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samedi 26 octobre 2019

STALLONE

UPPERCUT EN PLEIN CŒUR
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Quel est le point commun entre Franky Balboa et Lise, une jeune secrétaire médicale ? Sylvester Stallone ! Fabien Georgeart et Clotilde Hesme mettent en scène les mots d'Emmanuelle Bernheim. Un très beau moment de théâtre. Une histoire simple et émouvante. La belle surprise du Festival d'Automne à Paris.

STALLONE FOR EVER

Le plateau est quasiment nu. A jardin une table sur laquelle sont posés un ordinateur portable et un synthé. A cour un micro sur son pied. Au sol un plastique blanc délimite l'espace. Comme un ring de boxe sans cordes. Clotilde Hesme entre accompagnée de Pascal Sangla. Lui s'installe à la table, elle devant le micro. En fond sonore les dialogues du film Rocky 3. Pas d'image, juste le son. Étonnant de la part d'un cinéaste (mais on ne va pas se plaindre de ne pas être noyés de vidéo dans un spectacle de théâtre, si ce n'est un visage qui pendant quelques secondes va s'afficher timidement, progressivement en fond de salle avant de disparaître aussi discrètement qu'il est apparu).

Commence alors le récit de la seconde vie de Lise. Nous sommes en 1983. Sûrement pour faire plaisir à son petit ami Michel, Lise est dans un cinéma. Elle regarde "Rocky 3". Ce film va bouleverser sa vie. En voyant le courage de Franky Balboa, boxeur déchu de son titre qui va se battre pour le reconquérir, Lise reçoit un uppercut. Sur le chemin de la maison elle pense à ce qu'elle a fait de sa vie. Le lendemain, frappée par la grippe, elle s'identifie à Rocky. Comme lui elle va repartir des bases, reprendre les rênes de sa vie. Elle va quitter son travail, reprendre ses études de médecine. Face à l'incompréhension de son entourage elle rond les ponts avec ses parents, avec Michel. Non elle ne sera pas une "looseuse". Fini de subir. Elle met les gants, au propre comme au figuré, remonte sur le ring de sa vie, mène ses combats pour être enfin elle-même. 

Et tout au long de ce parcours un fil rouge : les films de Sylvester Stallone. Lise l'a juré, elle les verra tous, en salle, coûte que coûte. Ils seront la colonne vertébrale qui l'aideront à tenir debout, à avancer, même quand la carrière de l'acteur se fera plus chaotique, comme la vie. Et toujours "The eye of the Tiger" qui lui redonne un coup de fouet quand elle sent sa détermination faiblir. Après de longues années de travail acharné elle devient médecin, rencontre enfin l'amour, fonde une famille. Plus qu'une renaissance une émancipation.

UNE BELLE HISTOIRE

Le récit est dit à la 3ème personne. Cette histoire simple Clotilde Hesme lui donne vie. Elle bouge, danse, se balance comme une boxeuse, hésite, se fige, s'anime. Elle ne dit pas, elle vit les mots d'Emmanuelle Bernheim. Une écriture fluide, précise, qui s'attarde sur les détails sans les étirer, avec ce qu'il faut de précision pour en souligner l'importance. Des mots simples pour des émotions complexes. Clotilde Hesme les fait vibrer. Un phrasé qui suit le rythme de la vie de Lise, avec ses emballements, ses hésitations, ses pauses. Un rythme qui est porté par la musique. Plus qu'un accompagnement elle constitue le troisième personnage de ce spectacle. 

Troisième car le second est Pascal Sangla. Depuis sa table il dialogue avec Louise. Il l'interrompt, lui répond, mène des discussions annexes, se faisant l'interprète de tous les personnages annexes (dont une irrésistible copine de fac). Pour chacun.e il a le ton juste, d'une voix douce, presque murmurée. Complice, partenaire, complément indispensable et idéal de Lise / Clotilde Hesme. Il est aussi l'interprète de cette troisième actrice : la musique. Il ne se contente pas de décortiquer la chanson de Survivor, il la tord dans tous les sens, la transforme, la modèle au rythme de la vie de Lise, accompagnant chacun des événements qui la traverse.

Et lorsque les derniers mots s'éteignent avec la lumière, c'est une émotion pure qui nous étreint.

En bref : Avec la complicité de Pascal Sangla Clotlilde Hesme nous fait cadeau d'une magnifique et émouvante histoire d'amour et d'émancipation. Une émotion pure. Merci au Festival d'Automne pour cette belle surprise

Stallone, d'après le livre d'Emmanuelle Bernheim, création de Fabien Gorgeart et Clotilde Hesme, avec Clotilde Hesme et Pascal Sangla

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Le 104
5 Rue Curial 75019 Paris
du 8 au 26 octobre 2019
Tournée
TNB Rennes du 6 au 11 novembre 2019
Tulle le 12 novembre
Toulon du 13 au 15 mai 2020


Crédit photo @huma-rosentalski

mardi 1 octobre 2019

THE WAY SHE DIES - Théâtre de la Bastille

DE LA PUISSANCE DE LA FICTION
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Tiago Rodrigues aime la littérature, les mots, l'amour. Après "Antoine et Cléopâtre", "Bovary" et "Sopro" il propose au collectif néerlandais du TG Stan de mettre en scène une libre adaptation d'Anna Karénine de Léon Tolstoi. Un rencontre qui porte au plus haut la puissance de l'oeuvre de l'auteur russe.

UNE LONGUE COLLABORATION

C'est la première fois que Tiago Rodrigues écrit pour le TG Stan, même si "The way she dies" n'est pas leur première collaboration. Un travail collectif autour du thème de la puissance de la fiction. Le spectacle met en scène deux couples à deux époques différentes. Un livre fait le lien entre les deux : une vieille édition d'Anna Karénine. "Le seul héritage que tu m'as laissé a été ce livre, la seule chose qui m'appartient véritablement pèse 490 grammes". Ce n'est rien 490 grammes. Et pourtant c'est tout pour ces deux couples. Pour l'un il sert de support pour apprendre le français. Pour l'autre il est l'outil qui devrait apporter toutes les réponses à la crise que traverse le couple.

