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jeudi 9 juillet 2026

SWING HEIL

 LET IT SWING !

***

On l'oubli souvent, mais en Allemagne aussi il y eu une résistance au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce seul en scène, Jimmy Daumas fait revivre un épisode d'un mouvement d'une jeunesse allemande amoureuse d'une musique interdire : le swing.

Nous sommes à Hambourg en 1938. Richard a 17 ans. Avec ses amis ils se retrouvent dans des bars chaque soir pour vivre leur passion : jouer et danser sur des airs de swing. Insouciance d'une jeunesse qui pense pouvoir échapper à l'intolérance qui monte dans le pays. Mais quand l'enrôlement dans les "Jeunesses Hitlériennes" devient obligatoire, chacun va choisir. Richard pense qu'il peut obéir à l'injonction tout en continuant à vivre sa passion et à garder son indépendance intellectuelle. Certains de ses amis refusent et veulent se battre pour leur liberté.

Jimmy Daumas ne ménage pas sa peine et fait preuve d'une incroyable énergie (surtout avec la canicule qui sévit dehors en ce mois de juillet 2026). Après un début festif, où il chante, danse, joue de la musique, e récit s'assombrit et la musique finit par masser au second plan, laissant place à une intensité plus dramatique. Le décor de salle de concert se transforme progressivement, les instruments étant étouffés par des affiches de propagande et des drapeaux nazis. Le comédien prête sa voix à tous les personnages, la bande de copains.

Le spectateur assiste à la montée de la violence, à l'endoctrinement des esprits, à la perte de liberté. De quoi faire réfléchir à ces situations qui évoluent rapidement, et ne sont pas restreinte au passé, ni à un pays ou un régime.

En bref : un spectacle engagé, mené tambour battant par un comédien porté par une énergie saisissante.

Swing Heil, de Romual Borys, mise en scène de l'auteur, avec Jummiy Daumas, chorégraphie Jeann Garouste, scénographie Anne Gayan, Romuald, Borys, création sonore Cédric Moulié


C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Festival Off 2026
La Nouvelle Etincelle
Du 4 au 25 juillet 2026 - Relâche 8-15-22
13h - durée 1h00

vendredi 3 juillet 2026

HUBRIS

ORGEUIL ET PASSION

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On croit tout savoir de l’Iliade. Et puis arrive une jeune troupe, qui nous offre une version claire, dense et nous laisse voir les héros d’Homère sous un angle différent, celui du regard des femmes.

L’hubris, nous dit le dictionnaire, se traduit par la démesure. Dans la Grèce antique, ce terme désignait les sentiments et attitudes extrêmes au premier rang desquels la passion et l’orgueil.

Le spectacle s’ouvre sur un décor imposant : une grande tente blanche avec au centre en fond de scène un tambour posé sur un drap imbibé de sang. Le décor est planté. Thétis, déesse marine et mère d’Achille, tente de persuader son fils de ne pas suivre les grecs et de ne pas aller au-devant d’une mort certaine comme l'a annoncé la prophétie. Mais Achille, le meilleur des grecs, préfère la gloire éternelle du guerrier mort au combat à la vie tranquille mais anonyme.

La suite nous est contée dans une réécriture moderne de l'Iliade. Outre Thétis, ce sont Briséis et sa sœur Chryséis qui sont à l’honneur. Trophée de guerre, la première est attribuée à Achille, l’autre à Agamemnon. Elles seront esclaves avec tout ce que cela comporte d’avilissement.

Rarement la mythologie grecque aura été racontée avec autant de clarté. Même le plus néophyte y retrouvera dans ces généalogies souvent compliquées. Cette version nous donne à voir des héros plus humain que dieu, dans ce qu'ils ont de meilleur, de bon, mais aussi de de plus cruel et de plus sombre.

L’action est appuyée par une mise en lumière inventive, qui se fait intimité ou violence. L’accompagnement sonore est tout aussi réussi. La mise en scène est toujours pertinente, parfois subtile, nous offrant des moments d'une grande intensité visuelle et émotionnelle. L'ensemble joue intelligemment des contrastes. 

Les cinq comédiens sont tous aussi justes.  Cécile Garnier est une mère aimante, refusant le sacrifice de son fils. Chryséis (Léa Michelot) et Briséis (Clara Jauvar-Lacoste) sont touchantes, émouvantes, bouleversantes, montrant les déchirements des deux sœurs. Mathéo Krzyzik-Braud est un Achille d'abord gamin, aspirant à l'héroïsme, transformé par dix années de guerre et par la mort de son ami Patrocle (formidable Corentin Gérold). 

En bref : une ré-visite de l'Iliade avec clarté et force, portée par une troupe de jeunes comédiens magnifiques.

Hubris, de Clara Jauvar-Lacoste d'après l'Iliade, mise en scène de l'auteure, avec Adrien Bensmaine en alternance avec mmathéo Krzyzyk-Brand, Cécile Garnier, Corentin Gerold, Clara Jauvart-Lacoste, Léa Michelot, Direction artistique Ugo Bussi, collaboration artistique Renato Ribeiro

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
La Factory - Roseau Teinturiers
Rue des Teinturiers - Avignon
Du 3 au 25juillet 2026 - 14h55 - durée 1h20
Relâche 9 - 16  23


GIRLS AND BOYS

INTERPRETATION LUMINEUSE
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Elle commence par nous raconter la rencontre avec celui qui est devenu son mari. La surprise, la passion qui s’émousse mais l’amour, la confiance et la complicité qui restent. Elle qui doute, lui qui l’encourage. Les enfants, Lynn et Danny, formidables et fatigants. Le travail, passionnant, prenant, enrichissant intellectuellement.

Mais arrive un moment où le spectateur se demande d’où cette femme nous parle. On sent bien que quelque chose s’est grippé. Jusqu’à la révélation finale.

Le théâtre de Denis Kelly n’est jamais tendre. L’écriture est dense, les émotions intenses. On en sort rarement indemne. Si l'humour est présent, il est souvent piquant. Le monologue se fait intimiste, avec une mise en lumière soignée.

