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vendredi 15 juillet 2022

LES RAISINS DE LA COLERE

MIGRANTS DE L'INTERIEUR



Qui n'a pas en mémoire le film de John Ford ou le livre étudié au collège ? Le film de 1940 était la seule adaptation, faite du vivant de l'auteur. Depuis le décès de John Steinbeck, jamais ses héritiers n'avaient accordé les droits d'adaptation sous quelque forme que ce soit. Il aura fallu des années de négociations à Xavier Simonin pour obtenir ces droits. Ses plus de vingt ans de carrière et son savoir faire auront permis la concrétisation de ce projet, et on ne peut que s'en féliciter. Après "L'or", d'après Blaise Pascal, que j'avais beaucoup apprécié dans le Off 2011, c'est donc un nouveau spectacle musical que nous propose celui qui a adapté, mis en scène et qui interprète ce seul en scène... ou presque.

Car ils sont 4 sur scène en fait : 1 comédien et 3 musiciens chanteurs. La scénographie reconstitue un environnement rural, avec des caisses en bois, de la paille. Seuls des micros vintage paraissent légèrement incongrus. Une musique country et une lumière chaude finissent de poser le décor et l'ambiance.

Xavier Simonin est le narrateur. Sa voix grave captive immédiatement. L'émotion du livre est présente tout du long du spectacle. Au travers cette fresque familiale et le parcours de la famille Joad, on suit le destin tragique des Oakies, ces familles qui abandonnent leurs terres de l'Oklahoma pour trouver une vie qu'ils espèrent meilleure en Californie. Métayers chassés par la misère et les tempêtes de sable qui dessèchent les sols et les récoltes, victimes de la crise de 1929, ils sont la douloureuse expression de la violence économique et sociale qui frappa les États-Unis avec la Grande Dépression qui succéda l'effondrement de la bourse. 

Xavier Simonin s'est associé au musicien Jean-Jacques Milteau pour ce spectacle où la musique est un personnage à part entière. Les chants en anglais sont soit la musique de Woody Guthrie, rendue populaire par Bob Dylan et Bruce Springsteen, soit des créations de Claire Nivard (guitare et chant) et Glen Arzel (multi-instruments et chant) qui sont inspirés des extraits du livre non repris dans la narration. L'imaginaire est dès lors porté non seulement par le récit mais également par la musique et le chant. Le trio de musicien est complété par Stephen Harrison à la contrebasse, au violon et au chant). 

De cette adaptation Xavier Simonin veut faire un lien avec le temps présent : les difficultés de l'agriculture, les périodes de sécheresse qui reviennent de plus en plus souvent, les migrations, la pauvreté et les inégalités qui croissent partout dans le monde. A travers la voix des Joad c'est celle de nombreux migrants, intérieurs ou autres, qui s'exprime.

En bref : une adaptation réussie en tous points. Une émotions authentique portée par un jeu, une musique et des chants qui portent haut le chef-d'œuvre de John Steinbeck.

Les raisins de la colère, d'après John Steinbeck, adaptation et mise en scène Xavier Simonin, direction musicale Jean-Jacques Milteau, avec Xavier Simonin, Claire Nivard, Stephen Harrison, Emmanuel Bertrand en alternance avec Glen Arzel

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2022
Le Petit Louvre
Du 7 au 30 juillet 2022 - 13h45 - durée 1h45

samedi 11 janvier 2020

LA MOUCHE

LA MOUCHE PIQUE AU COEUR
****




Il y a 4 ans Christian Hecq et Valérie Lesort enchantaient petits et grands avec leur adaptation théâtrale de 20.000 lieues sous les mers. Le duo revient sur scène avec ses marionnettes et son théâtre d'objet pour La mouche, nouvelle fantastique qui avait été adapté à l'écran par David Cronenberg. Un univers étrange et drôle.

