxanne, Christian, De Guiche, Ragueneau, Le Bret, La Duègne).

On oublie vite qu'elles ne sont que 3 pour laisser entendre ce texte magnifique. A l'aide de masques et de costumes façon Commedia dell'Arte, théâtre asiatique ou théâtre baroque elles donnent une identité claire à chaque personnage, n'hésitant pas à échanger les rôles. Ainsi Cyrano qui est joué tour à tour par les 3 ce qui ne crée aucune perturbation pour le spectateur. Bien au contraire chacune apporte au personnage une touche personnelle tout en permettant une parfaite homogénéité dans la vision du rôle.Cette influence du théâtre baroque et du théâtre asiatique est la marque de fabrique de la compagnie. Pour le metteur en scène qui y emprunte des éléments de jeu ou de création (masques, maquillage, jeu frontal, gestuelle, symbolique de l'espace de jeu) c'est créer une "autre forme qui puisse à la fois honorer l'oeuvre [.] et ouvrir de nouvelles perspectives scéniques [pour un] théâtre qui n'est ni réaliste ni psychologique".

La mise en scène de Bastien Ossart est d'une grande fluidité. Sa direction d'actrice tire parti des qualités multiples et pluridisciplinaires de ses comédiennes. Nathaly Florez est aussi danseuse et acrobate, Iana-Serena de Freitas est formée à la musique et au chant, Lucie Delpierre à la danse et au chant. Autant d'éléments auxquels s'ajoute une bande-son éclectique qui n'hésite pas, pour le grand plaisir du public, à mêler accents classiques et pop/rock, toujours dans un esprit d'intemporalité de l'oeuvre d'Edmond Rostand.

En bref : La Compagnie Le Théâtre Les Pieds Nus prouve avec panache que l'on peut encore être créatif avec une oeuvre aussi connue et populaire que Cyrano de Bergerac. Le talent du trio qui porte avec brio ce texte, continue à nous faire rêver et à nous émouvoir, à nous faire rire ou sourire. On aime quand le théâtre sait ne pas rester classique et nous fait passer une si belle soirée.

Cyrano, d'après Edmond Rostand, par le Théâtre Les Pieds Nus, mise en scène Bastien Ossart, avec Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova, Mathilde Guêtré-Rguieg

Vu avec la distribution suivante : Iana-Serena de Freitas, Lucie Delpierre, Nataly Florez (en alternance avec Marjorie Larquier)

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Funambule Théâtre
53 Rue des Saules 75018 Paris
A partir du 9 juillet 2019
du mercredi au samedi 19h ou 21h - dimanche 15h30

Vu Août 2019

dimanche 3 mars 2019

FANNY ET ALEXANDRE - Comédie Française

POUR L'AMOUR DU THÉÂTRE
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Pour l'entrée d'Ingmar Bergman au répertoire de la Comédie Française c'est une ôde au théâtre que choisit Julie Deliquet. Une mise en abîme en deux parties interprétée par la magnifique troupe de premier théâtre français. Mieux qu'une réussite : du pur bonheur.

LA DOUCE VIE BOURGEOISE

C'est avec sa formidable adaptation d'Oncle Vania sur la scène du théâtre du Vieux-Colombier, que l'on a découvert le travail de la jeune metteure en scène Julie Deliquet. Une mise en scène d'une grande sensibilité. Qui mieux qu'elle et qui mieux que cette troupe pour faire vivre sur les planches de la salle Richelieu les joies et malheurs de la famille Ekdhal. Propriétaire d'un théâtre ce soir ils fêtent Noël après la représentation de leur spectacle annuel. La vie est douce et joyeuse pour cette famille bourgeoise. 