Au théâtre du Tremplin - Salle Les Baladins, c’est Ophélie Audon qui porte ce texte, seule en scène. Sa présence lumineuse éclaire ce drame du masculinisme. Dans un décor très épuré, d’un geste, un regard, une expression, elle transmet avec justesse toutes les émotions qui traversent cette femme brisée par le geste d'un mari jaloux de la réussite de son épouse quand lui perd pied.

En bref : un spectacle fort. Une interprétation saisissante

Girls and boys, de Dennis Kelly, mis en scène par Marc Delétoille et Thibault Truffert, avec Ophélie Audon


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre le Tremplin - Salle les Baladins
1 rue du Bon Pasteur - Avignon
Du4au 25 juillet 2026 - 12h - durée 1h15
Relâche 9 - 16 - 23


dimanche 13 juillet 2025

ROSA ROYAL

REQUIEM POUR UNE AMOUREUSE
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Qu'il est beau ce jardin du théâtre des Halles qui sert d'écrin à "Rosa Royal".  La pièce, librement adaptée de la nouvelle de Nicolas Mathieu, donne la parole à Rosa, très belle femme de 50 ans, qui ne veut plus laisser aux hommes le droit de la bousculer. "Parce que la peur doit changer de camp". Alors elle achète une arme à feu, s'entraîne au tir, à l'objet toujours dans son sac. Un jour elle va l'utiliser pour soulager la souffrance d'un chien renversé par une voiture. C'est la rencontre avec Luc. Il a tout pour lui : gentil, prévenant, a réussi sa vie, prend soin de Rosa, l'emmène en week-end. Elle finit par s'installer chez lui. La peur a-t-elle vraiment changé de camp ?

Avant de rencontrer Luc, Rosa passait la plupart de ses soirées au bar le Royal, souvent avec sa meilleure amie. Rosa a 50 ans, deux grands garçons qui se sont éloignés, une beauté qui attire les hommes. La rudesse de ceux-ci, elle la connaît bien, à commencer par son père. Mais cette fois, c'est la dernière. On ne l'y reprendra plus. Mais il y a Luc. Alors le cœur fleur bleue de Rosa fond une nouvelle fois.

Le texte, adapté par Anne Charrier et Gabor Rassov, bouscule les certitudes que chacun a sur les violences faites aux femmes. C'est une femme qui s'adresse à nous, exprime ses pensées les plus profondes, ses envies, ses combats, sa colère mais aussi son besoin d'amour. Elle est belle Rose, pleine de vie, d'espoir malgré une vie pas toujours heureuse, et surtout une femme qui veut changer, se transformer, qui refuse de se laisser écraser. Ce n'est pas le portrait d'une femme fragile.

La mise en scène de Romane Bohringer est vive, douce, percutante, rythmée. Elle ose montrer cette femme amoureuse de la vie et de ses plaisirs. La douceur du décor et des lumières est un contraste avec la vie de Rosa et son rapport aux hommes.

Anne Charrier est lumineuse, incandescente, magnifique. Elle nous offre une prestation tout en pudeur, nous bouleverse dans un torrent d'émotions, nous laisse hébétés.

En bref : un texte et une mise en scène percutants pour un grand rôle. Anne Charrier y est bouleversante.

Rosa Royal, d'après le roman de Nicolas Mathieu, adaptation par Anne Charrier et Gabor Rassov ; mise en scène Romane Bohringer, avec Anne Charrier ; lumières Thibault Vincent ; scénographie Rozenn Le Gloahec ; costumes Céline Guignard-Rajot

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2025
Théâtre des Halles
Du 5 au 26 juillet 2026 - 21h30 - durée 1h15

La pièce sera reprise au Studio des Champs Elysées à Paris, du 12 septembre 2025 au 28 décembre 2025 - du jeudi au dimanche


KESHI

 TRAGEDIE GRECQUE EN POLYNESIE
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Hereau vit avec sa mère, sans avoir jamais connu son père. Sa mère l'entoure d'un amour fusionnel, entend le protéger du monde, n'a jamais rien voulu dire sur le père. Mais lorsque Hereau apprend qu'il va devenir père à son tour, il ressent plus que jamais le besoin de savoir d'où il vient. Il se tourne vers son meilleur ami, qui lui aussi a grandi sans père et qui a été adopté traditionnellement par la famille d'Hereau. Au cours de cette quête sur ses origines, le jeune homme va être confronté à l'âme de ses ancêtres et découvrir la dramatique vérité.

La compagnie CAMéLéON, créée en Polynésie française, s'est donnée pour mission d'être un théâtre citoyen, qui va porter via le théâtre, "auprès des publics prioritaires, éloignés ou empêchés", une offre culturelle permettant "l'échange et l'éveil des consciences".

"Keshi" aborde au travers de ce drame aux accents de tragédie grecque, des fait
s encore très présents en Polynésie mais aussi universels. Il est ici question des violences intrafamiliales. En tahitien, Keshi signifie "perle difforme", une perle non désirée, non programmée, mais qui peut devenir, par un miracle de la nature, une perle imparfaite.

Le texte de Solenn Denis, écrit après un séjour de deux mois en Polynésie, est imprégné de la culture des îles. Le paranormal, représenté ici par Tupapa'u (le revenant) fait partie intégrante de la culture polynésienne. Le sujet de l'adoption "Fa'a'amu", est une pratique traditionnelle de confiage d'un enfant, sans adoption juridique formelle.

La mise en scène d'Antonin Chalon est très soignée, amenée avec subtilité. Les décors et costumes sont travaillés, tels le spectre de la grand-mère, symbole de sagesse et repoussoir assez réaliste.

Les 4 comédiens sont unanimement justes. Ils captent notre attention de bout en bout, sont touchants, sincères, émouvants, bouleversants.

En bref : un petit bijou de théâtre qui nous vient de Polynésie, qui nous submerge d'émotions, porté par un talentueux quatuor.