A quelques dizaines d'années d'intervalle les deux couples vivent la même dilution de leur amour. Comme Anna Karénine l'aveu à l'époux de l'infidélité de l'épouse va les plonger dans un tourbillon d'interrogations. La force de Tiago Rodrigues et de son écriture, celle du jeu des comédiens du TG Stan, c'est de mettre en exergue toute la puissance de la fiction. Ils nous parlent de désir, de besoin d'être désiré(e), de liberté, de conventions sociales, de transmission. Ils nous amène à regarder l'importance de la traduction, la façon dont chacun interprète les mots. Ils démontrent avec talent comment le roman vient se cogner à la vie quotidienne, à moins que ce ne soit le contraire.

L’UNIVERSALITÉ DE LA LITTÉRATURE

L'amour de la littérature et des mots porte cette puissance. Un livre qui passe de main en main. Des listes de sensations ou d'absence de sensation. Des pages qui s'envolent et se répandent au sol. Une langue universelle qui ricoche sur les êtres. Des langues qui se font échos, que se répondent, malgré leurs différences. Les comédiens s'expriment en français, en portugais, en néerlandais, et contrairement à la tour de Babel ils se comprennent et nous, spectateurs, comprenons tout. Tiago Rodrigues tente de semer le trouble, mais les pièces du puzzle se mettent clairement en place et on sort apaisé malgré le tragique destin d'Anna Karénine.

Les quatre comédien.ne.s sont tout simplement remarquables. Jolente De Keersmaeker, Isabel Abreu, Pedro Gil et Franck Vercruyssen déroulent les émotions, les questionnements de ces deux couples portugais et flamand qui vivent chacun à leur façon les affres de la passion, du désir, et nous jouent la mort d'Anna Karénine pour en livrer toute la poésie tragique.

Nul besoin de décor somptueux. Quelques accessoires, un plateau dépouillé où les changements de costume se font à vue, une lumière qui pointe l'essentiel. Le texte, résultat d'une écriture de plateau et de la collaboration d'artistes qui ont une longue habitude de travail en commun, a toute la force de Tolstoï et la beauté de l'écriture de Tiago Rodrigues.

En bref : quand autant de talents se retrouvent réunis autour d'un même amour d'un texte le bonheur est total pour le spectateur. Tiago Rodrigues et le TG Stan nous font le cadeau d'une adaptation qui sublime la puissance de la fiction. Un spectacle intense et poétique.

The way she dies, texte de Tiago Rodrigues librement adapté d'Anna Karénine de Léon Tolstoï, spectacles créé par Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker, Tiago Rodrigues et Franck Vercruyssen, avec Isable Abreu, Pedro Gil, Jolente de Keersmaecker et Franck Vercruyssen, scénographie et lumières Thomas Walgrave, costumes An d'Huyset Britt Angé, traductions Thomas Resendes etMartine Bom.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette 75011 Paris
Du 11 septembre au 6 octobre 2019


Crédit photo @Felipe Ferreira

dimanche 3 février 2019

KANATA -Episode 1 La controverse - Théâtre du Soleil

LA MAGIE LEPAGE MANQUE DE FOND
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 Evènement attendu du Festival d'Automne "Kanata" arrive au Théâtre du Soleil auréolé, précédé, baigné dans cette controverse qui s'est glissée dans le titre du spectacle et qui a failli faire avorter ce projet conjointement défendu par Robert Lepage et Ariane Mnouchkine. Les attentes déjà importantes n'en sont que décuplées. C'est peut-être une des raisons qui expliquent le sentiment de frustration qui gâche la beauté du spectacle.

LA POLÉMIQUE

Robert Lepage voulait faire un spectacle de 5h dédié à l'histoire du Canada et plus précisément celle des amérindiens.Mais au cours de l'été 2018 des associations amérindiennes reprochent au dramaturge de monter ce spectacle sans représentant des populations autochtones. Et pour cause répondent Robert Lepage et Ariane Mnouchkine, le spectacle est mis en scène avec les comédiens du Théâtre du Soleil. Le spectacle a failli être annulé. Mais Lepage et Mnouchkine tiennent à ce qu'il voit le jour. Pour la première fois ce n'est pas Ariane qui va les diriger, et si elle a l'habitude d'inviter des troupes étrangères à se produire au Théâtre du Soleil, sa troupe, qui réunit 30 nationalités, restera unie et la directrice du Théâtre du Soleil ne cédera pas à la critique venue d'outre-Atlantique. Le spectacle sera donc produit, dans une version raccourcie, de gros producteurs américains ayant retiré leur soutien financier. Quand on connait l'histoire du Théâtre du Soleil peut-on  décemment reprocher à sa directrice de ne pas respecter les cultures autochtones ?

Certes "le théâtre donne la permission de jouer l'autre", et il n'est nul besoin d'être juif pour jouer un Juif, mais alors que les minorités sont déjà si peu présentes sur les scènes faut-il les ignorer totalement au nom d'un parti pris artistique ? Le débat ne sera pas tranché avec cette production, alors qu'en France nous ne savons toujours pas si un acteur blanc peut jouer Othello.

LE SPECTACLE

Cependant, après avoir vu cet Episode 1 on se demande ce qu'il reste de l'idée de départ de parler du destin tragique des amérindiens. Robert Lepage a situé l'action à Vancouver. Une peintre française s'installe dans un quartier populaire de la ville. Après ses rencontres avec la population, composée de SDF, de drogués, de prostituées, elle se lance dans une collection de portraits qui sera exposé dans une galerie locale et se prend d'amitié pour l'une des ces laissés-pour-compte. Mais elle se voit rapidement reprocher le fait de ne pas être une artiste locale et donc dénuée du droit d'être porte-parole de ces êtres abandonnés par la société. Ça ne vous fait pas penser à quelque chose dont on aurait parlé un peu plus haut ? Du destin tragique des autochtones reste le parcours d'une jeune femme qui se trouve être d'origine amérindienne mais dont l'histoire pourrait arriver à n'importe quelle autre jeune femme en quête de repère. Elle a la malchance de croiser le chemin d'un tueur en série. L'argument semble mince et la polémique semble l'avoir emporté sur le sujet initial.