Sous le regard de la mère Héléna (Dominique Blanc qui s'offre un beau monologue extrait de La maison de poupée d'Ibsen), Oscar, le père (Denis Podalydès, fait vivre avec bienveillance cette passion pour le théâtre qu'il partage avec ses proches : sa femme Emilie (Elsa Lepoivre), ses frères Gustav Adolf (Hervé Pierre) et Carl (Laurent Stocker, professeur irascible et infecte à l'encontre de sa femme Lydia (Véronique Vella), les enfants Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier), et les amis l'antiquaire juif Isak Jacobi (Gilles David) et son neveu Aron (Noam Morgensztern). La représentation s'est bien passée, le public est comblé, la fête est animée et arrosée. Alors que les enfants passent la nuit dans ce théâtre lieu de tous les rêves, de tous les jeux, de tous les possibles, les adultes boivent et batifolent. Il faudra ensuite penser à la prochaine production. Mais lors d'une répétition d'Hamlet (la scène du spectre) Oscar succombe. Le rideau tombe sur les pleurs d'Emilie et sonne le glas de cette joie de vivre.

FIN DE L'ENFANCE

Après l'entracte commence la deuxième partie. Emilie a épousé l’Évêque Edvard Vergerus (magistral Thierry Hancisse, monstre de cruauté, de rigidité, de puritanisme). Fanny et Alexandre doivent abandonner le théâtre et leur enfance heureuse pour se retrouver enfermés par ce beau-père malade, jaloux, violent. Le spectacle bascule dans une deuxième partie très sombre et l'on tremble pour Emilie et pour les enfants.

Les fans de Bergman connaissent sa passion pour le théâtre. "Fanny et Alexandre" fut d'abord une mini série télé avant de devenir un film aux nombreuses récompenses. Ce fut aussi le dernier film du cinéaste suédois. On y retrouve des thèmes qui lui étaient chers (la famille, la religion, la repentance). Julie Deliquet en fait une formidable déclaration d'amour au théâtre. Sa mise en scène et la très belle scénographie illustrent comment cet art est celui de tous les possibles. Ainsi les murs de la maison de l'évêque qui se lèvent, disparaissent, laissant le théâtre et sa joie de vivre entrer dans l'univers sombre et austère et supplanter par sa liberté l'emprisonnement vécu par les enfants. Les nombreuses références  à Shakespeare faites par l'auteur renforcent cet hommage vibrant.

Et que dire de la troupe de la comédie française  qui nous n'ayons déjà dit, lu, écrit ces dernières années. Qui mieux que la meilleure troupe de théâtre de France pour rendre aussi bien la magie du théâtre. Tous sont impeccables de justesse. Et il en faut du talent à Denis Podalydes pour jouer aussi bien le mauvais acteur! Toutes les générations sont conviées à la fête, jusqu'aux récentes recrues qui endossent les habits de Fanny et d'Alexandre. Le public est convié à la fête, interpellé dès les premières minutes. Il fait partie de cette famille. On rit, on danse, on chante, on tremble, on pleure, on a peur, on espère, on vibre à l'unisson avec eux.

En bref : du film en partie autobiographique Julie Deliquet fait une ode au théâtre. La fabuleuse troupe de la Comédie Française, grâce à une mise en scène brillante, nous fait entrer dans les joies et peines de la famille Ekdhal et nous offre une grande soirée de théâtre. Brillant !


Fanny et Alexandre, d'Ingmar Bergman, mise en scène Julie Deliquet, avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison en alternance avec Gaël Kamilindi, Jean Chevalier Alexandre, et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta, Léa Schweitzer Lisen,

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu
1 Place Colette 75001 Paris
du 9 février au 16 juin 2019


Crédit photo @Pascal Victor

dimanche 9 décembre 2018

LA MACHINE DE TURING - Théâtre Michel

PLUS QU'UNE IMITATION GAME* UNE INCARNATION
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1952. Un professeur de mathématiques vient porter plainte pour vol. Pourtant le butin du voleur est maigre. L'inspecteur est intrigué par l'homme qu'il a devant lui. Ce dernier, mal dans sa peau, stressé, bègue, n'est pas très clair dans ses explications. Il se nomme Alan Turing. Mathématicien de génie il a joué un rôle primordial pendant la Seconde Guerre Mondiale en déchiffrant le code Enigma. Mais en 1952 personne ne le sait. La pièce va nous raconter, avec moult flashback, l'histoire de cet homme au destin tragique. Le rôle d'une vie pour Benoît Soles.