Keshi, de Solenn Denis, mise en scène d'Antonin Chalon ; avec Tuarii Tracqui, Justine Moulinier, Tepa Teuru, Guillaume Gay ; Lumières Quentin Maudet ; Son Clément Althaus : Scénographie Salma Bordes

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2025
11
Du 5 au 24 juillet 2025 - 10h - durée 1h20
Relâche 11 et 18

Crédit photos @ Compagnie CAMéLéON

vendredi 11 juillet 2025

A CE STADE DE LA NUIT

EN MEMOIRE DE

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Il est minuit. À ce stade de la nuit, comme chaque soir, elle boit son café, sa journée terminée. Un moment de calme et de sérénité. Mais la radio annonce un (nouveau) naufrage d'un bateau de migrants au large de Lampedusa. Une tasse vole vers le sol, rejoindre d'autres débris.

Lampedusa,

"Le Guépard" de Visconti, adapté du roman de Giuseppe Tomasi du Lampedusa.

A ce nom, la femme fait l'association avec le film, les yeux de Burt Lancaster, l'opposition avec Alain Delon. La fin d'un monde qui doit laisser place à un nouveau monde.

Des scènes du film sont projetées sur l'écran en fond de scène. Suivent des scènes du film "The swimmer", autre film avec Burt Lancaster, ou la fuite en avant d'un homme, de piscine en piscines, pour rentrer chez lui. Puis l'artiste peintre kurde en exil Mahmood Peshawa commence à dessiner des visages, en résonnance avec le texte. 

La toute petite scène de la salle du Chapitre se fait écrin et écho de ce court texte écrit par Maylis de Kerangal en 2013. Sur ce bateau, il y avait plus de 500 migrants. Plus de 350 ont péri. Les services de secours n'ont pas sauvé ceux qu'ils auraient pu sauver apprendra-t-on plus tard.

"Il faut que tout change pour que rien ne change" dit Alan Delon. L'auteur en fait le parallèle avec la situation politique de l'Europe vis-à-vis des mouvements migratoires en Méditerranée, situation qui n'a pas évolué positivement depuis ce naufrage de 2013.

La langue singulière de Maylis de Kerangal est portée avec force, clarté mais sans emphase, par Sophie Cattani, magistrale. Pas de théâtralité mais de la sobriété pour souligner l'impuissance ressentie par cette femme (par nous spectateurs) face à ces drames répétés, une révolte intérieure qui se répète, inlassablement, sans que le monde ne semble changer. Sur la toile, les visages peints par Mahmood Peshawa se multiplient, effrayés, le regard vide, la bouche ouverte tel un dernier cri.

Le collectif ildi ! eldi a inscrit dans son projet général, depuis 2020, le travail avec des migrants artistes, pour leur permettre d'exprimer leur art, via un lieu, une plateforme nommée "Boa". "À ce stade de la nuit" s'inscrit dans cette démarche. Le spectacle présenté au théâtre des Halles dans le Off 2025 est la continuité d'un projet de 2020 initié par le peintre et le comédien Antoine Oppenheim, augmenté de la musique (angoissante) de Pierre Avia.

Le texte ne parle pas de la réponse des politiques à cette situation. Il montre une femme hébétée, impuissante, sidérée, face à un monde qui perd son humanité. Un texte à la mémoire de ces naufragés, pour ne pas oublier.

En bref : la langue de Maylis de Kerangal portée majestueusement par Sophie Cattani, et mise en peinture live par Mahmood Peshawa, pour un spectacle fort qui ne laisse pas indifférent.

À ce stade de la nuit, texte de Maylis de Kerangal, mise en scène Antoine Oppenheim et Sophie Cattani, avec Sophie Cattani et Mahmood Peshawa ; Lumières Cyril Meroni ; Musique Pierre Aviat ; scénographie Cyril Meroni ; vidéo Antoine Oppenheim - Production Collectif ildi ! eldi.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2025
Théâtre des Halles
du 5 au 26 juillet 2025 - 16h15 - Durée 55'
Relâche 9 - 16 - 23

Crédit photo @ Antoine Oppenheim

jeudi 13 juillet 2023

DENALI

VICTIME OU COUPABLE ?
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L'histoire se passe en 2019, à Anchorage. Le corps d'une adolescente, Cyntia, est retrouvé dans une forêt, tuée d'une balle dans la nuque. Les deux dernières personnes à l'avoir vu vivante sont ses amis Denali et Kayden. Deux enquêteurs, Jessica Hays et Lenny Torres vont mener l'enquête et rapidement découvrir la vérité.

"Denali" est le récit de cette enquête. Construit comme une série policière le spectacle se déroule en trois parties, comme trois épisodes que l'on pourrait regarder lors d'un marathon série. Deux espaces se distinguent sur le plateau : un tiers est dédié à la salle d'interrogation, le présent. Le reste de l'espace scénique est le théâtre des flashbacks, des reconstitutions des faits. Un voile noir en avant-scène reçoit des projections : générique, lieux, dates.


"Denali" est l'histoire d'un fait divers sordide. Il met en scène une jeunesse désœuvrée, branchée séries télé, jeux vidéo et internet, autocentrée sur son image et qui est convaincue que la réussite c'est l'argent, et qu'il est facile d'en gagner, notamment grâce aux réseaux sociaux. C'est le portrait d'une partie d'une génération qui n'a plus de libre arbitre. Au travers de ce spectacle l'auteur s'interroge sur le statut de ces jeunes : coupables ou victimes ?

En reprenant tous les codes des séries TV policières, le script et la mise en scène ancrent ce fait divers dans l'univers de cette jeunesse : instantanéité, rapidité, proximité, goût pour le sordide. Les auteurs mettent ainsi le spectateur face à ses convictions, ses interrogations, ses contradictions.

Les jeunes comédiens sont tous d'une extrême justesse. En découvrant leurs histoires personnelles, leur environnement,  on finirait presque par comprendre les protagonistes sans pour autant être en empathie avec eux , L'accompagnement musical créé en live participe à l'ambiance noire d'un thriller addictif, de même que la scénographie.

En 2021 la maquette du spectacle a été présentée par Nicolas Le Bricquir lors du prix du Théâtre 13, et a reçu le prix du public.