Cet épisode 1 ne manque néanmoins pas d'intérêt. S'il me semble avoir perdu de ce qui était le prétexte à sa création pour se retrouver phagocyté par la controverse dont sa genèse a été l'objet, il reste marqué par la double touche du Théâtre du Soleil et de Robert Lepage. On retrouve tout le talent de cette troupe singulière, unie et toute la poésie et la magie de la mise en scène du dramaturge québécois. De la disparition de la forêt et des symboles des autochtones au voyage onirique sous stupéfiant la scénographie et la mise en scène offrent de très beaux tableaux. La mise en lumière est magnifique, travaillée comme toujours chez Lepage.

En bref : quel dommage que la polémique qui a entouré la création de ce spectacle tant attendu ait pris le pas sur le sujet qui devait être traité et que cet épisode 1 de Kanata ne se soit transformé en mise en abyme du questionnement de Robert Lepage. Reste une esthétique qui fait la marque du dramaturge et le talent de la troupe du Théâtre du Soleil. En attendant un épisode 2 que l'on espère débarrassé de la controverse pour se concentrer sur les populations amérindiennes.

Kanata, Episode 1 - La controverse, mise en scène Robert Lepage, avec Shaghayeh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Venniccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Augustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Wai Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre du Soleil
La Cartoucherie - Paris
Du 15 décembre 2018 au 17 février 2019




Crédit photo @Michèle Laurent


dimanche 25 novembre 2018

SOPRO - Le regard de Corinne

NOUVEL HORIZON
Le regard de Corinne



Une femme, entre deux âges, vêtue de noir, entre en scène, seule, son carnet à la main. Elle
fait le tour de ce théâtre laissé à l'abandon. La nature a repris ses droits, l'herbe pousse à
travers le plancher, le vent traverse ce lieu hanté par ses souvenirs, les rideaux, encore
présents, ondulent.

Elle marche, semble réfléchir. Elle fait le bilan peut-être…Elle ne peut plus exercer son
métier de souffleuse, il n'existe plus. Alors quoi? Accepter la proposition de l'auteur
d'inventer un spectacle autour d'elle? Pourquoi pas.

Elle parcourt la scène qu'elle accepte de partager avec les comédiens, sans pour autant prononcer une parole. Ainsi, elle prend possession de ce nouvel espace, elle qui a toujours été dans l'ombre, dissimulée.

Apparaissent alors à tour de rôle 5 acteurs et c'est un enchaînement de scénettes dont
certaines sont des évocations de son expérience passée.

De souffleuse, elle devient chef d'orchestre. Elle les guide, les oriente sur scène. Tout
doucement, elle prend place dans la lumière.

Parfaitement ignorante de l'œuvre de Tiago Rodrigues, j'ai découvert un auteur d'une grande
poésie. Nous sommes en immersion durant le spectacle avec ce vent dont on entend le
souffle et qui nous donne des frisons, on a presque froid. Ce jeu d'ombre et de lumière,
accentué par le mouvement des rideaux, ajoute à la nostalgie.

L'auteur rend hommage à Cristina Vidal, inspiratrice de cette pièce. Il lui taille un rôle dans
ce nouvel horizon théâtral et la met au centre des regards. Tout naturellement, elle devient
visible de tous et s'approprie l'espace dont elle avait, jusqu'ici, une toute autre perception.


Seul bémol : la pièce est sous titrée car jouée en portugais. Je ne le savais pas, je n'avais
pas envisagé de voir ce spectacle. Je dois dire que cela m'a gêné. Je n'ai pas pu pleinement
profiter et apprécier le jeu des comédiens car trop occupée à ne pas perdre une miette de la
traduction.

Mais peut-être qu'au contraire, il fallait lâcher l'écran pour ressentir pleinement ce spectacle.

Sopro  Beatriz Bras et Cristina Viocal


Sopro, de Tiago Rodrigues, avec Beatriz Bras, Cristina Vical, Isabel Abreu, Joao Pedro Vaz, Sofia Dias, Vitor Roriz, Scénographie et lumière Thomas Walgrave, costumes Aldina Jesus, son Pedro Costa, assistante à la mise en scène Catarina Rolo Salgueiro, traduction en français Thomas Resendes

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Dans le cadre du Festival d'Automne
Théâtre de la Bastille - Paris
12 novembre - 8 décembre 2018




Le commentaire de Christine : Ce Sopro je l'attendais depuis Avignon 2017, n'ayant pas pu le voir alors. Un empêchement de dernière minute et je propose ma place à Corinne, sans lui donner aucune information sur le spectacle autre que le fait que c'était le plus beau spectacle du Festival d'Avignon 2017 et que j'avais adoré Antoine et Cléopatre. Son commentaire le lendemain : "je n'étais pas prête, c'est un peu tôt pour moi, mais quelle poésie dans ce spectacle". Quant à moi il ne me reste plus qu'à espérer que Sopro sera à nouveau programmé pas trop loin de chez moi la saison prochaine.

Crédit photo @Boris Horvat

dimanche 5 novembre 2017

DISABLED THEATER

TOUS DANSEURS, TOUS TALENTUEUX***


Le Festival d'Automne 2017 met à l'honneur le chorégraphe Jérôme Bel avec un portrait en 8 tableaux. Après GALA j'ai choisi DISABLED THEATER, un travail entrepris avec les suisses de la compagnie Hora. Une troupe composée d'acteurs porteurs d'un handicap mental. Avec cette création de 2012 Jérôme Bel poursuit son travail de déconstruction des codes de la danse. Un spectacle qui émeut et interpelle le public.