LE DESTIN TRAGIQUE D'UN GÉNIE

Depuis le film "Imitation Game" avec Benedict Cumberbatch tout le monde connait le nom d'Alan Turing. En 1942 il déchiffra le code Enigma, code au plus de 159 milliards de combinaison qu'utilisaient les Allemands pour leurs communications chiffrées pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il participa ainsi à sauver des millions de vies, à écourter la guerre de 2 ans. Pourtant il est mort dans la solitude. Condamné pour homosexualité sous le coup d'une loi datant de 1885 il choisit la castration chimique plutôt que la prison. Car à l'époque l'homosexualité est considérée comme un délit et une maladie mentale. Diminué physiquement et surtout intellectuellement il se suicida en 1954, en avalant une pomme recouverte de cyanure, comme Blanche-Neige qu'il aimait tant. Ses travaux sont précurseurs des ordinateurs. Une pomme, ça ne vous fait pas penser à quelque chose ?

"La machine de Turing" met l'accent sur la personnalité d'Alan Turing. On le rencontre en 1952, alors que la plainte pour vol à domicile qu'il va s'apprête à déposer va être le déclencheur de sa chute. Partant de ce moment clé de sa vie le spectacle nous fait voyager dans le temps, avant et après cette date funeste. Nous le découvrons alors qu'il est recruté à l'université pour le projet Enigma, partageons ses souvenirs et notamment celui de Christopher, vivons ses doutes, ses angoisses, ses élans de cœur, ses frustrations. Une vie en marge d'un monde qui ne le comprend pas. "Quoi de mieux qu'une machine pour battre une machine, ou qu'un fou pour battre un autre fou". Ainsi se définit-il face à la machine Enigma.

LE RÔLE D'UNE VIE

Écrite avec beaucoup de finesse et d'intelligence la pièce de Benoit Soles est d'une grande finesse en tout point. Le texte reconstitue avec générosité, humour, finesse, un parcours atypique. Dressant le portrait d'un homme à la personnalité complexe il nous montre le génie un peu autistique concentré sur la complexité de la machine Enigma, un défi qu'il veut relever pour l'intérêt intellectuel plus que pour l'enjeu pour l'armée en ce temps de guerre. Il dépend aussi un homme d'une extrême sensibilité, gauche dans ses relations avec les êtres humains, ému par Blanche-Neige mais en apparence sourd à la tragédie de la guerre.

Benoit Soles n’interprète pas Alan Turing. Il EST Alan Turing, cet homme tantôt gauche et bourré de tics, tantôt petit garçon face au voyou qu'il aime. Il passe d'un état, du professeur désabusé et un brin cynique au savant fou capable de fulgurances intellectuelles, d'une époque à l'autre avec une facilité déconcertante. Il déploie un jeu d'une extrême finesse et sensibilité. La direction d'acteur de Tristan Petitgirard lui permet d'exprimer toutes les subtilités d'un personnage extrêmement attachant. Il y a de la graine de Molière dans cette interprétation.

Il est épaulé par Amaury de Crayencourt qui tire remarquablement son épingle du jeu en interprétant 3 personnages : le commissaire Ross qui reçoit la plainte, Alexander le génie des échecs qui sera en compétition avec Alain Turing pour déchiffrer Enigma, et Arnold, le peu scrupuleux mauvais garçon des faubourgs qui abuse de la sensibilité de Turing. Un changement dans un élément de costume et il devient l'un ou l'autre

La mise en scène de Tristan Petitgirard est dynamique, rythmée. Jouant les volte-face elle inscrit la pièce dans une sorte de thriller psychologique tout en jouant avec les codes des films d'espionnage. La scénographie utilise avec réussite la vidéo pour créer l'atmosphère de l'époque.