En bref : coup de cœur pour spectacle complet à découvrir d'urgence

Denali, de Nicolas Le Bricquir, mise en scène de l'auteur, avec Lucie Brunet, Lou Guyot, Caroline Fouilhoux, Jeremy Lewin, Lauriane Mitchell, Guillaume Ravoire, Louise Guillaume (musique live)

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2023
La factory - Théâtre de l'Oulle - 19 Place Crillon Avignon
du 7 au 29 juillet - 15h30 - durée 1h30
Relâche les lundis

Crédit photo : @Lynda Mihoub - Agence LM

vendredi 7 juillet 2023

IPHIGENIE A SPLOTT

 KO DEBOUT
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Elle est venue nous demander des comptes, à nous qui sommes assis tranquillement dans nos fauteuils, qui la regardons alors que nous baisserions sûrement le regard si nous la croisions dans le rue.

Elle, c'est Effie. "Pouffiasse", "Paumée", voilà les noms qu'on lui donne, y compris Kevin son copain. Dans ce quartier désindustrialisé, délaissé de Cardiff, la seule façon qu'elle a trouvé pour affronter (fuir) une vie de chômage, c'est de se réfugier dans l'alcool, la drogue, le sexe. Et puis un jour, un soir, elle croisse la route de Ian, un soldat blessé aux combats. Coup de foudre. Elle le pense réciproque. Mais... Ce soir-là sa vie a basculé. C'est pour ce qui s'est passé ensuite qu'elle vient nous demander des comptes.

Sur la scène délimitée par 3 lignes de LED à hauteur de la taille, trois musiciens (François Sauveur, Pierre Constant et Julien Lemonnier) entament un morceau qui va crescendo, dans un décor qui évoque un ring de boxe avec un fauteuil en cuir dans un coin. En fond de scène un personnage fait les cent pas puis bondit sur scène. Dès les premières notes on sent, on sait que ce sera intense, percutant, que le drame va survenir, nous cueillir.

Effie, bonnet, baskets et survêtement, ne tient pas en place. Hargneuse elle interpelle le public. "Vous là, calés dans vos sièges tranquilles, vous attendez quoi ?". Avec une énergie incroyable et une rage insondable, Effie (excellentissime Gwendoline Gauthier) va nous raconter son histoire, sa vie dans un district abandonné depuis longtemps par les pouvoirs publics. Quasiment sans un instant de répit elle déroule sa routine puis son combat, nous laissant K.O. lorsque nous comprenons comment elle est devenue Iphigénie.

La mise en scène de Georges Lini est épurée, laissant toute la place au texte du gallois Gary Owen et à l'interprétation percutante de Gwendoline Gauthier, soutenue par le trio de musicien et leur son rock. Un spectacle qui trouve un écho particulier en France si on songe, entre autres, aux Gilets Jaunes.

"Iphigénie à Splott" a gagné le prix de la meilleure pièce au Theatre Awards à Londres. Jouée plus de 50 fois à Bruxelles on ne peut que lui souhaiter que le succès qu'elle va connaître à Avignon la portera sur une scène à Paris et en tournée en France.

En bref : Spectacle coup de poing et coup de cœur. Gwendoline Gauthier incarne une Iphigénie des temps modernes avec une interprétation aussi percutante que le texte qu'elle porte. Un grand moment du Off2023

Iphigénie à Splott, texte de Gary Owen traduit par Blandine Pélissier et Kelly Rivière, mise en scène Georges Lini, avec Gwendoline Gauthier, Direction musicale François Sauveur, musiciens, Pierre Constant, Julien Lemonnier et François Sauveur, créations lumières Jérôme Dejean

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon - Off 2023
Le 11 - 11 Boulevard Raspail
Du 7 au 26 juillet - 10h20 - durée 1h30
Relâche 13 et 20 juillet
A partir de 16 ans

vendredi 27 mai 2022

NUIT CAPITALE - 30è Festival de Théâtre de Maisons Laffitte

 PARIS NE BRULERA PAS


"Nuit capitale" est un peu une version Reader's digest de la pièce de Cyril Gély "Diplomatie". L'auteur imagine un dialogue fictif entre le Général Dietrich von Choltitz, chef des armées allemandes à Paris, et le consul de Suède Raoul Nordling. La scène se déroule dans la nuit du 25 août 1944 à l'hôtel Meurice. Nuit capitale puisqu'elle scellera le destin de la ville lumière. Si la pièce originale dure plus de 2h, la Compagnie de la Trille Blanche en donne une version raccourcie de moins d'une heure.

Au cours de cette rencontre deux visions s'opposent. Le Général von Choltitz n'est en poste que depuis deux semaines. Hitler lui a confié la mission de détruire Paris avant l'arrivée des troupes alliées. Le consul Raoul Nordling dispose de quelques heures pour le faire changer d'avis. Le militaire allemand, rompu à l'obéissance et à la loyauté à sa patrie, est mis face à sa conscience. Si le diplomate suédois joue sur la fibre de la culture, du patrimoine historique et du jugement des générations futures, le général est tiraillé entre tout ce qui a fait sa vie et l'amour de ses proches retenus en otage par Hitler.

Le spectateur le sait : l'armée allemande ne mettra pas à exécution le projet de destruction de la capitale française. C'est donc ailleurs que se situe l'intérêt du texte. Dans l'ensemble la mise en scène pose bien cette dualité entre les deux personnages. L'un est posé, tempéré, érudit, solennel. L'autre ne tient pas en place.

Dans cette mise en scène de qualité portée par deux comédiens de très bon niveau, il m'a manqué peu de choses pour que je sois totalement convaincue. Un peu plus de force dans le jeu, plus de tension dans l'affrontement entre les deux personnages. J'aurais aimé plus de colère, plus de force dans le Général von Choltitz. Par ailleurs le parti pris d'une version très courte précipite la bascule du général. Elle arrive trop vite et devient peut-être moins compréhensible.

Il n'en demeure pas moins une belle composition qui laisse suffisamment de place au questionnement sur la réalité historique et le miracle qui nous permet toujours de jouir aujourd'hui de la magnificence de notre belle capitale.