Lorsque le talent de plasticienne de Valérie Lesort rencontre le talent et l'humour de Christian Hecq cela ne peut que faire mouche ! L'univers un peu étrange de Valérie Lesort convient parfaitement au registre du fantastique. Son art, cette spécialiste du masque l'a agrémenté avec la marionnette, les accessoires et les effets spéciaux et peaufiné tant au théâtre qu'au cinéma ou à la télévision. Quant à Christian Hecq, celui qui se voyait physicien trouve au théâtre le moyen d'exprimer son côté clownesque. Avec sa compagne Valérie Lesort il crée avec La mouche un spectacle qui nous surprend, nous fait rire et nous émeut.

Pourtant l'histoire est connue. Un scientifique un peu fou va tester sur lui-même son invention qui permet la télé-transportation. Mais une mouche s'est glissée dans le télépod et après l'expérience le chercheur va progressivement se transformer en insecte. S'ils se sont inspirés de la nouvelle de George Langelaan, les deux artistes ont trouvé leur inspiration dans le film de Cronenberg mais aussi et surtout dans la série télévisée Strip tease et plus particulièrement dans l'épisode "la soucoupe et le perroquet".

Ainsi nous voici dans le terrain occupé par Robert (Christian Hecq) et sa mère Odette (Christine Murillo). L'ambiance de Strip Tease est parfaitement reconstituée. Au cœur d'une certaine ruralité le couple formé par la mère et le fils a une relation à la fois désopilante et étrange. Robert, vieux garçon pas très fin, passe ses journées dans son garage où il multiplie les expériences de téléportation. Tout ce qui lui tombe sous la main, objet ou organisme vivant, est susceptible de lui servir de cobaye. La mère Odette n'essaie plus de comprendre son fils mais s'interroge sur les disparitions qui se multiplient autour d'elle, surtout qu'elle aurait bien aimé caser son Robert avec la petite Marie-Pierre (Valérie Lesort) qui est revenue au pays. Lorsque l'inspecteur Langelaan (Stephen Wojtowicz) arrive pour mener l'enquête sur la disparition de Marie-Pierre il faudra bien qu'Odette accepte la sombre réalité sur le destin de son fils chéri.

La force du spectacle est de réussir à nous surprendre. Pas de grands effets spéciaux comme au cinéma, mais une créativité qui crée un univers décalé, entre humour et fantastique, où s'exprime notamment tout le potentiel du jeu physique de Christian Hecq. La scénographie d'Audrey Vuong, les accessoires et éléments de costume ou de décor, tout concours à la fois à un certain réalisme mis en parallèle avec un monde fantastique. Ainsi les télépods qui, tels un théâtre noir, permettent de créer l'illusion, enfermant des objets ou des cobayes soumis à la lévitation, à la déformation ou autres phénomènes matérialisant la téléportation. Idem pour la mise en scène de la transformation physique de Christian Hecq.

S'il fallait émettre un critique on peut regretter le nombre de noirs qui cassent le rythme de l'action, quand bien même l'univers choisi par Valérie Lesort et Christian Hecq intègre un tempo lent. 

On ne peut que saluer la qualité de jeu du quatuor. S'il est un brin caricatural, Stephen Wojtowicz campe un inspecteur Langelaan entre Clouseau et Tati. Valérie Sort est une irrésistible Marie-Pierre très nunuche. Christine Murillo est une Odette d'un naturel hyperréaliste. Quant à Christian Hecq il est drôle et bouleversant, jouant sur toutes les facettes du clown et du comédien.

En bref : Entre polar, comédie et science-fiction, Valérie Lesort et Christian Hecq misent sur l'humour et l'absurde et réussissent à nous surprendre et à nous émouvoir en adaptant avec brio cette nouvelle fantastique.