"DÉCONSTRUIRE LE SPECTACLE"

"Disabled Theater tire à boulets rouges sur ce que l'on pourrait appeler l'idéologie de la capacité, la compétence supposée des acteurs valides, au sens de "ceux qui sont validés par l'institution", dans un souci d'expérimentation politique et artistique". Voilà ce que nous dit le programme du Festival d'Automne. Je ne vois pas de meilleure introduction pour parler de ce spectacle "spécial" comme le qualifie l'une des comédiennes, en tout cas totalement hors normes et qui s'inscrit totalement dans le travail de déconstruction du spectacle qui qualifie l'oeuvre de Jérôme Bel.

Le spectacle est introduit par l'assistante à la mise en scène qui tout au long transmettra les consignes du chorégraphe et traduira en français pour le public les adresses en suisse allemand faites aux artistes. Onze acteurs suisses vont évoluer devant nous. Comme pour GALA le spectacle se découpe en plusieurs parties. Pour commencer chacun se présente seul au public devant lequel il restera debout 1 minute. Certains se prêtent volontiers à l'exercice, d'autres écourtent voir évite l'exercice. Un exercice classique en cours de théâtre. Certains sont actifs, établissent un contact avec le public, d'autres sont statiques. C'est long une minute. Et on ne peut s'empêcher de se mettre à la place de ces acteurs et de se demander comment on réagirait face à ces dizaines, centaines de regards braqués sur soi.

"PLACER LE SPECTATEUR FACE A SES RESPONSABILITÉS INTERPRÉTATIVES"

Ils reviennent ensuite se présenter, toujours un par un. Nom, prénom, âge, profession. Puis chacun il est demandé à chacun de présenter son handicap. Les personnalités commencent à se dégager. "Je ne sais pas" dit l'une, "trisomie 21" dit l'autre. Certains nomment leur handicap, d'autres parlent d'une aspect : lenteur, doigts dans la bouche, agressivité. Une façon de montrer l'unicité de chacun. Une approche qui veut aussi confronter le spectateur à sa façon d'appréhender cette différence. Car comme pour GALA l'objectif de Jérôme Bel est de créer "une fenêtre ouverte sur une culture [ et placer] le public face à ses responsabilités interprétatives" (J. Bel). Autrement dit, si je suis gênée par ces artistes handicapés n'est-ce ma façon de voir le handicap que je dois remettre en cause plutôt que trouver un côté freak-show à ce spectacle ? Car oui, DISABLED THEATER confronte le spectateur à lui-même. Les questions n'ont pas arrêté de tourner dans ma tête : que ferai-je à sa place ? Pourquoi cette émotion inattendue et dérangeante ? Qu'est-ce que ce spectacle me dit de moi ? de la société ? Certaines réponses sont apportées par les artistes eux-mêmes, interrogés par le metteur en scène sur leur ressenti de ce spectacle. Certains expriment leurs sentiments, d'autres ceux de leur famille.

Lorsque les comédiens se lancent un par un dans leur solo de danse c'est un flot de joie et de bonheur qui traverse la salle. Une onde de liberté. Le public réagit, accompagne, tout comme les 10 autres assis sur leur chaise. Pas de contrainte, pas de recherche de la perfection, juste le bonheur pur et simple de danser pour le plaisir, de s'exprimer, de laisser libre cours à son tempérament. Ils nous touchent par leur sincérité, leur authenticité, même si les improvisations du travail de base ont laissé place à des impro travaillées, écrites. Et on regrette qu'il n'y ait que des solos et pas de travail de groupe pour ces artistes qui ont l'habitude de travailler au sein d'une troupe. 

En bref : un spectacle touchant et perturbant, qui place le spectateur face à lui-même. Une oeuvre charnière dans le travail de Jérôme Bel. Un travail de sociologue autant que de chorégraphe.

Disabled Theater, concept Jérôme Bel assisté de Maxime Kurvers, de et par Remo Beuggert, Gianni Blumer, Damian Bright, Matthias Brücker, Nikolai Gralak, Matthias Grandjean, Julia Hüsemann, Sara Hess, Tiziana Pagliaro, Simone Truong, Fabienne Villiger, Chris Weinheimer, Remo Zarentonello, dramaturgie Marcel Bugiel


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre de la Ville - Espace Cardin
Avenue Gabriel 75008 PARIS
Du 3 au 6 novembre 2017

Vu Novembre 2017 - Théâtre de la Ville / Espace Cardin
Crédit photo @ Hugo Glendining

dimanche 15 octobre 2017

GALA

TOUT LE MONDE DANSE
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Ancré dans le travail de Jérôme Bel axé sur la déconstruction de la représentation institutionnelle de la danse, GALA met en scène amateurs et débutants, faisant la démonstration que l'important n'est pas la perfection du geste mais la dans le plaisir de la tentative de réalisation du geste. Au final, un pur bonheur.

ESSAYER ENCORE ET ENCORE
Après une longue projection de photos de salles de spectacles, de la scène de l'opéra à la salle communale ou à la scène improvisée au milieu des bois, le gala commence. Gala : ce spectacle de fin de saison des écoles de danse amateur, à bien différencier du ballet professionnel.

Je dois le reconnaître j'étais très dubitative au début du spectacle, lorsque les danseurs passent un par un pour se prêter à des exercices imposés. Les rires moqueurs fusent devant tant de diversité de niveau et de maladresse. Tous les physiques, tous les âges sont représentés. Certains sont danseurs aguerris, professionnels, la majorité amateur à des degrés très variés de qualité voir de potentiel. Je m'interroge sur la sincérité de la démarche de Jérôme bel tant certains peuvent paraître ridicules au premier abord.

POUR LE PLAISIR DE LA DANSE
Je me dis qu'il en faut du courage a la première danseuse pour se lancer dans l’arène. Les 20 danseurs et danseuses défilent un par un sur des exercices imposés. Certains sont talentueux, d'autres ne sont visiblement pas dans leur élément. Après le ballet c'est la valse, puis Michael Jackson et son moonwalk, un solo, une chanson de Barbara. Et là les particularités, goûts, affinités et dispositions artistiques des uns et des autres commencent à apparaître. Et enfin les improvisations en mode compagnie où un des 20 prend le lead sur ses comparses. Le lead change, les types de danse aussi et les costumes s'échanges. Et là il faut délaisser les gestes approximatifs ou maladroits pour s’arrêter sur les visages. Concentrés. Animés par l'envie de bien faire, recommençant, n'abandonnant jamais, et avec dans le regard le plaisir de danser, quel que soit le niveau, tous égaux, amateurs et professionnels. Il semble alors que ce qui compte ce n'est pas la perfection du geste mais l'intention.

