Affichage des articles dont le libellé est Coup de coeur off 2025. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Coup de coeur off 2025. Afficher tous les articles

dimanche 13 juillet 2025

KESHI

 TRAGEDIE GRECQUE EN POLYNESIE
*****


Hereau vit avec sa mère, sans avoir jamais connu son père. Sa mère l'entoure d'un amour fusionnel, entend le protéger du monde, n'a jamais rien voulu dire sur le père. Mais lorsque Hereau apprend qu'il va devenir père à son tour, il ressent plus que jamais le besoin de savoir d'où il vient. Il se tourne vers son meilleur ami, qui lui aussi a grandi sans père et qui a été adopté traditionnellement par la famille d'Hereau. Au cours de cette quête sur ses origines, le jeune homme va être confronté à l'âme de ses ancêtres et découvrir la dramatique vérité.

La compagnie CAMéLéON, créée en Polynésie française, s'est donnée pour mission d'être un théâtre citoyen, qui va porter via le théâtre, "auprès des publics prioritaires, éloignés ou empêchés", une offre culturelle permettant "l'échange et l'éveil des consciences".

"Keshi" aborde au travers de ce drame aux accents de tragédie grecque, des fait
s encore très présents en Polynésie mais aussi universels. Il est ici question des violences intrafamiliales. En tahitien, Keshi signifie "perle difforme", une perle non désirée, non programmée, mais qui peut devenir, par un miracle de la nature, une perle imparfaite.

Le texte de Solenn Denis, écrit après un séjour de deux mois en Polynésie, est imprégné de la culture des îles. Le paranormal, représenté ici par Tupapa'u (le revenant) fait partie intégrante de la culture polynésienne. Le sujet de l'adoption "Fa'a'amu", est une pratique traditionnelle de confiage d'un enfant, sans adoption juridique formelle.

La mise en scène d'Antonin Chalon est très soignée, amenée avec subtilité. Les décors et costumes sont travaillés, tels le spectre de la grand-mère, symbole de sagesse et repoussoir assez réaliste.

Les 4 comédiens sont unanimement justes. Ils captent notre attention de bout en bout, sont touchants, sincères, émouvants, bouleversants.

En bref : un petit bijou de théâtre qui nous vient de Polynésie, qui nous submerge d'émotions, porté par un talentueux quatuor.

Keshi, de Solenn Denis, mise en scène d'Antonin Chalon ; avec Tuarii Tracqui, Justine Moulinier, Tepa Teuru, Guillaume Gay ; Lumières Quentin Maudet ; Son Clément Althaus : Scénographie Salma Bordes

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2025
11
Du 5 au 24 juillet 2025 - 10h - durée 1h20
Relâche 11 et 18

Crédit photos @ Compagnie CAMéLéON

ARTICLE 353 DU CODE PENAL

JUSTICE OU INJUSTICE ?
*****


Deux hommes sur un ce qui pourrait être un chantier. L'un est juge, l'autre Martial Kermeur, un possible inculpé. De cette première confrontation dépendra le chef d'inculpation qui sera retenu. Kermeur ne nie pas les faits pour lesquels il a été arrêté : il a bien jeté à la mer l'escroc qui l'a ruiné. Pendant 90 minutes il va raconter au juge la généalogie de ce geste, ce qui l'a amené à ce jour.

Emmanuel Noblet porte à la scène le roman de Tanguy Viel. Pour décor, il choisit de porter cette confrontation sur les lieux non pas du crime mais du chantier qui est au cœur de cette affaire. Bien moins impersonnel qu'un austère bureau de juge. Plus humain. Car c'est là que se situe cette histoire : du côté de l'humanité.

Pendant quasiment toute la confrontation, le juge se fait taiseux face à Kermeur. Comme une inversion des rôles. Car le taiseux, c'est bien cet homme, brisé, devenu meurtrier parce qu'il ne supporte plus la honte, l'humiliation, parce qu'il s'en veut et se sent dépassé par la vengeance exercée par son fils. Cet homme simple, qui d'habitude se tait, qui ne pense pas avoir les mots, va se livrer pudiquement, avec tout le bon sens que la vie lui a donné, avec le cœur. Le juge se fait discret, à l'écoute, laissant le champ libre à celui qui se livre, qui a trop longtemps gardé en lui cette soif de justice.

L'écriture est belle, si belle. L'auteur ne fait pas seulement un portrait psychologique. C'est aussi une analyse politique et une étude sociologique. Il démontre avec brio les mécanismes de la manipulation.

La mise en scène est sobre mais puissante. La scénographie fait aussi dans la simplicité, avec ce bout de mur jamais achevé, un fauteuil sobre pour seul mobilier du juge, et en fond de scène la mer, la presqu'île comme l'ombre de ce projet immobilier au cœur de cette histoire. 

Quant à l'interprétation de Vincent Garanger, elle est magistrale. D'abord tassé sur lui-même, tête baissée lorsqu'il commence à s'adresser au juge, il va se libérer par la parole, se redresser, non pas par arrogance mais comme un homme qui retrouve son humanité. Tout en pudeur, sans jamais être en force, il incarne toute la vulnérabilité et l'intensité de son personnage.