La mouche, librement inspiré de la nouvelle de George Langelaan, adaptation et mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, avec Christian Hecq de la Comédie Française, Valérie Lesort, Christine Murillo, Stephan Wojtowicz, scénographie Audrey Vuong, Lumières Pascal Laajili, création sonore et musique Dominique Bataille, guitare Bruno Polius-Victoire, costumes Moïra Douguet, plasticiennes Carole Allemand et Valérie Lesort, assistant à la mise en scène Florimond Plantier, création vidéo Antoine Roegiers, technicien vidéo Eric Perroys, accessoiristes Manon Choserot et Capucine Grou-Radenez

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle - 75010 Paris
Du 8 janvier au 1er février 2020



Vu le 8 janvier 2020 - Bouffes du Nord
Crédit photo @Fabrice Robin

dimanche 22 décembre 2019

WAR HORSE

PLUS VRAI QUE NATURE
*****


Albert est fils de fermier. Vivant dans le sud de l'Angleterre avec ses parents il voit sa vie changer le jour où son père achète Joey, un cheval de la cavalerie. Mais lorsque survient la Première Guerre Mondiale son père vend Joey à l'armée. Dès lors Albert n'aura plus d'autre but que de partir sur les champs de bataille de France pour retrouver son cheval et le ramener au pays.

Inspiré du premier roman de Michel Morpugo, "Cheval de guerre" le spectacle arrive en France auréolé du succès et bardé de prix et récompenses, pour seulement quelques dates à la Seine Musicale. Si la salle elle-même ne marque pas les esprits pour son confort le spectacle mérite largement sa réputation.

Pendant 2h35 le public est happé par l'action. Toute la technique et le professionnalisme du West-End sont en action. Et pourtant il suffit de peu de décors ou d'accessoires pour que l'on passe de la ferme anglaise aux tranchées, d'une maison dans la campagne française à une infirmerie du front. La mise en scène de Marianne Elliott et Tom Morris est inventive, énergique, fluide. Les effets sonores et visuels donnent l'illusion du champ de bataille, les scènes s'enchaînent à un rythme soutenu. Ils ne sont pas moins de 34 comédiens et chanteurs pour donner vie à cette fresque historique et humaine.

Mais le plus surprenant, le plus étonnant, le plus exceptionnel réside dans la présence des chevaux. Des marionnettes géantes dont Joey, magnifique animal plus vrai que nature. Fabriquées à la main par les équipes sud-africaine de la Compagnie Handspring Muppet, elles sont faites de rotin, de cuir et d'aluminium. Les trois marionnettistes qui manipulent le superbe cheval (ils sont en fait 12 à se relayer pendant le spectacle) lui donnent souffle, mouvement, en font un animal de chair et de sang, un personnage à part entière, bien vivant, suscitant empathie et émotion. On vibre, tremble pour le noble animal. On espère qu'il traversera la guerre, retrouvera Albert et la tranquillité de la campagne anglaise. On sait que comme les hommes il sortira traumatisé par les horreurs de cette guerre.

En bref : un spectacle d'une grande beauté, une histoire universelle sur le courage, la loyauté et l'amitié. Le travail remarquable des marionnettistes de la compagnie sud-africaine Handspring Puppet Company allié à la qualité des productions du West-End. Un spectacle à savourer en famille.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

La Seine Musicale
Du 13 au 29 décembre 2019
En anglais surtitré en français


Vu le 13 décembre 2019à La Seine Musicale

mercredi 17 avril 2019

LE VOYAGE DE G. MASTORNA - Comédie Française

UN MAKING-OFF PAS INDISPENSABLE
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Pour sa deuxième collaboration avec la Comédie Française, après "Comme une pierre qui roule",  Marie Rémond s'empare d'un projet avorté de Federico Fellini : le tournage jamais abouti d'un film ambitieux : Le voyage de G. Mastorna. Une réflexion sur la création, la vie, la mort. Hélas le spectacle mis en scène par Marie Rémond semble aussi inabouti que le film auquel il se réfère.