Comme pour Stadium ces amateurs qui nous font sourire et parfois rire nous touchent par leur sincérité, leur authenticité. Lorsqu'ils entament le mouvement final ce sont des larmes de bonheur qui coulent sur les joues. Avec un regret : que le public ne soit pas invité à monter sir la scène pour aller jusqu'au bout de la démarche du "tout le monde peut danser", à tout âge, quelle que soit sa condition physique. Parce que comme le dit Jérôme Bel "tout le monde pourrait s'exprimer dans Gala".

En bref : Lorsqu'un danseur qui maîtrise les codes de la danse contemporaine pour en déconstruire l'image plus où moins figée que peut en avoir le spectateur, le plaisir pur de la danse émerge. Un gala surprenant. Un grand bonheur final.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Festival d'Automne
Théâtre du Rond Point - Paris - Du 4 au 15 octobre 2017
Théâtre de Chelles - 18 novembre 2017 - 20h30
Théâtre de Beauvais - 25 novembre 2017 - 20h30
Théâtre du Fil de l'eau - Pantin - 2&3 décembre 2017 - 18h ou 16h
Espace 1789 - Saint Ouen - 9 décembre 2017 - 20h
MC93 - Bobigny - 22 & 23 décembre 2017 - 20h30 ou 18h30


Vu Octobre 2017 - Théâtre du Rond Point
Crédit photo @ Bernard Muller

lundi 2 octobre 2017

STADIUM

R. E. S. P. E. C. T.
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On a l'habitude d'opposer la Culture (avec un grand "c") au sport en général pour ne pas dire au foot en particulier. Alors qu'il paraît fou le pari de Mohamed El Khatib de vouloir marier les deux. C'est oublier que le dramaturge qui fait oeuvre de sociologie avec ce théâtre documentaire est aussi un ancien footballeur à la carrière contrariée par une blessure. Autant dire qu'il connaît bien les deux sujets et que lui seul pouvait relever ce challenge avec autant de bonheur.

Car tout le monde du football le sait : le public lensois est le meilleur de France. Pour l'ambiance (des chants pendant tout le match, que l'équipe gagne ou perde), pour le fairplay (jamais de bagarre), pour leur soutien indéfectible à leur équipe (même quand elle peine en National  - anciennement Deuxième division). Au théâtre les spectateurs du théâtre public parisien ne sont-ils pas parmi des plus exigeants, des plus difficiles ? Confronter les deux c'est prendre le risque d'un choc des cultures. Mêlant vidéos, témoignages en direct, réalité et fiction, ce spectacle documentaire fait que chaque soir le miracle se reproduit sur la scène de La Colline. Les deux publics que certains voudraient opposer fusionnent pour finir par une grande communion en musique dans le hall du théâtre.


Pourtant, comme l'a bien exprimé Stéphane Caron dans son article pour Scèneweb, le spectacle ne se déroule pas sans que l'on ressente par moments un certain malaise. Comme d'autres je me suis figée en entendant certains rires moqueurs pour ne pas dire supérieurs. J'ai pensé à ce que pouvaient ressentir ces non-acteurs qui chaque soir osent monter sur scène pour parler de leur passion, de leur vie, de leur région, ces 53 supporteurs du FC Lens qui ont accepté de bousculer leur vie (tant que cela n'interfère pas avec le calendrier des matchs) pour s'exposer au regard impudique des spectateurs, bobos parisiens ou d'ailleurs qui eux ne prennent pour seul risque que celui de venir s'asseoir à l'abri de la lumière dans les rangs du public, dont certains n'ont peut-être jamais mis le pied dans un stade.


Il faut rendre hommage à la bienveillance et Mohamed El Khatib. Pendant deux ans il est allé à la rencontre de ces passionnés. Il a recueilli leurs témoignages qu'ils restituent avec générosité et pudeur dans un spectacle qui est un ovni. Oui la pudeur est sur la scène. D'un côté la baraque à frites de Momo, au centre une un gradin sur lequel viendront s'asseoir les 53 supporteurs majoritairement composés par la famille d'Yvette. Chaque soir enfants, petits-enfants, arrière-petits enfants viennent fêter l'anniversaire de la doyenne des supporteurs qui n'a jamais manqué un match depuis ses 8 ans. Les anecdotes succèdent aux réflexions pleines de bon sens, sans pour autant occulter la violence qui sévit dans certains stades, et en regardant les ultras droits dans les yeux. Néanmoins on dépasse le monde du football pour toucher ce qui fait l'âme de ces gens extra-ordinaires. Loin du misérabilisme de certaines émissions télé, ce qui s'exprime c'est non pas une suite de clichés mais la réalité, le quotidien d'une région économiquement et socialement sinistrée, une terre qui fut ouvrière et qui désormais vote massivement Front National. Et on comprend ce qui soude ces êtres entiers, généreux, profondément humains : la solidarité. Une notion que beaucoup de citadins ont oubliée.


C'est ce qui nous touche, de Kevin, 43 ans, qui sait bien ce que représente son prénom si commun dans le nord, à Jonathan, le "capo" (ne pas confondre avec le "Kapo") pessimiste chef de tribune, en passant par Margaux qui s'est réappropriée sa féminité en devenant cheerleader, par l'arbitre orphelin de cette finale de 1998, par cette mascotte débordante d'énergie, ou encore par ce prêtre qui a fait du RC Lens sa religion. Ils nous entraînent dans leur monde Sang et Or, nous étonnent par leur humour, nous saisissent d'émotion brute. Et c'est l'âme en fête, emplie de nombreuses belles images comme celle de l'immense drapeau mu par ce fils en souvenir de sa mère,  que l'on a envie d'entonner "Les corons" de Pierre Bachelet, hymne de ces fils d'ouvriers et petit-fils de mineurs et de danser au son des tambours et des trompettes. Lorsque la fanfare quitte la scène les rires moqueurs ont fait place au respect.


