dimanche 9 avril 2017

LA REGLE DU JEU

FALLAIT-IL BRISER LES RÈGLES ?
***




S'ouvrant aux nouveaux auteurs et aux metteurs en scène la Comédie Française a fait appel à la brésilienne Christiane JATAHY. Consécration pour cette dramaturge inconnue en France il y a trois ans et qui présente une adaptation du scénario de Jean RENOIR, lequel met en scène l'insouciance d'une classe bourgeoise. En cassant le 4ème mur, fallait-il briser les règles ?

ENTRE CINÉMA ET THÉÂTRE

Le spectacle s'ouvre sur un film. Cela devient récurrent au théâtre. Mais pour introduire ses personnages et le décor Christiane JATAHY choisit de mettre en scène la troupe de la Comédie Française dans un film de 26 minutes. 26 longues minutes qui nous promènent de la Place Colette avec l'arrivée des invités, aux loges des artistes transformées en chambres d'un important manoir, après que le buffet ait battu son plein dans le hall d'accueil du théâtre. Avec de longs plans séquence la caméra filme au plus près les acteurs du drame à venir. Transposé dans la France de 2017, le héros de la fête André Jurieux (Laurent Lafitte qui a l'air perdu) n'est pas un aviateur mais un marin qui a sauvé des migrants de la noyade. L'hôte Christine (merveilleuse et lumineuse Suliane BRAHIM) est devenue une fille d'immigré du Maghreb et Edouard Schumacher (Bakary Sangaré aux talents sous-utilisés) est un africain. Une volonté de nous confronter à notre rapport à l'étranger dans une époque pas moins troublée que celle du film.

Il y a très longtemps que je n'ai vu le film de Jean RENOIR et les détails de l'intrigue n'encombraient pas ma mémoire, me permettant d'aborder la représentation relativement vierge de tout a priori. Christiane JATAHY a été particulièrement remarquée la saison dernière pour WHAT IF THEY WENT TO MOSCOW, une adaptation des Trois Sœurs de Anton Tchekhov, à propos duquel elle disait "Je suis convaincue que l'on peut concevoir un travail expérimental qui ne soit pas hermétique. Faire tomber le mur qui nous sépare du public". Comme on pouvait le lire dans Le Monde, "sa marque de fabrique : interroger la porosité entre scène et cinéma". Mais après 26 minutes de film en début de spectacle et 10 à la fin, soit 36 mn de cinéma continue sur 2h de spectacle ne serait-ce pas remplacer le 4ème mur du théâtre par un écran blanc ?

La vidéo est devenue quasi omniprésente dans les mises en scène contemporaines. Toutefois son utilisation va de la facilité à la construction de nouvelles scénographies. Que ce soit chez Ivo van Hove (KINGS OF WAR, LES DAMNES) ou Julien GOSSELIN (LES PARTICULES ELEMENTAIRES, 2666) pour ne citer qu'eux, la vidéo, qu'elle soit filmée avant ou qu'il s'agisse de retransmission en direct de captation du plateau, s'intègre dans le spectacle, démultipliant l'espace, sans pour autant supplanter le jeu des comédiens. Si Christiane JATAHY utilise également ces procédés pour LA RÈGLE DU JEU, la longueur des parties filmées sans comédiens sur scène fait regretter qu'elle hésite autant entre cinéma et théâtre.

UN SPECTACLE FOUTRAQUE

Lorsque l'écran blanc se lève il fait place à une longue scène de cabaret. Un style déjanté que l'on si peu l'habitude de voir qu'il a fait fuir quelques spectateurs. Cette scène de joyeuse insouciance d'une bourgeoisie qui se veut contemporaine est un beau moment de comédie. Les lumières se rallument dans la salle et le public est appelé à participer, à réagir, à chanter, à lever les bras. D'abord surpris et dubitatif il se prend au jeu. On participe de bon gré à la fête, riant des frasques de Serge BAGDASSARIAN qui s'amuse avec sa montagne de déguisement, chantant avec Elsa LEPOIVRE (tous deux toujours remarquables).

Mais dans ce joyeux divertissement un peu foutraque se perd l’entrelacs des intrigues amoureuses qui sont le fond de l'histoire. La caméra nous renvoie des images de ce qui se passe dans les coulisses, derrière les pans de décors, mais avec des angles de projection pas toujours très lisibles pour le spectateur distrait par  le cabaret qui se joue et se rejoue. Jusqu'au dramatique dénouement final et ce drone qui prend de la hauteur, comme un ultime hommage à ce lieu magnifique qu'est la Comédie Française. Un lieu si chargé d'histoire qu'il m'a semblé avoir impressionné la metteur en scène. Le générique de fin dresse la liste des 42 spectacles joués en ces murs qui ont "inspiré" les décors et costumes de cette RÈGLE DU JEU. Hommage à l'Institution ou manque d'inspiration ?

En bref : Christiane JATAHY importe dans les murs une mise en scène expérimentale et contemporaine et secoue les habitudes de la vénérable maison de Molière. Une mise en scène très cinématographique, chargée et brouillonne qui ne permet pas la pleine expression de l'intrigue romanesque. Si l'on passe un agréable moment, notamment par la qualité de jeu de cette troupe extraordinaire, cette adaptation du film de Jean RENOIR ne convainc pas complètement.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Comédie Française
Salle Richelieu - Place Colette 75001 PARIS
Du 4 février au 15 juin 2017

Aucun commentaire:

Publier un commentaire