UN PROJET AMBITIEUX AVORTE

En 1965 Federico Fellini entame ce qui devait être son projet le plus ambitieux de sa carrière. Au travers le destin d'un violoniste victime d'un accident d'avion Fellini nous entraîne dans un monde entre ciel et terre, entre vivants et morts, à la recherche du sens de la vie.

C'est dans un espace bi-frontal (qui semble devenir la règle au théâtre du Vieux Colombier) que va se situer l'action. Nous assistons aux coulisses de la création : un plateau de production avec ses loges, sa régie, ses accessoires, ses lumières, ses essais pour le casting. Serge Bagdassarian est un magnifique Fellini, un réalisateur en pleine effervescence, taraudé par le doute "Vous mettez en mouvement des énergies dangereuses" lui a-t-on prédit. "Il faut respecter le mystère de la mort". Des remarques prémonitoires. Convoquant son acteur fétiche Marcello Mastroianni (Laurent Laffite crédible physiquement) le cinéaste se lance à corps perdu dans ce tournage de cauchemar qui n'aboutira jamais. On le voit entouré de sa fidèle collaboratrice Liliana Betti (sobrement  et justement interprétée par Jennifer Decker), son équipe technique avec son régisseur Rino (impeccable Jérémy Lopez), et les comédiens qui entourent G. Mastorna : Giovanni (Georgia Scalliet toujours excellente dans les rôles de nunuche), Daniele (Yoann Gasiorowski), Roberto (Alain Lenglet) et Nicolo (Nicolas Lourmeau).Les doutes du réalisateur gagnent toute l'équipe et le projet s'achemine vers l'échec et l'abandon.

BANCALE

La première partie du spectacle nous emporte avec rythme dans le tournage du film, dans un décor d’hôtel quelque part entre l'Allemagne et l'Italie. Ça vit comme on imagine le tumulte de la création : anarchique, bordélique, hésitante, frénétique, hésitante ou sûre, émouvante. Puis on bascule dans une seconde partie plus sombre où G. Mastorna, entouré d'une équipe que l'on a du mal à qualifier, va chercher un moment d'authenticité et de sincérité dans sa vie, ce moment qui sera la marque de son passage sur terre, le sens de sa vie. Une partie plus mystique où l'absence de Fellini / Bagdassarian se fait cruellement sentir et peine à transmettre la quête et la pensée du réalisateur. Le spectacle sombre dans l'ésotérisme, le flou, la lenteur et l'ennui.

A la sortie on balance entre deux sentiments. D'un côté on regrette que le film n'ai jamais pu se faire tant le projet portait en lui un souffle impressionnant. La création de Marie Rémond nous fait partager les affres et les difficultés de la création tant matériellement qu'intellectuellement, en axant sur le travail du réalisateur dans sa direction d'acteur. Hélas lorsque le spectacle bascule dans la spiritualité il perd de sa puissance et nous inflige une dernière demi-heure bien trop longue et bien trop lourde.

On regrette également le manque de profondeur des personnages secondaires. Si le jeu des comédiens n'est pas en cause tant ils sont excellents quoi qu'ils fassent, on peut regretter que seuls les rôles de Fellini et de Mastroianni soient plus ou moins développés. Tous les autres ne sont que survolés, sans profondeur, simples figurants de cette histoire de création. Quel dommage de gâcher ainsi tant de talents.


En bref : une adaptation qui fait regretter que le film n'ait pas abouti, mais un spectacle dispensable qui, malgré le talent de la troupe, Serge Bagdassarian en tête, laisse comme interrogation l'intérêt de créer ce making-off.

Le voyage de G. Mastorna, d'après Federico Fellini, mises en scène Marie Rémond, avec Alain Lenglet, Serge Bagdassarian, Nicolas Lourmeau, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Laurent Laffitte, Yoann Gasiorowski

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française - Théâtre du Vieux Colombier
21 rue du Vieux Colombier 75006 Paris
Du 28 mars au 5 mai 2019 - Durée : 2h