En bref : avec Stadium Mohamed El Khatib continue son travail mêlant sociologie et théâtre. Un spectacle entre performance et documentaire avec 53 supporteurs du RC Lens qui délivrent avec pudeur et générosité une passion devenue sacerdoce. Une leçon de vie qui force le respect.

Stadium, texte de Mohamed El Khatib et Fredéric Hocké, avec 53 supporteuss du Racing Club de Lens, vidéo de Fredéric Hocké, son Arnaud Léger

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
15 Rue Malte Brun 75020 PARIS
Du 27 septembre au 7 octobre 2017
Dans le cadre du Festival d'Automne à Paris

Coproduction La Colline, CDN Tours, Tandem Douai-Arras, Festival d'Automne à Paris, Théâtre de la Ville-Paris, Châteauvallon, Le Grand T, TNB- Rennes, Théâtre du Beauvaisis, Les Scènes du Golfe Vannes, La Scène-Musée du Louvre Lens

Tournée 2017/2018 : 
12/10 Saint Germain en Laye / 13/10 Chelles / 14/10 Tremblay / 20 - 22/10 Angers / 10/11 L'avant Scène Colombres / 16 & 17/11 Beauvais / 24-25/11 TNB Rennes / 26/11 Vannes / 01/02/18 Tours / 03/02 Orléans / 16-17/03 Chateauvallon / 10-14/04 Nantes / 26/05 Alfortville


Crédit photo @Collectif Zerbib et Théâtre Côté Coeur
Vu septembre 2017- Théâtre La Colline

samedi 1 octobre 2016

ANTOINE ET CLEOPATRE

UN ENVOÛTANT POÈME
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Le Festival d'Avignon 2015 s'était enthousiasmé pour cette version d'ANTOINE ET CLEOPATRE par Tiago RODRIGUES. 1h15 pour transcrire non pas le texte de Shakespeare, mais l'esprit du drame qu'il présente, cette passion entre la belle Reine d'Egypte et général romain, potentiel successeur de César. Une création originale qui ne renie pas ses sources d'inspiration tant au théâtre qu'au cinéma. Alors qu'il était en Portugais lors des représentations à Avignon, c'est une version française qui est présentée au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d'Automne 2016.

POÈME CHORÉGRAPHIQUE

Les amants du Nil donnèrent à Shakespeare la matière à un drame passionnel. Hollywood s'en emparé à plusieurs reprises, notamment pour le mythique film de Mankiewicz dont la musique composée par Alex NORTH nous accueille lorsque nous entrons dans la salle du Théâtre de la Bastille. Une ambiance de péplum avec ses accents grandiloquents qui contrastent avec la scénographie d'Angela Rocha : une longue bande de tissu qui descend en fond de scène avant de revenir sur le devant, un mobile avec 4 sphères bleues et jaunes, un banc avec une platine disque et la pochette du Cléopâtre de 1963.

Sur scène deux comédiens pour dire le texte et le danser, comme un long poème envoûtant dit sur un pas de deux. Un texte original dans tous les sens du terme. Ceux qui s'attendent à entendre Shakespeare seront déçus ou surpris. Peut-on imaginer Antoine sans Cléopâtre ? Cléopâtre sans Antoine ? Elle voulait le séduire pour asseoir son pouvoir sur l'Egypte malgré Rome. Il voulait faire d'elle une alliée politique pour contrer ses adversaires suite à l'assassinat de Jules César. Ils tombèrent amoureux. Un amour embelli, magnifié, transcendé par les fictions auxquelles leur histoire donna naissance, devenant un mythe comme Abélard et Héloïse, Roméo et Juliette, Richard Burton et Elisabeth Taylor.

Tiago RODRIGUES s'inspire du texte de SHAKESPEARE et  pour en faire une matière mouvante, un mouvement rythmé et envoûtant, une musique, comme une mélopée obsessionnelle. Sofia DIAS et Vitor RORIZ ne jouent pas Antoine et Cléopâtre. Ils ne sont ni l'un ni l'autre et sont l'un et l'autre. Antoine voit l'avenir dans les yeux de Cléopâtre. Cléopâtre voit l'avenir dans les yeux d'Antoine. Ils se répondent, s'écoutent, de mélangent, se séparent, se retrouvent comme deux aimants. Dans un mouvement de marionnettistes ils s'attirent, s'entremêlent, se défont.  Dit en français avec une pointe d'accent, avec parfois des hésitations légères qui évoquent la fragilité de l'avenir de ces amants terribles, ce chant chorégraphié est comme un songe, un rêve éveillé.


CONTRASTES, FUSION ET CONFUSION

Dans leur échange se sont l'Orient et l'Occident qui s'affrontent, l'homme et la femme qui se cherchent, la passion qui l'emporte sur la raison, l'individu qui résiste au politique. Constamment sur la tangente ils s'opposent et se complètent. Antoine inspire, Cléopâtre inspire. Antoine expire, Cléopâtre expire. Et ce chant qui n'est pas descriptif, dit à la première personne, est l'expression de la communion de ces deux esprits, jusqu'à la confusion des paroles et des personnages.

La scénographie participe à cette mouvance, cette instabilité de la relation et de sa représentation: le mobile qui tangue, mu par sa propre énergie, qui se transforme, se dédouble, se multiplie, se fait parfois fragile sous les éclairages de Numo Meira. Le tout crée un univers indescriptible, comme une fenêtre sur une autre dimension, entre passé, présent et futur, entre réalité et imaginaire, un temps suspendu. Une écriture qui semble se construire au fur et à mesure comme dans cette incroyable itération en face à face. Un style fin, ciselé, poétique, hypnotique, comme le jeu des comédiens / danseurs qui atteint le paroxysme de l'émotion lors de la mort des protagonistes.