Le point de vue de Véro du blog Théâtr'elle à lire en cliquant ICI

Nuit capitale, d'après Cyril Gély, mise en scène de Dom Lakanal, avec Olivier Heyraud et Dominique Chivot, avec la participation de Carole Dardenne et l'aimable collaboration de Fabien Moulin, costumes Constance Talewee

Vu le 26/05/2022 - Vieille église - Maisons Laffitte


POUR UN THEÂTRE SOLIDAIRE

 

On ne peut pas parler du Festival de Théâtre de Maisons-Laffitte sans parler de PSE - Pour un sourire d'enfant. Association d'intérêt général reconnue de bienfaisance, apolitique et non confessionnelle, PSE défend les Droits des Enfants.

 Depuis plus de 25 ans elle agit au Cambodge pour sortir les enfants de l'extrême misère et les mener jusqu'à un métier. Reconnue par les autorité cambodgiennes, l'association intervient dans le respect du pays, en collaboration avec les habitants. Elle est lauréate du Prix des Droits de l'Homme de la République Française.

 La famille Biessy et l'équipe du Festival soutiennent son action depuis de nombreuses années. Si le festival ne sert pas à lever des fonds pour PSE, c'est néanmoins pour moi l'occasion idéale de signaler son action et de vous inviter, si vous souhaitez participer à cette aventure, à faire un don en cliquant ICI.

samedi 5 octobre 2019

ELEPHANT MAN - Folies Bergères

UN DUO EXPLOSIF QUI FAIT PSCHITT
**


C'est un des rendez-vous attendus de cette première partie de saison : la confrontation sur scène du couple sulfureux Joey Starr / Béatrice Dalle. La déception est à la hauteur de l'attente. Le couple atomique ne convainc pas dans une mise en scène qui manque de rythme.

Joseph Merrick est un phénomène de foire. Dans le Londres de 1884 il est Elephant Man, la pièce maîtresse du spectacle présenté par le vil Ross, coincé entre la femme à barbe et les sœurs siamoises. Quand le Professeur Treves le découvre il achète sa liberté et l'héberge dans son hôpital. John Merrick ne cessera d'être une curiosité. Atteint de malformations sur tout le corps, rendu complètement difforme, après le peuple ce sont les scientifiques et les bourgeois qui viennent le voir. Une courte vie de misère qui ne connaîtra de répit que dans le regard d'une femme, Madame Kendall, une actrice célèbre qui tombera amoureuse de lui.

Chacun se souvient du film de David Lynch. Tourné en noir et blanc il a ému plus d'une génération de cinéphiles. C'est cette histoire vraie que David Bobée met en scène, à partir d'une traduction de la pièce de Bernard Pomerance. Il confie le rôle de John Merrick à Joey Starr.

Dès la première scène on est en empathie pour ce personnage soumis à la cruauté du monde. John Merrick est montré dans toute son humanité, par opposition à tous ceux, de Ross, le propriétaire de salle de spectacle, au gardien de l'hôpital, qui profitent du handicap du pauvre homme pour tenter d'en tirer avantage. Joey Starr compose une interprétation à la fois forte et sensible, puissante et touchante.

Tout comme lors de la création de la pièce à Broadway Joey Starr n'est pas maquillé ni équipé de quelque dispositif qui rendrait son corps difforme. Il s'exprime par des sons rauques. Lorsqu'il se décide à parler c'est d'une voix qui semble déformée, comme un vibrato. Une démarche lourde, hésitante, un regard vide, hagard. Le monstre n'est pas sur scène, il est dans le regard que les autres portent sur lui. C'est que veut montrer le texte et la mise en scène de David Bobée : un message de tolérance tout en nous amenant à nous demander qui est le plus monstrueux de John Merrick ou de ses visiteurs.

Face à lui Christophe Grégoire est un Docteur Treves sensible. Il exprime toute l'ambivalence de ce scientifique partagé entre la curiosité de son art et la sincérité de l'homme touché par l'humanité de son patient qu'il tentera de protéger du mieux qu'il peut.

Autour de ces deux personnages la troupe est très inégale. La pièce traîne en longueur, mal servie par un texte faible. David Bobée a mis l'accent sur le fantastique, la psychologie, la pensée intérieure. Les scènes de jour alternent avec des fantasmagories cauchemardesques où les pensées de Merrick s'expriment dans la danse inquiétante d'une danseuse reptilienne (étonnante Xio Yi Liu). Béatrice Dalle passe complètement à côté du rôle de Madame Kendall. Là où on attendait une confrontation puissante, ses scènes avec Joey Starr sont d'une platitude déconcertante.

Il y a néanmoins quelques bonnes idées dans la mise en scène. Ainsi cette scène à la fin de la première partie ou chacun exprime l'humanité de John Merrick "Il est comme moi" tandis que l'homme humble et discret, construit une maquette de cathédrale. Mais c'est dans la belle création musicale et non pas dans le texte ni l'interprétation qu'il faut chercher la montée en puissance de la dramaturgie. Le décor blanc de l'hôpital en ajoute dans la froideur et au bout du compte l'émotion ne nous saisis pas comme on l'aurait espéré.

En bref : une rencontre explosive qui fait pchitt. Un texte et une mise en scène qui rendent pesantes les 3h de spectacle. Reste la prestation puissante et émouvante de Joey Starr.

Elephant Man, texte de Bernard Pomerance traduit par Pascal Colin, adaptation libre Pascal Colin et David Bobée, mise en scène David Bobée assisté de Sophie Colleu, avec Joey Starr, Béatrice Dalle, Christophe Grégoire, Michael Cohen, Clémence Ardoin, Gregori Miège, Xio Yi Liu, Radouan Leflahi, Papythio Matoudidi, Luc Bruyère, Arnaud Chéron. Création lumière Stéphane Babi Aubret, scénographie Aurélie Lemaignen et David Bobée, création musicale Jean-Noël Françoise, création vidéo Wojtek Dorszuk

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Folies Bergères
32 Rue Richer 75009 Paris
Du 3 au 20 octobre 2019


crédit photo @Arnaud Bertereau

mardi 3 septembre 2019

LES TÉMOINS

PRESSE LIBRE ?
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Le feuilleton théâtrale "La chute d'une nation" qui racontait une campagne électorale qui voyait l'élection surprise d'un président d'extrême droite avait enthousiasmé le public il y a quelques années. Yann Reuzeau nous propose la suite, vu du côté du monde du journalisme. Quelle liberté d'expression dans un pays où le nouveau président se méfie des médias ? Passionnant.