NB : Il faudra attendre 2009 pour que le Prime Minister Gordon Brown présente les excuses du gouvernement britannique pour la manière dont Alan Turing fut traité. C'est en 2013 que la Reine Elizabeth exprima un pardon posthume. Plus de 40.000 homosexuels furent victimes du Criminal Law Amendment Act avant son abolition en 1967.

En bref : La machine de Turing rend hommage avec générosité et finesse à Alan Turing, génie maltraité du XXe siècle. Un rôle incandescent pour Benoît Soles qui signe une écriture et une interprétation qui embrasse toute la complexité du personnage et de l'époque. Avec intelligence, sobriété et humour il nous offre un spectacle d'une grande qualité ou l'émotion est présente du premier au dernier mot. On n'a pas fini d'entendre parler de cette Machine de Turing.

La machine de Turing, de Benoit Soles, mise en scène de Tristan Petitgirard assisté de Anne Plantey, avec Benoit Soles et Aumaury de Crayencourt, décor Olivier Prost, costumes Virgnie H, lumières Denis Schlepp, musique Romain Trouillet

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Michel
Rue des Mathurin 75009 Paris
Jusqu'au 30 mars 2019
du mardi au samedi 21h - dimanche 16h


Crédit photo @Fabienne Rappeneau

mercredi 7 novembre 2018

L'OCCUPATION - Théâtre de l'Oeuvre

SUBLIME ROMANE BOHRINGER
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Elle entre sur scène, l'air de rien, un mug à la main, lance un disque, vérifie d'un oeil distrait la disposition des accessoires, ressort. après l'installation de Christophe "Disco"Minck, le musicien qui l'accompagne en live. Elle revient, une livre à la main, se dirige vers un micro, lit quelques lignes, pose le livre et devient cette quadra qui vit un moment crucial de sa vie sentimentale. Pendant un peu plus d'une heure Romane Bohringer incarne avec magnificence la femme jalouse qu'à décrit Annie Ernaux. Quelle belle rencontre.

DÉSIR ET JALOUSIE

Elle est belle et sensuelle. Elle est cette femme qui après de belles années de vie commune a décidé de quitter cet homme qu'elle a aimé mais auprès duquel, au bout de 6 ans, elle s'ennuyait. Ils ont gardé de bonnes relations, se voient souvent. Et un jour il lui annonce qu'il déménage. Ou plutôt qu'il emménage avec une autre femme. Et soudain la voilà toute "occupée" par l'image affabulée de cette autre, de la nouvelle femme de son ex, cette intruse dont il ne livre rien. La jalousie se glisse alors insidieusement dans sa tête et peut-être aussi dans son coeur. "C'est le squat d'une femme que je n'ai jamais vue".

SENSUALITÉ ET MALICE

Avec un peu de malice, pas mal de fougue et beaucoup de seconde degré Romane Borhinger s'empare des mots d'Annie Ernaux et les fait siens. Elle y met de la passion, incarne à merveille la femme jalouse à la limite de l'hystérie et en même temps a ce regards détaché qui analyse avec lucidité le comportement extravagant de cette femme. Elle traite avec humour et parfois un ton décalé les non-sens de ses réflexions, de ses actions, et distille avec réalisme la douleur qui "occupe" l'esprit. "le corps de mon ennemi réincarné dans le corps enseignant !". 