En bref : Un spectacle d'une beauté rare. Le drame romantique et politique de Shakespeare transcendé par une mise en scène qui magnifie le verbe. Un poème chorégraphié qui sublime les passions. Un théâtre inventif d'une incroyable force

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
76 Rue de la Roquette 75011 Paris
Du 14 septembre au 8 octobre 2016

Crédit photo ®Magda Bizarro

Vu Septembre 2016 - Théâtre de la Bastille

jeudi 15 janvier 2015

REPETITION

QUAND UN CERCLE SE ROMPT

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IMPLOSION D'UN QUATUOR

Ils sont 4. Comédiens et metteur en scène. Réunis pour une répétition d'un spectacle qui pourrait être l'aboutissement de 20 ans de travail en commun. Mais l'une d'entre eux prend la parole. Sans que rien ne semble l'avoir annoncé elle fait part de sa décision de quitter le groupe, "La Structure" qu'ils ont ont créé ensemble, lorsqu'ils étaient jeunes. Dès lors le groupe explose, chacun livrant à tour de rôle son ressenti.

Après "CLOTURE DE L'AMOUR" qui explorait la rupture au sein du couple Pascal RAMBERT met en scène la rupture au sein d'un groupe. Construit sur le même principe le spectacle est une succession de quatre monologues. C'est Audrey BONNET qui ouvre le tir. Parce que Denis échangé un regard avec Emmanuelle, par ce que ce regard laisse paraître de l'intimité entre les deux, Audrey décide de rompre le lien qui les lie tous les quatre. Parce que ce regard est l'expression d'une trahison. Parce qu'il remet en cause tout ce qui faisait leur unité. Parce qu'il réduit à néant les souvenirs de ce voyage sur les traces de Staline qui est à l'origine du travail qu'ils s’apprêtent à finir, cette pièce qui parle de désir de changer le monde. Parce que ce regard sonne le glas des espoirs et des rêves qu'ils avaient fait ensemble lorsqu'ils étaient jeune et révoltés. Parce que ce regard fait le constat de leur échec commun. Parce que ce regard plus qu'un prétexte est l'étincelle qui fait voler en éclat le vernis qui s'est craquelé au fil des années et laisse exploser les non-dits et les frustrations retenus pendant toutes ses années.


DENSITE DU TEXTE

Pascal RAMBERT parle d'un univers qu'il connait très bien, celui du théâtre, Et de fait la pièce s'adresse à un public que l'on pourrait qualifier d'averti, pas à un public populaire. La scénographie de Daniel JANNETEAU situe la scène dans un lieu des plus inconfortables pour une troupe de théâtre : un gymnase, avec ses lignes droites au sol, celles qui limitent et fixent les règles des déplacements des joueurs, comme en opposition avec l'éclatement des codes de "La Structure" et du groupe, avec sa lumière crue qui inonde les quatre personnages dont les pensées jusqu'aux plus intimes sont mises à jour sous l'impulsion d'Audrey. Mais si RAMBERT s'appuie sur le théâtre et ses références, il les fait parler de la vie. Audrey lance le débat (car il me semble que cela reste un débat même si les quatre ne se répondent pas directement en utilisant la forme classique et simple du dialogue). Elle les interpelle sur le sens de ce qu'ils font, de ce qu'ils sont, tout comme elle interpelle Denis sur le sens de la mise en scène de cette biographie de Staline qu'il a prétendument écrite et du récit lui-même. Emmanuelle rebondit sur le registre du désir, de l'amour, répondant à l'esprit par le charnel. Denis dissèque le rôle de l'écrivain, le vide et Stan clos le débat par un constat d'échec d'une génération qui passe le flambeau à la suivante.


De ce texte d'une grande densité, comme c'était déjà le cas dans "La clôture de l'amour", émane des interrogations. Le rythme du phrasé si particulier, ses ruptures (pour moi un peu trop accentuées chez Audrey BONNET et beaucoup plus fluides bien que clairement présentes chez ses trois partenaires), ses répétitions pour mieux insister sur le propos, tout marque l'empreinte de RAMBERT (qui m'a parfois donner l'impression de tourner en rond notamment sur la question de la rupture dans le domaine du couple). Lorsque le dernier mot, le dernier cri, le dernier appel de Stan s'est envolé, il nous laisse sinon chamboulé tout au moins loin d'être indifférent. 

Et c'est peut-être dans ce dernier appel que je trouve la limite qui m'empêchera de mettre 5 étoiles à cet article. Le quatrième monologue a pour moi sonné à part. S'il répond aux trois autres en partie il part dans des envolées qui m'ont été dissonantes. Pourquoi ce groupe qui est loin d'être à la fin de sa vie baisse-t-il les bras si facilement. Ils font un constat d'échec de leur expérience sur 20 ans. Mais leur vie se limite-t-elle à ces 20 ans ? Qu'est-ce qui les empêche de continuer le combat sous une autre forme, seul ou avec de nouveaux partenaires ? Pourquoi invectiver si énergiquement une jeunesse à laquelle il veut transmettre la torche du combat ? J'aurai aimé avoir le ressenti des lycéens qui étaient présents dans le public ce soir-là. Il m'a manqué le moment, le lien entre la démarche isolée de ce groupe et la manière dont il s'inscrit dans l'histoire universelle. Peut-être le trouverai-je en relisant le texte.


LA FORCE DE LA GESTUELLE

Répétition - Pascal Rambert
Qu'ils soient debout, couchés, parlant ou muets, il y a dans la mise en scène une force du geste. Car le théâtre de RAMBERT ne s'exprime pas que par les mots mais aussi par le silence des corps. Les quatre comédiens sont imprégnés de leur texte. Leur émotion est palpable. Dans leurs silences. Dans leur écoute. Dans leurs regards. Les corps expriment parfois encore plus clairement que le mot, par ses mouvements, par les déplacements sur des rythmes variés. Souvent au théâtre le spectateur est tenté de concentrer son regard sur celui qui parle. Ce serait une erreur dans le théâtre de RAMBERT tant il met à contribution toute les capacités de ce dernier à refléter consciemment ou pas les élancement de l'esprit. Est-ce pour cela que l'auteur / metteur en scène à choisi de clore la pièce par l'intervention d'une gymnaste, avec son élégance, ses rubans, son ballon, son cerceau, ses massues. "La jeune gymnaste entrera et un peu de beauté retombera enfin sur le monde" dit Stan. Tout comme je n'avais pas été convaincue par l'apparition de la chorale dans la Cloture, je n'ai pas perçu toute la subtilité de cet interméde.