Au fait, l'article 353 du code de procédure pénale traite de la question de l'intime conviction.

Vincent Garanger a été nommé aux Molières 2025 du comédien dans un spectacle du théâtre public, et est lauréat du prix de la critique 2025 dans la catégorie meilleur comédien.


En bref : un grand texte sur le besoin de justice, porté par un très grand acteur touché par la grâce.

Art. 353 du code pénal, d'après le roman de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d'Emmanuel Noblet, avec Vincent Garanger et Emmanuel Noblet, scénographie Alain Lagarde, Lumières Vyra Stefonova, Son Sébastien Trouvé, Vidéo Pierre Martin, Costumes Noé Quilichini

C'EST OU ? C'EST QUAND ?

Avignon Off 2025
11
Du 5 au 24 juillet 2025 - 21h45 - durée 1h35
Relâche 11 et 18

crédit photo @ Jean Louis Fernandez

vendredi 11 juillet 2025

PRELUDE

 UNE VIE DE DANSE

*****


La salle 600 (comme 600 places) de la Scala Provence affiche complet dès le premier soir. C'est néanmoins devant ce public nombreux que Kader Attou va nous faire des confidences. Assis à sa table de travail, il réfléchit à la création d'un spectacle, et commence à nous dire ce qu'il ressent aux "préludes" de la création ou avant à la première représentation d'un nouveau spectacle.

De fil en aiguille, le chorégraphe nous parle de sa vie, commencée dans la lutte, de l'importance de ce souffle tant pour l'individu que pour le danseur, de cette injonction reçue de sa mère à la naissance, alors qu'il arrive en tant que second jumeau inattendu, et au terme d'un accouchement difficile : "respire mon fils !"

Une injonction qui fait le fil rouge du spectacle : respirer pour avancer, respirer pour lutter, respirer pour danser, respirer pour vivre et profiter de ce cadeau qu'est la vie. Entre-temps nous aurons appris que la danse contemporaine aurait pu perdre une de ses grandes figures si la boxe l'avait emportée dans son cœur. (Mais le boxeur n'est-il pas lui aussi un peu danseur ?).

Il y a une énergie folle dans ce groupe de 9 danseurs et danseuses de hip-hop. Une groupe composé suite à des auditions dans ce quartier de la Belle de Mai où Kader Attou a posé ses valises en 2002. C'est une danse joyeuse, positive, pleine de vie, de solidarité. C'est pour moi l'un des points qui me touchent dans les spectacles du maître du hip-hop : la cohésion de ses danseurs, leur ensemble qui n'écrase pas les individualités, lesquelles sont mises à l'honneur notamment lors d'une battle où le chorégraphe les nomme les uns après les autres, en hommage à leurs grandes qualités.

J'ai toujours gardé un souvenir ému de "Opus 14", créé en 2014. J'ai retrouvé dans "Prélude" les mêmes émotions fortes. Et quelle belle surprise que de voir Kader Attou danser au milieu de ses danseurs et danseuses, en toute humilité.

À noter que ce spectacle créé en 2022, peut être présenté sous deux formes : une version courte dite "Prélude - out", destinée à aller à la rencontre des publics qui ne vont pas au théâtre, et la version longue présentée cette année dans le Off, dite "Prélude - In". Les deux versions seront en tournée en France en 2025 et 2026 selon l'agenda disponible sur le site de la compagnie, et que vous pouvez retrouver en cliquant ICI.

En bref : une danse joyeuse, libératrice, qui lie l'intime et le collectif. Coup de Cœur

Prélude - Chrorégraphie : Kader Attou - Interprétation : Jikay, Azdine Bouncer, Alexis de Saint Jean, Damien Bourletsis, Simon Hernandez, Aline Lopes, Yann Miettaux, Nabjibe Said, Margaux Senechault -  Musique : Romain Dubois - Lumières : Cécile Giovansili-Vissière

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2025
La Scala Provence 
du 5 au 13 juillet 2025 - 16h00 - durée : 1h20

Crédit photo @ Compagnie Accrorap

mardi 8 juillet 2025

Pourquoi les gens qui sèment

 DU POURQUOI DE L'ENGAGEMENT

*****


Chloé, Antoine et Inès se connaissent de longue date. Ils ont fait du théâtre dans le même cours. Inès et Chloé sont militantes écologistes tandis qu'Antoine a choisi la voie de la fonction publique et a grimpé les échelons jusqu'à devenir préfet. Antoine et Chloé sont en couple, et leurs positions politiques réciproques ne sont pas un problème, jusqu'à ce que les actions de l'une n'entrent en conflit avec le devoir de l'autre.

Sébastien Bizeau nous propose un texte qui nous parle de l'engagement : l'engagement politique, l'engagement associatif, l'engagement moral, l'engagement amoureux. Dans un texte lui-même très engagé, il nous amène, nous spectateurs, à nous interroger sur notre rapport à l'action pour défendre nos idéaux, nos convictions, notre sens de la justice face au pouvoir, au droit et à la loi.