La mise en scène de Pierre Pradinas déroute au départ par l'utilisation de la vidéo. Les images projetée en fond de scène perturbent le texte, le polluent pas ses couleurs, ses mouvements sans rien apporter au propos. Mais passées les 20 premières minutes elles se font moins présentes et laissent la place à l'interprétation. Habillés de lumières chaudes la scène se fait écrin pour l'expression de cette confession. Le rythme joue des élans et des freins des sentiments du personnage. Quelques passages chantés ajoutent au ton décalé façon chanson de corps de garde. L'accompagnement musical de Christophe "Disco" Minck s'articule entre la douceur de la harpe, du piano ou de la guitare et la frénésie de la musique électro.

En bref : Intensément femme Romane Borhinger nous livre un spectacle qui montre toutes les contradictions d'une femme jalouse. Un spectacle sur le corps, le désir, la jalousie, empreint d'humour, de tendresse et de sensualité. Une très belle interprétation à ne pas manquer.

L'occupation, d'après le texte d'Annie Ernaux, mise en scène Pierre Pradinas,avec Romane Borhinger et Christophe "disco" Minck.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
55 Rue de Clichy 75009 Paris
Du 4 octobre au 2 décembre 2018
Du jeudi au samedi à 19h - dimanche 17h30



Crédit photo @Marion Stalens

dimanche 4 novembre 2018

CLOUÉE AU SOL - Théâtre Les Déchargeurs

SCOTCHANTE
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DOMMAGE COLLATÉRAL


Elle est là, debout, plantée sur ses deux jambes, solidement posée sur le sol blanc de ce carré qui semble prêt à recevoir tous les combats. Pourtant elle n'a qu'un but dans la vie : se plonger dans le bleu, le bleu du ciel, aux commandes de son Tiger. Elle est ce qu'elle a toujours voulu être : pilote de chasse. Toute puissante dans les airs elle file dans le bleu sans se soucier des dégâts causés par les bombes qu'elle a lâchées sur ces villages ennemis.

Mais voilà qu'au cours d'une permission au pays elle croise Eric. "Séquence guimauve" dit-elle. De son regard, de ses bras, de ses mots naissent des sensations jusqu'alors inconnues. Elle repart en mission. La combinaison commence à la serrer. La voilà enceinte. Retour au pays. Loin de Tiger un travail dans un bureau, le temps d'aider à grandir cette enfant non désirée mais acceptée et tant aimée et qui a besoin de présence. Mais l'objectif reste le même : retrouver le bleu. Or c'est le gris qui lui est proposé. Dans le désert qui entoure Las Vegas ses nouvelles commandes seront un manche et un clavier numérique, son Tiger : un drone, son rôle : le guider dans le ciel, surveiller les "jeunes hommes en âge de combattre", traquer le numéro deux dit "Le Prophète". Le bleu lui manque. Mais la sensation de toute-puissance revient "Tu est le prophète et je suis Dieu". Mais comment retrouver la maison, Eric, si patient, et cette petite fille et ses mignons petits poneys après avoir passé 8h à survoler et tuer ces ennemis dans un autre désert si loin du sien ? Comment ne pas perdre son humanité ?

PERFORMANCE SCOTCHANTE

Dans ce monologue l'auteur George Brant dresse le portrait d'une femme appartenant à l'élite de l'armée américaine. Une femme forte, une machine de guerre, froide, qui mène sa mission sans sentiment, sans état d'âme, et qui va s'effriter confrontée à une autre forme de guerre. Si tout danger de mort est écarté pour le pilote de drone c'est une guerre psychologique qui s'invite sur le terrain. "Moi avec cette tenue. Je l'avais gagnée. Ça c'était moi, maintenant. Voilà qui j'étais. Ça c'est moi"

Pour interpréter cette femme Gilles David, sociétaire de la Comédie Française, a choisi Pauline Bayle. La jeune metteur en scène dont on a pu voir la saison dernière l'adaptation de l'Iliade et l'Odyssée (toujours en tournée) montre ici tout son talent de comédienne. Pendant 1h15 elle tient le public entre ses mains. Par la force de sa respiration, son souffle, sa diction, par sa gestuelle et notamment ses bras, par ses ruptures de rythme elle décuple la force du texte. Passionnée au début elle s'enfièvre lorsqu'elle tombe amoureuse, se fait douce lorsqu'elle est maman puis lutte contre la dépression, la schizophrénie. Le mouvement inexorablement engagé monte en puissance, dans une mise en scène précise qui fait la place au jeu de la comédienne.