QUATRE COMEDIENS MAJEURS

Si Audrey BONNET et Sanislas NORDEY se connaissent parfaitement et maîtrisent complètement les codes du théâtre de RAMBERT, le passage du duo au quatuor est parfaitement réussi. Emmanuelle BEART apporte toute sa sensualité pour parler du désir. Denis PODALYDES apparaît comme la caution sérieuse, droite pour ne pas dire rigide du groupe. La symbiose s'est faite. L'échange, la communion sont là.

En Bref : un spectacle qui s'adresse aux amateurs de théâtre contemporain, qui ouvre la porte sur de nombreuses réflexions, secouant acteurs et spectateurs, ne laissant pas indifférent. Un spectacle d'un abord difficile mais qui enrichit. Quatres comédiens remarquables.

"Jeunes gens,
Reveillez-vous 
Levez-vous
Il faut recommencer le monde
L'Histoire non n'est pas morte
Elle va nous réveiller"
Pascal RAMBERT - Répétition

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Du 12 au 21 décembre 2015

41 Avenue des Grésillons - 92230 GENNEVILLIERS
Métro Gabriel Péri (si si, la banlieue c'est aussi accessible par le métro, alors pourquoi s'en privier !)

du 6 au 17 janvier 2015

Horaires à vérifier sur le site du T2G en cliquant ICI



Crédit photo @Marc DOMANGE

Vu le 14/01/15 au T2G

dimanche 28 septembre 2014

INTERIEUR

LE TEMPS SUSPENDU DE REGY
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LA FORCE DU SILENCE

Ce qui frappe dès l'entrée, c'est le silence. Celui est demandé sur les affiches avant l'entrée de la salle. Et d'une manière assez surprenante le public se conforme à la demande, si ce n'est pour les chuchotements et l'éternel téléphone qui sonne et que sa propriétaire met une minute à trouver au fond de son sac.

La scène est sombre. Une ombre se dessine d'un côté de la scène. La lumière se fait lentement. L'ombre avance, lentement. Elle est double. Impressionnant silence. La femme et l'enfant gagnent le centre de la scène. La mère couche l'enfant.

La scène pourrait ne durer que 10 mn. Une jeune fille est morte. Suicide ? Accident ? Là n'est pas la question. Elle est morte. Sa famille est à la maison. C'est l'heure du coucher du plus jeune enfant. Sa mère, son père, ses soeurs l'accompagnent comme tous les soirs.

Mais le drame est là, entourant la maison de son ombre menaçante.  Dehors les villageois ramènent le corps de la défunte. Le temps est comme suspendu. Le drame est arrivé. Il est inéluctable. Mais on en retarde l'annonce aux proches. Comment leur dire ? Comment vont-ils le recevoir ?
Le temps s'étire. Les mouvements, les déplacements sont au ralenti. La parole elle-même est ralentie. Retarder autant que possible comme si le fait de ne par dire permettait de nier, comme si le fait de ne pas nommer rendait la vérité irréelle.

ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE

5-interieur-shizuoka-juin2013ckoichimiuraLa scénographie crée deux espaces : l'intérieur et l'extérieur. L'intérieur de la maison, l'intérieur des êtres. L'extérieur de la maison, la dune, le lieu de l'accident, les paysans extérieurs à cette famille et en même temps si proches,. La lumière et l'ombre séparent les deux d'une fine ligne qui ne sera franchie que lorsqu'il ne sera plus possible de retarder l'annonce. Et dès qu'elle sera franchi par le messager il sera impossible de revenir en arrière.

D'un côté la famille vit ses derniers instants de bonheur, sans en être consciente. Tel l'enfant innocent dans son âge et dans son sommeil la maison semble le refuge d'un temps qui jamais plus ne sera. Ce silence qui se fait pour permettre à l'enfant de s'endormir paisiblement se fait de plus en plus lourd, comme leurs pas. Angoissant.

La parole est extérieure.Elle est l’attribut de ceux qui savent, de ceux qui sont contraints malgré eux d'être les porteurs du malheur. Les mots sortent, comme hachurés, déliés, étirés, comme une langue elle-même ankylosée par la douleur de dire et la douleur d'entendre. 

UNE LENTE MÉDITATION

On peut ne pas aimer ce théâtre statique, intellectuel. Je ne connaissait pas l'oeuvre de Claude REGY.  Je ne suis non plus parfaitement à l'aise avec les règles qui régissent la culture japonaise.C'est donc avec un œil neuf que j'abordai ce spectacle. Mon manque de référence sur ce type de spectacle ne m'autorise pas à faire des comparaisons. J'en resterai donc, comme toujours, à mes sensations, à mon ressent.

Si certains passage m'ont paru traîner en longueur, je suis admirative du travail de mise en scène et en lumière que je perçois comme le fruit d'une longue réflexion et de la rencontre entre deux univers qui étaient voués à se compléter. Je suis médusée par la performance des comédiens. Le rythme des déplacement, les voix qui semblent hésitantes, elles mêmes déchirées par ce temps, le japonais que je ne connais pas me semblant parfois des onomatopées qui n'avaient rien d'incongrus puisqu'ils étaient l'expression d'une douleur.

En bref : une performance. Une méditation sur la mort et son accetpation. Un moment intense. La force du silence. 


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
C'était du 9 au 27 septembre à la Maison de la Culture du Japon à Paris 15
RER Bir Hakeim / Champs de Mars - Ligne 6 Bir Hakeim



 Vu le 27 septembre 2014 - MCJP
Crédit photos Scène de « Intérieur » (Koichi Miura)