S'appuyant sur un contexte actuel (la crise démocratique, le réchauffement climatique et les mouvements écologistes), il fait le portrait de femmes et d'hommes mus par ce qu'elles et ils pensent profondément être juste, pas pour eux mais pour la société, pour le monde, pour l'avenir. Qui de Bérénice ou de Titus avait raison ?

Qu'avons-nous fait de nos rêves ? Quel est notre rôle aujourd'hui, à nous citoyens, dans la marche du monde ? Que puis-je faire en temps qu'individu pour peser sur le débat public ? Puis-je rester simple spectateur ? Où plaçons nous notre sens de la justice ? Les intérêts de l'Etat sont-ils toujours compatibles avec l'intérêt des citoyens ? L'auteur ne nous donne pas de réponse, mais des pistes de réflexion.

Les quatre comédiens sont parfaitement dans leurs rôles. Gwenaëlle Couzigou est Chloé, une jeune femme très engagée, révoltée, ardente activiste prête à tout ou presque pour défendre une cause qu'elle estime juste. Matthieu le Goaster et Nastassia Silve incarnent plusieurs personnages avec justesse, et pour certains avec une drôlerie caricaturale qui apportent quelques pauses lorsque la tension se fait trop forte. Paul Martin est un Antoine aussi austère et politique que le veut sa position, tourmenté entre ses sentiments et le devoir dû à sa fonction.

En bref : un texte engagé qui s'adresse aux citoyens que nous sommes, porté par quatre formidables comédiens et comédiennes. Une réussite. Coup de cœur Off 2025

Pourquoi les gens qui sèment, de Sébastien Bizeau, mise en scène de l'auteur, avec Gwenaëlle Couzigou, Matthieu le Goaster, Paul Martin, Nastassia Silve, mise en lumière Thomas Ruault, création sonore Iris Lainé, création vidéo Pierre Monchy

C'EST OU ? C'EST QUAND

Avignon - Festival OFF 2025
La Factory - Salle Tomasi 
Du 5 au 26 juillet 2025 - 12h40 - durée 1h20 - Relâche les mardis


dimanche 6 juillet 2025

La quête du père

Francé

*****


"Lamine, cette histoire c'est un vortex".

Lamine est un jeune écrivain. Enfin, ça fait sept ans qu'il travaille à l'écriture de son premier roman. Raymond est un comédien qui monte en puissance. Il s'apprête à passer une audition pour le rôle de sa vie : Hamlet. Mais tous les deux se retrouvent enfermé dans une cave de leur immeuble. En attendant que quelqu'un vienne les sortir de là, les deux amis plongent dans les cartons et se retrouvent confrontés à leur passé et à leur histoire. Tous deux n'ont presque pas connu leur père. Enfants de la 2e ou 3e génération post-colonial, ils vont aussi confronter leur vision du rapport au pays d'origine de leurs parents et grands-parents : le Sénégal pour l'un, le Cameroun pour l'autre.



Avec pour seuls décors des cartons, qui se font meubles, écrans, coffres aux trésors d'où sortent les objets de l'enfance, cet espace souterrain va être le lieu d'expression des ancêtres  et lieu d'échanges entre les deux amis. Des choses jamais évoquées avant, des émotions qui remontent. Dans la cave se terrent des secrets de famille, des jouets fétiches, des lettres oubliées, des vestes de tirailleurs sénégalais, des chants de grillots . Dans la cave, les fantômes du passé se font entendre, tels le spectre du père d'Hamlet. Le temps d'une éclipse du monde réel, la cave va être la rencontre avec un passé revisité et un passé qui fut, pour donner naissance à un présent et un futur nouveau. Un vortex dont les deux amis vont sortir transformés, conscients d'où il viennent, solides pour savoir où ils vont.

Lamine Diagne et Raymond Dikoumé nous offrent un texte à portée universelle, entre souvenir et fiction. Nous avons tous, quelles que soient nous origines, besoin de connaître nos racines, de s'y accrocher pour poser les fondations de nos vies d'adultes. Et si parfois la grande Histoire pointe son nez, c'est pour mieux souligner combien elle est aussi la somme des histoires des individus et qu'elle laisse sa marque en nous, consciemment et inconsciemment.

Tout est réussi dans ce spectacle. Mon premier dans le Off 2025, et mon premier bonheur. Les deux auteurs et comédiens sont complices, leur jeu fluide est magnifique. Le texte offre des moments de réflexion forts, de l'humour et beaucoup de poésie. La scénographie et la mise en scène sont imaginatives. L'univers sonore colle parfaitement au texte.

En bref : un spectacle qui nous parle de besoin de chacun à connaître ses origines pour ancrer les racines de sa vie et construire un futur. Deux très beaux comédiens pour une portée universelle, avec humour et poésie. Une belle découverte.

Francé, de et avec Lamine Diagne et Raymond, mise en scène Jessica Dalle, dramaturgie Eric Maniengui, scénographie, vidéo et création sonore Eric Massua, conception lumière Thibault Gaigneux, production déléguée L'Enelle - Cie Lamine Diagne

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Avignon Off 2025
Théâtre des Halles
du 5 au 26 juillet 2025 - 11h - durée 1h25
Relâche 9 - 16 - 23

Crédit photo @Eric Massua