Sans autre accessoire que cette combinaison elle parvient à nous transmettre toutes les émotions qui traversent son personnage. C'est à peine si l'on fait attention à l'environnement sonore pourtant soigneusement distillé.

On pourrait ne pas se sentir concerné par cette histoire d'une armée qui n'est pas la notre. Pourtant ce récit d'une criante actualité nous touche par la simplicité relative de la mise en scène (comme il est bon de ne pas voir de vidéo illustrer ce que les mots et l'interprétation nous transmettent si bien), par la force et la fragilité de cette jeune femme, dommage collatéral d'une guerre moderne qui se joue sur les terrains d'un Moyen-Orient pas si lointain, par la puissance de jeu de Pauline Bayle.


En bref : Pauline Bayle dit avec force et sensibilité la déstabilisation d'une femme pilote de chasse confrontée à une nouvelle forme de guerre, qui devra choisir entre déshumanisation et désobéissance. Au-delà de l'intérêt du texte une performance scotchante.

Clouée au sol, de George Brant, mise en scène Gilles David, de la Comédie Française, avec Pauline Bayle

C'EST OU ? C'EST QUAND ? 
Théâtre des Déchargeurs
Du 17 octobre au 3 novembre 2018
puis du 18 au 22 décembre 2018 
Et en tournée : Chartres 06/11 - Metz 8-10/11 - Eybens 16-17/11 - Vitrolles 20-21/11
Antibes 27-30/11 - Villeneuve Saint Georges 01/12 - Meudon 06/12
Surgères 25/01/19 - Carros 31/01/19

Retrouvez les mises en scène de Paulien Bayle : "Iliade-Odyssée" en tournée en France ainsi que "Chanson douce", adaptation du roman de Leïla Slimani à la Comédie Française à partir de mars 2019


Crédit photo @ Ifou pour le Pôle Média


mercredi 24 octobre 2018

LA DERNIÈRE SAISON - CIRQUE PLUME

UN AU REVOIR DANS LA JOIE
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Plus de 30, ans que Bernard Kudlak et le Cirque Plume partage avec son public son univers empreint de poésie. Mais voici que l'aventure se termine. Créé il y un peu plus d'un an "la dernière saison", dernier spectacle d'un troupe qui aura au cours de ses 2500 représentations fait rêver plus de 2.000.000 de spectateurs.

UN PRÉCURSEUR

Le Cirque Plume est l'un de ceux qui ont révolutionné l'univers du cirque. Créateur de ce cirque contemporain qui n'a pas besoin de Monsieur Loyal, un cirque où chaque spectacle est une histoire et pas une suite de numéro sans queue ni tête. Avec "la dernière saison" c'est un hommage à la nature, un voyage au fil des 4 saisons, où la poésie et la joie d'être ensemble l'emportent sur la nostalgie que l'on pourrait éprouver pour cet au-revoir.

"Je voulais que ce spectacle soit un poème avec des lumières, de l'ombre, des branches d'arbre et les neiges de plumes. Un poème à partager, une dernière fois" dit Bernard Kudlak. Et c'est parfaitement réussi. Certes les artistes sont virtuoses et les numéros de circassien nous laissent bouche bée. Mais au-delà de la technique circassienne il y a une âme. Au mât chinois, sur le double fil du funambule,au sol dans les mouvements déroutants de la contorsionniste (dont ses hilarants démêlés avec ses skis), dans les merveilleux intermèdes clownesques, au son de la musique composée par Benoît Schick, tous partagent avec le public ravi le plaisir d'être ensemble, encore une fois. Car l'une des particularité du Cirque Plume est de ne pas avoir une troupe fixe mais des artistes recrutés pour un spectacle. La bonne humeur règne sur la scène, une scène de théâtre pas une piste circulaire (encore une innovation des frères Kudlak). Mi-hommes, mi-animaux (dans ce cirque contemporain ce sont les hommes qui font les animaux), danseurs et musiciens déambulent, s'animent, rythment le défilé des saisons. La lumière imaginée par Fabrice Crouzet est extrêmement travaillée, léchée, soignée. Tout concours à créer cette poésie si caractéristique du Cirque Plume.