LA PEUR !

Au soir de l'élection présidentielle qui a porté l'extrême droite au pouvoir c'est le choc au sein de la rédaction de "Les Témoins", média en ligne qui prône un journalisme d'investigation indépendant. Eric, rédacteur en chef, est en état de sidération que renforce la dépression qu'il subit depuis des semaines. Anna évoque la peur de devenir paranoïaque face à ce nouveau pouvoir qui n'a pas caché sa méfiance vis-à-vis de la presse. Romain est absent. Ses collègues craignent pour sa sécurité alors que des émeutes urbaines éclatent et que l'on a lancé le macabre décompte des blessés et des morts. Hassan est dans l'expectative tandis que Catherine, cofondatrice du journal se demande quelle attitude adopter pour continuer à exister dans ce nouveau paysage politique sans perdre l'intégrité et l'éthique qui sont la ligne de la rédaction.

Inutile d'avoir vu "La chute d'une nation" pour se laisser entraîner dans les interrogations de "Les Témoins".  L'écriture dynamique de Yann Reuzeau nous interpelle sur la liberté de la presse, les compromissions avec le pouvoir. Il s'interroge sur ce que pourrait être l'information dans une société qui sombre dans la dictature. Politique fiction, analyse des dérives d'un système : sommes-nous totalement dans la fiction ?  Sommes-nous assez vigilants ? Pouvons-nous rester indifférents ? A l'heure des fake-news, de la prolifération des réseaux sociaux, de l'information 24h/24h quels sont nos garde-fous ?

HALETANT

La scénographie place le cœur de l'action au sein du comité de rédaction du média. Des lignes au sol et en fond de scène délimitent cet espace de réflexion, de discussion, tout en enfermant cette rédaction qui est plongée dans la tourmente et qui se désagrège comme les individus qui l'occupent. Ce centre laisse sur les deux côtés de l'espace pour les scènes extérieures. La mise en scène dynamique permet de passer avec fluidité d'une scène à l'autre, dans un schéma qui fait penser au montage de séries télé. Un écran en fond de scène est utilisé avec intelligence, miroir de la page internet du site des Témoins, déroulant en direct le fil d'une actualité mouvante, inquiétante.

La mise en scène, couplée à cette scénographie, nous entraîne dans un récit captivant, haletant, parfois sidérant. Les comédiens et comédiennes qui pour la plupart faisaient déjà partie de l'aventure de "La chute d'une nation" captent notre attention, nous touchent par leur questionnement, leurs doutes, leurs dilemmes, leurs batailles intérieures, leur cheminement intellectuel. On espère qu'il y aura une suite !

En bref : "Les Témoins" nous questionne sur la liberté de la presse et son rapport avec le pouvoir. En nous plongeant dans le chaos d'une élection électorale à l'issue aussi inattendue que déroutante Yann Rézeau nous présente une fiction politique criante de vérité. Même si vous n'avez pas vu "Chute d'une nation" ne passez pas à côté de ce spectacle fascinant.

Les Témoins, de Yann Reuzeau, mise en scène de l'auteur, avec Frédéric Andrau, Marjorie Ciccone, Frédérique Lazarini, Morgan Perez, Tewfik Snoussi, Sophie Vonlanthen.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Manufacture des Abbesses
7 Rue Véron 75018 Paris
A partir du 29 Août 2019
Jeudi - vendredi - samedi 20h45 - dimanche 17h

Vu Août 2019 à la Manufacture des Abbesses

vendredi 19 juillet 2019

LE PETIT BOUCHER

UNE ECRITURE SINGULIÈRE
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Félicité est une adolescente heureuse. Elle mène une vie paisible dans son village paisible. Un peu rebelle, elle est entourée d'une famille aimante. Tout va bien dans son petit village loin de tout. Elle est amoureuse. Il vont se marier. Mais le destin en a décidé autrement. Une ombre rode sur le village. Félicité ne sera pas épargnée par le drame. Mais comment raconter, comment prononcer les mots pour décrire ce qui lui est arrivée, ce qu'elle ressent ?

Dans cet hôpital où elle séjourne aujourd'hui Félicité doit parler, raconter son histoire, ce matin qui va bouleverser sa vie et celle de ses proches. Petit à petit les mots vont venir, prêts à être déposés dans la boite. Progressivement elle va renaître, dépasser le déni, accepter son destin, faire sien ce petit boucher, cet enfant qu'elle porte et qu'elle n'a pas voulu et qu'elle va réussir à nommer.

Le texte de Stanislas Cotton se déroule comme un long poème dramatique. Une écriture singulière faite de phrases courtes et de narration. Une écriture poétique mais aussi parfois âpre, qui peut être déroutante. Marion Bottolier s'en empare pour une prestation étonnante. Elle incarne avec beaucoup de sensibilité et une étonnante maturité cette adolescente perdue, victime d'un viol, et son long chemin vers la résilience.

La scénographie et l'ambiance sonore participent à la délicatesse de ce spectacle qui parvient à parler d'un sujet douloureux avec beaucoup de poésie. Le drap blanc de fait théâtre d'objet puis théâtre d'ombres. Le décor se déconstruit au fur et à mesure de la reconstitution du puzzle par Félicité, comme pour faire place nette pour son nouveau départ.

En bref : Un texte à l'écriture singulière et une interprétation forte pour un spectacle qui aborde avec délicatesse la question des violences faites aux femmes. Fascinant.

Le petit boucher, de Stanislas Cotton, mise en scène Agnès Renaud, avec Marion Bottollier, chorégraphies Marjorie Duprès, scénographie Anne Bothuon, lumières Véronique Hemberger, univers sonore Jean de Almeida, costumes et accessoires Lou Delville, Conseil marionnettique Brice Coupey

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Festival Off 2019
11 Gilgamesh Belleville
11 Boulevard Raspail 84000 Avignon
Du 5 au 26 juillet 2019 - 13h50 - Dure : 1h15

lundi 2 avril 2018

SANDRE - Maison des Métallos

SAISISSANTE ÉVOCATION D'UNE ÂME BLESSÉE
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DESTIN DE FEMME

Un fauteuil vieillot au centre de la scène. Sur sa gauche une lampe à frange, vieillotte elle aussi. Une lumière chaude centrée sur les deux objets. Trois notes de musiques étirées en un rythme lancinant en boucle. Lorsque le noir se fait pour laisser Erwan Daouphars s'installer l'ambiance est lourde, le silence se fait, temps suspendu avant que ne se livre cette confession d'une femme.

