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dimanche 29 janvier 2017

DES ROSES ET DU JASMIN

LE SOUFFLE ÉPIQUE D'ADEL HAKIM
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Après la reprise d'ANTIGONE c'est une nouvelle création d'Adel Hakim qui met à l'honneur le Théâtre de Palestine au Théâtre des Quartier d'Ivry. Trois générations de femmes malmenées par l'Histoire, 40 ans d'amour et de haine entre Israël et Palestine. Le souffle de la tragédie porté par une troupe qui excelle dans son art.


HISTOIRE FAMILIALE ET COLLECTIVE

1944. Miriam est une jeune femme juive pleine de vie. Elle a fui l'Allemagne pour Jérusalem. Dans un bal elle rencontre John, officier britannique. L'amour de sa vie lui donnera une fille, Léa, et mourra dans l'attentat contre l’hôtel King David le 22 juillet 1946, étape importante de la construction d'Israël. Miriam se pardonnera-t-elle d'avoir donné à l'Irgoun, qu'elle a rejoint sous l'impulsion de son frère, les informations qui ont permis le succès de cette opération ?


20 ans plus tard Léa, qui refuse de devenir soldat, rencontre Moshen. Il est palestinien. C'est le coup de foudre. Leur fille Yasmine naît au moment de la guerre des 6 jours. Léa est séquestrée à Tel-Aviv par son oncle Aaron, qui la contraint à abandonner son mari et sa fille. Moshen rejoint l'organisation clandestine OLP. 20 ans plus tard Yasmine est une activiste convaincue lors de la première Intifada. Arrêtée par l'armée israélienne elle est interrogée par Rose, soldate impitoyable. Lorsque Moshen retrouve sa femme et sa fille il découvre l'existence de sa deuxième fille, Rose. Mais il est trop tard. Yasmine meurt sous la torture et Rose se suicide.


OEUVRE MAGISTRALE

Avec cette fresque historique en trois tableaux Adel Hakim restitue avec simplicité et limpidité une partie de l'histoire du Moyen-Orient, prenant à témoin les femmes sur trois générations. Son récit est clair. C'était un pari osé que de tenter de raconter le conflit israélo-palestinien, sans tomber dans la caricature ni le manichéisme.

Chaque tableau est introduit par un duo de clowns, transposition du chœur antique. clowns masculins en noir et blanc dans la première partie, duo féminin tout de rouge vêtu dans la seconde, duo des grands-parents dans la dernière. Il offre un contraste permettant de délivrer les parties les plus dures du récit.

C'est une tragédie contemporaine. Bien sûr on pense à Romeo et Juliette, mais, comme le dit l'un des personnages dans l'oeuvre de Shakespeare "les enfants dépassent les préjugés de leurs familles". Les destins individuels sont indissociables du destin collectif. Chacune des héroïnes devra choisir entre l'amour et la patrie. L'imbrication des personnages démontre toute la complexité de la situation politique, des rapports homme-femme. Une oeuvre riche de différents niveaux de lecture.

TROUPE MAJESTUEUSE

Pourtant il n'allait pas de soin de faire interpréter par des acteurs palestiniens une histoire qui commence avec une famille juive partiellement décimée dans les camps de concentration. Adel Hakim a commencé l'écriture en 2014. Le texte, travaillé entre la France et Jérusalem, a été resserré pour donner cette version magnifique présentée pour la première fois en Palestine en juin 2016.

La troupe du Théâtre de Palestine présente un travail d'une très grande qualité. Shaden Saleem, qui était Antigone dans la précédente création, est une Miriam qui traverse les épreuves du temps et de la vie pour sombrer dans la folie, hantée par le fantôme de son mari, témoin impuissant des drames éprouvés par sa famille. Hussam Abu Eisheh passe d'un Créon impitoyable à un Aaron tout aussi intransigeant. Tous sont remarquables, passant d'un personnage à un autre selon les époques : Alaa Abu Gharbieh (Alphan Dov), Kamel El Bashan (Saleh) Yasmin Hamaar (Gamma, Léa) , Faten Khoury (Epsilon, Rose), Sami Metwasi (John), Lama Namneh (Lamba, Yasmine) et Daoud Toutah (Béta, Mohsen). Ils évoluent dans un décor simple fait de panneaux translucides mobiles et d'un écran en fond de scène, avec pour seuls accessoires deux tables et quelques chaises. Mention particulière pour la mise en musique.

En bref : cette seconde création avec le Théâtre de Palestine permet à Adel Hakim de nous offrir une fresque historique émouvante. Le souffle épique des grands traverse cette tragédie contemporaine. Une troupe dotée d'un immense talent pour une oeuvre magistrale qui traite avec simplicité et sans manichéisme d'une situation complexe au travers du destin de trois générations de femmes. A ne manquer sous aucun prétexte.

Des Roses et du Jasmin, de Adel Hakim, mis en scème par Adel Hakim, avec Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Gharbiehn JKamel El Basha, Yasmikne Hammar, Faten Khoury, Sami Metwasin Lama Namneh, Shaden Salim, Douad Toutah, Scénographie et lumières Yves Collet, Dramaturgie Mohmed Kacimi, Vidéo Matthieu Mullot, Costumes Dominique Rocher, Chorégraphie Sahar Damouni, Collaboration artistique Nabil Boutros

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Quartiers d'Ivry / Manufacture des Oeillets
1 Place Pierre Gosnat94200 Ivry sur Seine
du 20 janvier au 5 février 2017

Comédie de Genève
25 février 2017

Théâtre National de Strasbourg
du 28 février au 8 mars 2017

Crédit photo @Nabil Boutros / Vidéo Théâtre de Palestine

lundi 16 janvier 2017

ANTIGONE (Sophocle)

INTEMPORELLE

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Pour la réouverture de la Manufacture des Œillets le théâtre des Quartiers d'Ivry présente deux mises en scène d Adel HAKIM avec le Théâtre de Palestine Deux spectacles pour débuter la saison dans cette belle nouvelle salle : ANTIGONE de Sophocle et DES ROSES ET DU JASMIN. Porté par les comédiens du Théâtre de Palestine, c'est une ANTIGONE politique et universelle qui ouvre magnifiquement la saison.