VISIONNAIRE ET POÉTIQUE

Lorsque finalement arrive cette 5e saison, lorsque les sacs plastique envahissent la scène, est-ce la fin du monde ? La fin d'un monde ? Un sursaut poétique et l'espoir renaît, la foi en l'humain. Une fin plus que dans l'air du temps. Un rappel à la réalité mais aussi à la marque de fabrique de cette troupe qui dès 1984, sous l'impulsion des frères Kudlak, faisait du cirque un lieu où s'exprime "l'esprit de la fête, la politique, le rêve, la poésie, la musique et les corps, dans une envie fraternelle, non violent et populaire".

Et c'est pour cela que bien que conscient de ce "dernier" spectacle c'est malgré tout le sourire sur les lèvres et les yeux pétillants de toute la magie qui nous a été offerte que nous quittons le chapiteau. Impossible de se dire que c'est la dernière fois.

"Nous seront présent, 
vous aussi.
Ensuite nous irons pêcher d'autres rêves sur d'autres rivières
Et vous irez partager d'autres éternités avec d'autres artistes. Avec ceux qui jouent dans cette dernière saison, je n'en doute pas.
Nous serons toujours avec vous
Peut-être même assis à vos côtés sur le gradin trop dur d'un chapiteau épanoui.
On n'a pas fini de s'émouvoir".

Merci Messieurs Pierre et Bernard Kudlak, merci à tous ceux qui ont fait partie de cette aventure, merci pour les moments magiques et les émotions que vous nous avez permis de vivre à vos côtés. Longue route à vous sur de nouveaux chemins. Votre cirque continuera à vivre dans nos mémoires, et dans tous les cirques que vous avez inspirés et auxquels vous avez ouvert la route.

La dernière saison, écriture, mise en scène, scénographie et direction artistique Bernard Kudlak, composition, arrangements et direction musicale Benoît Schick, costumes Nadia Genez, Lumière Fabrice Crouzet, son Jean-François Monnier, assistance à la mise en scène Hugues Fellot, direction technique Jean-MArie Jacquet, Direction de production Dominique Rougier, acrobatie danse hip hop Hichem Serir Abdallah anneau aérien Analia Serenelli danse Nicolas Sannier Mât chinois Andréa Schulte contorsion Anaëlle Molinario, fil, acrobatie Nathalie Good, performer acrobate zoomorphe Cyril Casmèze, musiciens Nicolas Boulet, Julien Chignier, Pierre Kudlak, Jacques Marquès, Bernard Montrichard, Yacine Sbay, Benoit Schick, Jonathan Volson

En bref : Une dernière saison en apothéose pour les adieux du Cirque Plume. Dans la bonne humeur et le plaisir d'être ensemble, une au-revoir à partager entre petits et grands pour garder en soi longtemps la poésie et toute la magie de l'univers créé par les frères Kudlak et tous ceux qui les ont accompagnés dans leur utopie devenue réelle.

Le calendrier de la tournée d'adieu qui nous emportera jusqu'en 2020 est disponible sur le site du Cirque Plume en cliquant ICI.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
du 26/09/18 au 30/12/18
Chapiteau du Parc de la Vilette


Crédit photo @Loll Willems Photography et @Pascal Sulochat
Vu Septembre 2018 - La Vilette