Dans une formidable progression dramatique elle égrène ses souvenirs de femme amoureuse puis trompée et enfin abandonnée. Le ton navigue entre nostalgie, recul, humour grinçant, colère, distanciation, émotion. "Je ne me plains pas. Ça change rien aux choses". Si elle semble parfois désabusée, ce qu'elle nous livre c'est le destin tragique d'une femme élevée dans des principes d'un autre temps. En tant qu'épouse elle doit tout faire pour le bonheur de son mari, jusqu'à s'oublier. Elle a toujours pensé et agit pour le bonheur de cet aime qui l'a épousée, écoutant les bons conseils de sa mère. Mais le temps a fait son oeuvre. La passion, pour autant qu'elle ait jamais existé, s'est émoussée comme le corps de cette femme qui s'est épaissi à force de grossesse et de bonne cuisine. Car n'est-ce pas par une bonne table que l'on (re)tient un homme ? Est-elle pour autant une femme soumise ?

Son récit est à la fois confus et lucide. "On ne s'empare pas d'un ventre pour lui tourner le dos". Le texte de Solenn Denis est d'une extrême finesse, comme l'interprétation d'Erwan Daouphars. Il ne cherche pas à singer ou imiter la femme qui parle. Malgré la force et la carrure du comédien Elle est là, dans son peignoir défraîchi, le corps alourdi par la bonne cuisine et le temps. Elle n'est pas folle, elle est morte. Elle transpire le drame, l'abnégation, le malheur, la solitude. Une vie de soumission à un amour fantôme. Est-elle une Médée moderne ? En commettant cet affreux acte irréparable cherche-t-elle à garder cette homme ou veut-elle inconsciemment les punir tous les deux ? "Tu me reprends l'amour, je reprends la chair de ma chair".

Le subtil travail de lumière fait de diagonales de lignes horizontales ou verticales, d'alternance de ton chauds ou froids accompagne la tension dramatique pour atteindre son acmé dans une formidable et saisissante image finale.

En bref : un texte fin et ciselé porté par une saisissante et magistrale interprétation. Un destin de femme entre les espoirs d'une jeune mariée aux désillusions de l'épouse abandonnée. Un voyage poignant dans un âme blessée. Un spectacle intimiste tout en sobriété et retenue.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Maison des Métallos
Du 27 mars au 8 avril 2018
du mardi au dimanche


samedi 2 septembre 2017

LA RAFLE DU VEL D'HIV

LA FIN DE L'INNOCENCE
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16 Juillet 1942. Une date inscrite en rouge sang dans nos livres d'histoire. Dans un seul en scène d'une forte intensité dramatique Philippe Ogouz raconte la rafle du Vel d'Hiv telle que l'a vécu Maurice Rajsfus alors âgé de 14 ans.

LA FIN D'UN MONDE

"Hier c'était encore l'été". En ce mois de juillet 1942 Maurice Rajsfus a 14 ans. Collégien il vit modestement avec ses parents et sa sœur à Vincennes. Le bel âge. Pas encore adulte mais pas encore totalement sorti de l'enfance. L'âge de l'insouciance. Mais comme dit la chanson, d'autres gens en avaient décidé autrement. La rafle du 16 juillet 1942, la plus grande opération de ce genre pendant l'occupation, orchestrée par la police de Vichy, va transformer ce monde.

Ses souvenirs, Maurice Rajsfus les a regroupés en trois livres : "Opération Etoile Jaune", "La rafle du Vel d'Hiv" et "Chroniques d'un survivant". Il y raconte ces jours d'avant, la vie insouciante de l'adolescent dans un Vincennes où les rues s'appellent "Liberté", "Egalité" ou "Fraternité". Les amis, les professeurs dont on se moque avec une certaine bienveillance. L'image du Maréchal Pétain. Et puis cette étoile jaune que la France de Vichy impose aux juifs. Jusqu'à ce 16 juillet 1942 où le destin de 15.000 juifs de Paris et de sa banlieue, dont 5.000 enfants, bascule dans l'horreur.


DEVOIR DE MÉMOIRE

Philippe Ogouz adapte le récit de Maurice Rajsfus en un seul en scène qu'il a écrit, mis en scène, qu'il interprète, et dans lequel il mêle récit historique et données administratives factuelles. Cet événement, l'un des plus honteux et des plus monstrueux de l'histoire de France, il nous le fait vivre à travers les yeux d'un adolescent, rescapé miraculeusement de cette horreur. Les mots sont là, précis, cruels, dans toute la puissance dramatique de l'horreur vécue par le narrateur. Dans un espace vide, sous un méticuleux jeu de lumière mis au point par André Diot, Philippe Ogouz dialogue avec l'accordéon de Paul Predki qui lui répond, se fait parfois léger, souvent grave et de la lourdeur de plomb du drame qui nous est compté. L'émotion est là, sans fioritures, portée par la musique de l'accordéoniste.

"Les mots ne crient pas, ne chantent pas, ne mentent pas, ils disent".

La rafle du Vel d'Hiv, d'après l'oeuvre de Maurice Rajsfus, adaptée, mise en scène et interprétée par Philippe Ogouz, musique de Paul Predki

En bref : Avec cette adaptation qui met en avant le texte de Maurice Rajsfus Philippe Ogouz participe au devoir de mémoire. Un spectacle d'une très forte intensité dramatique.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
7 Rue Véron 75018 Paris
Du 30 août au 11 novembre 2017
Du mercredi au samedi à 19h00

jeudi 20 juillet 2017

LE CHOIX DES AMES

UN TEXTE HUMANISTE
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Verdun. 1919. Raoul, agriculteur de Touraine écrit à sa mère depuis les tranchées. Garçon un peu simplet, troisième et dernier fils de la famille il est parti au front pour venger ses frères morts pour la France. Dans la tranchée en face Franz, violoncelliste, écrit à sa femme que tout va bien et que le moral est très bon, mentant pour ne pas lui faire peur. Lorsque l'offensive est lancée pour sortir de cette guerre de tranchées ils se retrouvent ensemble prisonniers d'un trou d'obus. Le destin de deux soldats au cœur d'une guerre qui les dépasse.