LA TRAGÉDIE THÉBAINE

ANTIGONE est l'une des 7 pièces de Sophocle qui nous soient parvenues. Avec Oedipe Roi et Oedipe à la colonne elle forme le cycle thébain. Antigone et sa sœur Ismène pleurent leurs deux frères Etéocle et Polynice qui se sont entre-tués dans la succession sur le trône laissé vacant par leur père Oedipe. Créon, leur oncle et nouveau roi de Thèbes, organise des funérailles pour le patriote et loyal Etéocle (qui refusa cependant d'honorer le pacte conclu avec son frère et donc de lui transmettre le pouvoir au bout d'un an) mais expose aux chiens le cadavre du traître Polynice (qui s'est révolté contre son frère et  levé les armes contre Thèbes). Antigone refuse cette décision et inhume son frère au nom des Dieux. Créon la condamne à mort. Mais lorsqu'il réalise son erreur et le malheur dans lequel il a entraîné sa famille il est trop tard. Son fils, fiancé d'Antigone, est mort. Antigone et la Reine se sont suicidées.


UNE ANTIGONE TRÈS POLITIQUE


Le plateau carré qui occupe le centre de la scène est vide. En fond de scène un mur troué d'ouvertures carrées ouvertes ou obstruées selon les besoins de la scénographie. Une grande porte centrale symbolise le pouvoir. Deux portes amovibles et discrètes sur chaque côté sont des ouvertures moins protocolaires. Ce mur n'est pas sans rappeler le mur qui s'élève auourd'hui entre l'Etat d'Israël et la Palestine, mais aussi tous les murs qui de part le monde sépare les peuples tout autant que les murs qui s'érigent dans les esprits pour monter les cultures les unes contres les autres.


Le spectacle s'ouvre sur les corps des deux frères amenés par les hommes de Créon. Le roi fait son entrée centrale serrant dans ses bras ses deux nièces éplorées. Chacune va se recueillir devant l'un des deux corps avant d'entamer une danse, comme une transe. Le temps semble suspendu. Laquelle sera Antigone ?

Par sa simplicité, son décor, ses costumes, la mise en scène d'Adel HAKIM renforce le sentiment d'intemporalité de la pièce de Sophocle. Antigone, symbole de la liberté individuelle, illustre le conflit entre la conscience individuelle et la raison d'Etat. le pouvoir des hommes et celui des Dieux.

Joué à la perfection par les comédiens du Théâtre de Palestine le texte a des accents d'une étonnante modernité. Antigone certes s'oppose au pouvoir au nom du devoir, mais elle se place en défenseur des traditions, dans le respect de la famille, elle qui est le fruit d'une généalogie à la destinée tragique. Succédant à cette filiation du refus du destin elle choisit la liberté par l'exemplarité même si cela signifie la mort. Très bravache, violente, en colère mais sûre d'elle, de ses choix, elle se dresse contre celui qui incarne l'autorité. Elle ne se fuit pas la vie, ne se suicide pas. Elle fait oeuvre de civisme et de loyauté à Thèbes. En mourant pour son peuple dans sa contestation de la décision de Créon, elle veut montrer à Thèbes la voie de la justice, et de l'amour. Ne crie-t-elle pas "Je suis faite pour l'amour pas pour la haine" ?

L'histoire d'Antigone nous parle de la relation entre l'être humain et la terre, cette terre natale pour laquelle on peut mourir, comme l'indique le metteur en scène dans sa note d'intention. En inhumant son frère selon la tradition, Antigone incarne la résistance exemplaire.

Et cependant nombreux sont les sujets de société abordés par Sophocle. Sujets qui pour certains n'ont rien perdu de leur actualité. La confrontation entre Antigone et Créon c'est la somme des oppositions : vieux / jeune - homme / femme - loi des hommes / loi des Dieux - parents / enfants. C'est le duel entre l'oppresseur et l'opprimé, l'opposition de deux visions de la société qui se cognent et sombrent dans une lutte fratricide.


Elu meilleur spectacle étranger en 2012 cette adaptation et mise en scène met en lumière la lutte entre deux sociétés, deux visions de la justice.


La musique du Trio Joubran qui entoure le spectacle nous transporte avec magie et nous capture intégralement quand résonne la voix de Mahmoud DARWICH, grand poète palestinien, déclamant un de ses poèmes, hymne à l'amour et à la vie

Antigone de Sophocle
Mis en scène par Adel Hakim
Avec Hussasn Abu Eisheh, Alea Abu Garbieh, Kamel Al Basha, Yasmin Hamaar, Mahmoud Awad, Shaden Salim, Daoud Toutah
Spectacle en arabe surtitré en français

En bref : Une version très politique, portée par une troupe remarquable. Une tragédie grecque d'une étonnante modernité. Une  vision d'amour et d'espoir. Une Antigone intemporelle.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Quartiers d'Ivry
1 Place Pierre Gosnat 92 Ivry sur Seine
Du 5 au 15 janvier 2017