Les deux soldats d'armées ennemies ne pourront s'en sortir qu'en s'aidant l'un l'autre. Franz, humaniste, musicien cultivé, va devoir en convaincre Raoul, inculte et paysan, une personnalité plus "brut". Pendant les heures qu'ils vont passer au fond du trou c'est d'abord l'affrontement, la méfiance. Franz blesse Raoul à la jambe. Au milieu du chaos les deux hommes vont affronter leur peur de l'autre, de l'ennemi, comprendre qu'il est aussi un homme avec ses joies, ses espoirs, ses peines. Ils devront dépasser leurs différences pour apprendre à faire confiance à l'autre, élever leur âme pour se détacher de la haine des hommes.

Le texte de Stéphane TITECA n'est pas "encore un autre texte sur la Première Guerre mondiale". C'est un prétexte historique pour parler du vivre ensemble. Ces deux hommes coincés au fond d'un trou on le choix entre rester sur leurs préjugés et mourir au fond de ce trou, de cette tombe, ou ouvrir leur esprit et leur âme à l'autre, essayer de le comprendre, lui faire confiance, être dans l'entraide pour vivre.


Alexis DESSEAUX et Stéphane TITECA sont magnifiques. Grâce à une scénographie bien étudiée et à une bande-son efficace le spectateur est plongé dans l'enfer de Verdun. Le souci de réalisme est poussé loin. Ainsi après l'explosion qui les pousse dans le trou ressentons comme eux les acouphènes consécutifs à l'explosion. 

L'âme c'est une petite pièce en bois qui transmet les vibrations dans l'instrument. Sans elle le violoncelle aurait une sonorité sourde et vide.

En bref : Un spectacle humaniste qui s'appuie sur un épisode de la Première Guerre mondiale. Une belle écriture, une interprétation exemplaire. Un très beau moment d'histoire et de théâtre. A ne pas manquer

Le choix des âmes, de Stéphane Titeca, mis en scène par Valérie Lesage, avec Alexis Desseaux et Stéphane Titeca, scénographie Danièle Marchal, musique, ambiance sonore et lumière : Guilaume Druel

C'EST OU ?  C'EST QUAND ?
Avignon Off 2017
La Luna
1 Rue Séverine 84000 Avignon
Du 7 au 30 juillet 2017 - 15h45 - durée 1h10



lundi 17 juillet 2017

ON NE VOYAIT QUE LE BONHEUR

LA LONGUE VOIE DU PARDON ET DE LA RÉDEMPTION
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Une atmosphère zen règne dans la salle lorsque l'on entre. Chants d'oiseau et bruit de ressac. Rideau blanc agité par une légère brise. Sentiment de calme et de sérénité également dans le pas de deux par lequel Grégory Baquet et Muriel Huet des Aunay font leur entrée. Pourtant l'histoire d'Antoine et de Joséphine est loin d'être un long fleuve tranquille.

Antoine, la quarantaine, est expert en assurance. En cas de vol ou accident de voiture il fixe le montant de l'indemnité, le prix d'une vie. Cynisme ? Il dresse de lui-même un portrait peu valorisant: un être lâche (il le doit à son père), sans consistance, père de famille, trompé par sa femme qui a une situation meilleure que la sienne. Un jour il laisse parler son empathie pour une victime et remet un rapport falsifié. Il est licencié. La chute commence. Le mépris de la part de sa femme, de ses enfants, de lui-même. Mais un jour il décide que plus personne ne le prendra plus pour un imbécile. Il se retourne sur sa vie, se demande ce qu'elle vaut, comment un geste irréparable. Le pardon et la rédemption sont-ils toujours possibles ?

Cette adaptation du roman de Grégoire Delacourt (La liste de mes envies) qui raconte toute l'horreur d'une tragédie familiale, met l'accent sur l'adolescence et la re-construction de soi. Sans reprendre la trame du livre, la pièce entremêle le récit d'Antoine et celui de sa fille Joséphine. Tandis que l'un tout en ne fuyant pas ses responsabilités entame un long chemin vers la rédemption, l'autre, adolescente à l'époque du drame, va mener un combat pour retrouver une vie normale et arriver au pardon. Pour Antoine comme pour Joséphine les non-dits, les silences, les secrets de famille, tout ce qui dans l'enfance a mené à une misère affective pour l'un, à la désillusion pour l'autre, vont devoir être surmontés pour atteindre le pardon, la rédemption et finalement la réconciliation.

Grégory Baquet donne à Antoine toute sa sensibilité. Antoine est touchant de fragilité. Malgré l'horreur de son geste on est en empathie avec lui qui affirme sa lâcheté, sa souffrance d'avoir reproduit le schéma de son enfance, celle d'avoir commis ce geste. A ses côtés Muriel Huet des Aunay, qui interprète plusieurs rôles, est éblouissante de justesse, de douceur, de sensibilité. Tous deux sont bouleversants et touchent au cœur dans ces parcours parsemés de colère, de rage, de doute, de désespoir, de remords. La fluidité de la mise en scène rend l'intensité dramatique du texte, sans artifices qui le ferait tomber dans le mélo. Sans complaisance c'est une réflexion introspective qui prend de la distance par rapport à la violence du drame, laissant le spectateur secoué par des émotions contradictoires.

En bref : deux comédiens bouleversants pour une adaptation fluide et sensible de ce drame familial

On ne voyait que le bonheur, roman de Grégoire Delacourt, adaptation et mise en scène de Grégori Baquet, avec Muriel Huet des Aunay et Grégori Baquet

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2017
Théâtre Actuel
Rue Guillaume Puy 84000 Avignon
du 6 au 30 juillet 2017 - 10h15 - Durée : 1h15